»Pendant mon esclavage, qui dura l'espace de deux ans et demi, le roi de Brama, poussant ses conquêtes, attaqua Prom, où il exerça les mêmes cruautés qu'à Martaban. Il ruina cette ville et détruisit la famille royale. Mélitaï, qui fit une plus longue résistance, ne fut pas moins emporté par la violence de cet impétueux torrent. De là il se proposait de faire tomber le poids de ses armes sur le roi d'Ava, qu'il voulait punir d'avoir pensé à venger le roi de Prom, son gendre; mais apprenant que ce monarque avait fait de puissans préparatifs, et s'était fortifié par l'alliance de l'empereur de Pondaleu, prince redoutable, auquel on donnait le titre de siamon, il appréhenda que leurs forces réunies ne fussent capables d'arrêter sa fortune. Dans cette idée, il prit la résolution d'envoyer un ambassadeur au calaminham, autre puissant prince dont l'empire[5] occupe le centre de cette contrée, dans une vaste étendue, pour l'engager, par ses présens et par l'offre de lui céder quelques terres voisines de ses états, à déclarer la guerre au siamon. Diosoraï, entre les mains de qui j'étais encore avec sept autres Portugais, fut nommé pour cette ambassade. Il reçut une infinité de faveurs à son départ; et nous nous trouvâmes heureux nous-mêmes que le roi lui fît présent de nous pour le servir en qualité d'esclaves. Il nous avait traités jusqu'alors avec affection. L'utilité qu'il se promit de nos services parut augmenter ce sentiment. Il partit dans une barque suivie de douze bâtimens qui portaient trois cents hommes de cortége. Les richesses dont il était chargé pour le calaminham montaient à plus d'un million d'or. Nous fûmes vêtus avec beaucoup de propreté; et la générosité de notre nouveau maître pourvut généralement à tous nos besoins.

»Notre voyage et nos observations jusqu'à Timplam, capitale de l'empire de Calaminham, furent une diversion assez agréable à mes peines. À la pagode de Tinagogo, nous fûmes témoins de plusieurs fêtes qui nous firent admirer tout à la fois l'aveuglement et la piété de ces peuples. Nous vîmes une infinité de balances suspendues à des verges de bronze, où se faisaient peser les dévots pour la rémission de leurs péchés, et le contre-poids que chacun mettait dans la balance était conforme à la qualité de ses fautes. Ainsi ceux qui se reprochaient de la gourmandise, ou d'avoir passé l'année sans aucune abstinence, se pesaient avec du miel, du sucre, des œufs et du beurre. Ceux qui s'étaient livrés aux plaisirs sensuels se pesaient avec du coton, de la plume, du drap, des parfums et du vin. Ceux qui avaient eu peu de charité pour les pauvres se pesaient avec des pièces de monnaie; les paresseux avec du bois, du riz, du charbon, des bestiaux et des fruits; les orgueilleux, avec du poisson sec, des balais et de la fiente de vache, etc. Ces aumônes, qui tournaient au profit des prêtres, étaient en si grand nombre, qu'on les voyait rassemblées en pile. Les pauvres, qui n'avaient rien à donner, offraient leurs propres cheveux; et plus de cent prêtres étaient assis avec des ciseaux à la main pour les couper. De ces cheveux, dont on voyait aussi de grands monceaux, plus de mille prêtres rangés en ordre faisaient des cordons, des tresses, des bagues, des bracelets, que les dévots achetaient pour les emporter comme de précieux gages de la faveur du ciel.

»On nous conduisit ensuite aux grottes des ermites ou des pénitens, qui étaient au fond d'un bois, à quelque distance de la colline du temple. Elles étaient taillées dans le roc à pointe de marteau, et toutes par ordre, avec tant d'habileté, qu'elles semblaient l'ouvrage de la nature plutôt que de la main des hommes. Nous en comptâmes cent quarante-deux. Les ermites, qui habitaient les premières, avaient de longues robes, à la manière des bonzes du Japon, et suivaient la loi d'une divinité qui, ayant passé autrefois par la condition humaine, sous le nom de Situmpor Michai, avait ordonné pendant sa vie, à ses sectateurs, de pratiquer de grandes austérités. On nous dit que leur seule nourriture était des herbes cuites et des fruits sauvages. Dans d'autres grottes nous vîmes des sectateurs d'Anghematour, divinité plus austère encore, qui ne vivaient que de mouches, de fourmis, de scorpions et d'araignées, assaisonnés d'un jus de certaines herbes. Ils méditent jour et nuit, les yeux levés vers le ciel et les deux poings fermés, pour exprimer le mépris qu'ils portent aux biens du monde. D'autres passent leur vie à crier nuit et jour, dans les montagnes, Godomem, qui est le nom de leur fondateur, et ne cessent qu'en perdant haleine par la mort. Enfin ceux qui se nomment taxilacous, s'enferment dans des grottes fort petites; et lorsqu'ils croient avoir achevé le temps de leur pénitence, ils hâtent leur mort en faisant brûler des chardons verts et des épines dont la fumée les étouffe.

»Nous approchions de la capitale de Calaminham. Nous vîmes arriver un député du premier ministre de l'état, qui apportait à l'ambassadeur toutes sortes de rafraîchissemens, et qui venait le prier de suspendre sa marche pendant neuf jours. C'était un intervalle dont les officiers du calaminham avaient besoin pour leurs préparatifs. On nous les fit employer à divers amusemens, tels que la chasse et la pêche, qui étaient suivis de grands festins, de concerts, de musique et de comédies. Cependant j'obtins de l'ambassadeur, pour mes compagnons et pour moi, la permission de visiter plusieurs curiosités du pays que les habitans nous avaient vantées. On nous fit voir aux environs de la rivière des bâtimens fort antiques, des temples somptueux, de fort beaux jardins, des châteaux bien fortifiés et des maisons d'une structure singulière. Notre principale admiration fut pour un hôpital nommé Manicaforam, qui servait uniquement à loger les pèlerins. Il contenait plus d'une lieue dans son enceinte. On y voyait douze rues voûtées, dont chacune était bordée de deux cent quarante maisons, c'est-à-dire cent vingt de chaque côté, toutes remplies de pèlerins étrangers, qui ne cessaient pas de se succéder pendant le cours de l'année. Ils y étaient non-seulement bien logés, mais nourris fort abondamment pendant le jour, et servis par quatre mille prêtres qui vivaient dans cent vingt monastères. Manicaforam signifie prison des dieux. Le temple de cet hôpital était fort grand; il était composé de trois nefs, dont le centre était une chapelle de forme ronde, environnée de trois balustres de laiton, avec deux portes, sur chacune desquelles on remarquait un gros marteau de même métal. Cette chapelle renfermait quatre-vingts idoles des deux sexes, sans y comprendre quantité d'autres petites divinités qui étaient prosternées devant les grandes. Celles-ci étaient debout, mais toutes attachées par des chaînes de fer, avec de gros colliers, et quelques-unes avec des menottes. Les petites, qui étaient presque étendues par terre, étaient attachées six à six par la ceinture avec d'autres chaînes plus déliées. Autour des balustrades, deux cent quarante figures de bronze rangées en trois files, avec des hallebardes et des massues sur l'épaule, semblaient servir de gardes à tous ces dieux captifs. Les nefs étaient traversées, aux environs de la chapelle, de plusieurs verges de fer sur lesquelles étaient quantité de flambeaux, chacun de dix lumignons, vernissés à la manière des Indes, comme les murs et tous les autres ornemens du temple, en témoignage de deuil pour la captivité des dieux.

»Dans l'étonnement de ce spectacle, nous en demandâmes l'explication aux prêtres. Ils nous dirent qu'un calaminham, nommé Xixivarom Mélitaï, qui avait régné glorieusement sur cette monarchie plusieurs siècles auparavant, s'étant vu menacé par une ligue de vingt-sept rois, les avait vaincus dans une sanglante bataille, et leur avait enlevé tous leurs dieux: c'était cette multitude d'idoles que nous paraissions admirer. Depuis cette grande guerre, les vingt-sept nations étaient demeurées tributaires des Calaminhams, et leurs dieux portaient des chaînes. Il s'était répandu beaucoup de sang dans un si long espace par les révoltes continuelles de tant de peuples qui ne pouvaient supporter cette humiliation. Ils ne cessaient pas d'en gémir; et chaque année ils renouvelaient le vœu qu'ils avaient fait de ne célébrer aucune fête et de n'allumer aucune lumière dans leurs temples jusqu'à la délivrance des objets de leur culte. Cette querelle avait fait périr plus de trois millions d'hommes. Ce qui n'empêchait pas que les Calaminhams ne fissent honorer les dieux qu'ils avaient vaincus, et ne permissent à leurs anciens adorateurs de venir en pèlerinage dans ce lieu. Nous apprîmes aussi des mêmes prêtres l'origine du culte que les païens des Indes rendent à Quiaï-Nivandel, dieu des batailles. C'était dans un champ nommé Vitau, que le calaminham, vainqueur des vingt-sept rois, avait détruit toutes leurs forces. Après le combat, ce dieu s'était présenté à lui, assis dans une chaise de bois, et lui avait ordonné de le faire reconnaître pour le dieu des batailles, plus grand que tous les autres dieux du pays. De là vient que dans les Indes, lorsqu'on veut persuader quelque chose qui paraît au-dessus de la foi commune, on jure par le saint Quiaï-Nivandel, dieu des batailles du champ de Vitau.

»Après qu'on eut laissé à l'ambassadeur le temps de se reposer pendant neuf jours, il fut conduit au palais avec des cérémonies fort extraordinaires. On nous fit traverser quelques salles, et passer de là par le milieu du jardin, où les richesses de l'art et de la nature étaient répandues avec une admirable profusion; les allées étaient bordées de balustres d'argent. Tous les parfums de l'Orient paraissaient réunis dans les arbres et les fleurs. Je n'entreprendrai point la description de l'ordre qui régnait dans ce beau lieu, ni celle d'une variété d'objets dont je n'eus la vue qu'un moment; mais tout fut enchantement pour mes yeux. Plusieurs jeunes femmes, aussi éclatantes par leur beauté que par la richesse de leur parure, s'exerçaient au bord d'une fontaine, les unes à danser, d'autres à jouer des instrumens, quelques-unes à faire des tresses d'or ou d'autres ouvrages. Nous passâmes trop rapidement pour ma curiosité dans une vaste antichambre, où les premiers seigneurs de l'empire étaient assis, les jambes croisées, sur de superbes tapis; ils reçurent l'ambassadeur avec beaucoup de cérémonie, quoique sans quitter leur place. Au fond de cette antichambre, six huissiers avec leurs masses d'argent nous ouvrirent une porte dorée, par laquelle on nous introduisit dans une espèce de temple.

»C'était enfin la chambre du calaminham: nos premiers regards tombèrent sur lui. Il était assis sur un trône majestueux, environné de trois balustres d'or. Douze femmes d'une rare beauté, assises sur les degrés du trône, jouaient de diverses sortes d'instrumens, qu'elles accordaient au son de leurs voix. Sur le plus haut degré, c'est-à-dire autour du monarque, douze jeunes filles étaient à genoux avec des sceptres d'or à la main. Une autre, qui était debout, le rafraîchissait avec un éventail. En bas, la chambre était bordée par cinquante ou soixante vieillards qui portaient des mitres d'or sur la tête, et qui se tenaient debout contre le mur. En divers endroits, quantité de belles femmes étaient assises sur de riches tapis: nous jugeâmes qu'elles n'étaient pas moins de deux cents. Après tant de magnifiques spectacles que j'avais vus dans l'Asie, la merveilleuse structure de cette chambre, et la majesté de tout ce qui s'y présentait, ne laissèrent pas de me causer un véritable étonnement. L'ambassadeur discourant ensuite avec nous des merveilles de sa réception, nous dit qu'il se garderait bien de parler au roi son maître de la magnificence qui environnait la personne du calaminham, dans la crainte de l'affliger en diminuant l'idée qu'il avait de sa propre grandeur.

»Les cérémonies de la salutation, et celles du compliment et de la réponse, ne m'offrirent rien dont je n'eusse déjà vu des exemples; mais il me parut tout-à-fait nouveau qu'après une harangue de cinq ou six lignes et une réponse encore plus courte, tout le reste de l'audience fût employé en danses, en concerts et en comédies. Après quelques préludes des instrumens, cette fête commença par une danse de six femmes âgées avec de jeunes garçons, qui fut suivie d'une autre danse de six vieillards avec six petites filles, bizarrerie que je ne trouvai pas sans agrément. Ensuite on joua plusieurs comédies, qui furent représentées avec un appareil si riche et tant de perfection, qu'on ne peut rien s'imaginer de plus agréable. Vers la fin du jour, le calaminham se retira dans ses appartemens intérieurs, accompagné seulement de ses femmes.

»Notre séjour à Timplam dura trente-deux jours, pendant lesquels nous fûmes traités avec autant de civilité que d'abondance. Le temps que mes compagnons donnaient à leurs amusemens, je l'employais avec une satisfaction extrême à visiter de somptueux édifices et des temples qui me ravissaient d'admiration. Je n'en vis pas de plus magnifique que celui de Quiaï-Pimpocau, dieu des malades; et j'ai déjà fait remarquer que la piété de ces peuples se porte en particulier au soulagement des infirmités humaines.

»À l'égard du calaminham et de son empire, je donnerai d'autant moins d'étendue à mes observations, que je veux les resserrer dans les bornes de mes lumières.