»Le royaume de Pégou, qui n'a pas plus de cent quarante lieues de circuit, est environné par le haut d'une grande chaîne de montagnes nommées Pangacirao, qui sont habitées par la nation des Bramas, dont le pays a quatre-vingts lieues de largeur sur environ deux cents de longueur. C'est au-delà de ces montagnes qu'il s'est formé deux grandes monarchies, celle du Siamon, et celle du Calaminham. On donne à la seconde plus de trois cents lieues, dans les deux dimensions de la longueur et de la largeur, et l'on prétend qu'elle est composée de vingt-sept royaumes[6], dont tous les habitans n'ont qu'un même langage. Nous y vîmes plusieurs belles villes, et le pays nous parut extrêmement fertile. La capitale, qui est la résidence ordinaire du calaminham, porte aux Indes le nom de Timplam. Elle est située sur une grande rivière nommée Bitouy.

»Le commerce est considérable à Timplam, et s'exerce avec beaucoup de liberté pendant les foires. Elles attirent quantité d'étrangers qui apportent leurs richesses en échange de celles du pays, et cette communication y fait trouver toutes sortes de marchandises. On n'y voit point de monnaie d'or ni d'argent. Tout se vend ou s'achète au poids des échanges.

»La cour est fastueuse; la noblesse, qui est riche et polie, se fait honneur de contribuer par sa dépense à la grandeur du monarque. On y voit toujours plusieurs capitaines étrangers, que le calaminham s'attache par de grosses pensions. Il n'a jamais moins de soixante mille chevaux et de dix mille éléphans autour de sa personne. Les vingt-sept royaumes dont l'état est composé sont gardés par un prodigieux nombre d'autres troupes divisées en sept cents compagnies, dont chacune doit être formée, suivant leur institution, de deux mille hommes de pied, de cinq cents chevaux et de quatre-vingts éléphans. Le revenu impérial monte à vingt millions d'or, sans y comprendre les présens annuels des princes et des seigneurs. L'abondance est répandue dans toutes les conditions. Les gentilshommes sont servis en vaisselle d'argent, et quelquefois d'or. Celle du prince est de porcelaine ou de laiton. Tout le monde est vêtu de satin en été, de damas et de taffetas rayés, qui viennent de Perse. En hiver ce sont des robes doublées de belles peaux. Les femmes sont fort blanches et d'un excellent naturel. En général, le caractère des habitans est si doux, qu'ils connaissent peu les querelles et les procès.

»L'ambassadeur, après avoir reçu des lettres et des présens pour le roi son maître, partit de cette cour le 3 novembre 1556, accompagné de quelques seigneurs qui avaient ordre de l'escorter jusqu'à Pridor. Ils prirent congé de lui dans un grand festin. Dès le même jour, ayant quitté cette ville, nous nous embarquâmes sur la grande rivière de Bitouy, d'où nous passâmes dans le détroit de Maduré, et cinq jours de plus nous firent arriver à Mouchel, première place du royaume de Pégou.

»Mais, si près du terme, et dans un lieu de la dépendance du roi de Brama, nous étions attendus par un malheur dont nous ne pouvions nous croire menacés. Un corsaire, nommé Chalogonim, qui observait peut-être notre retour, nous attaqua pendant la nuit et nous traita si mal jusqu'au jour, qu'après nous avoir tué cent quatre-vingt-dix hommes, entre lesquels étaient deux Portugais, il enleva cinq de nos douze barques. L'ambassadeur même eut le bras gauche coupé dans ce combat, et reçut deux coups de flèches qui firent long-temps désespérer de sa vie. Nous fûmes blessés aussi presque tous; et le présent du calaminham fut enlevé dans les cinq barques, avec quantité de précieuses marchandises. Dans ce triste état, nous arrivâmes trois jours après à Martaban. L'ambassadeur écrivit au roi pour lui rendre compte de son voyage et de son infortune. Ce prince fit partir aussitôt une flotte de cent vingt seros, ou barques, qui rencontra le corsaire, et qui le fit prisonnier après avoir ruiné sa flotte. Cent Portugais qui avaient été nommés pour cette expédition revinrent chargés de richesses. On comptait alors au service du roi de Brama mille hommes de notre nation, commandés par Antonio de Ferreira, né à Bragance, qui recevait du roi mille ducats d'appointemens.

»Les lettres que ce prince avait reçues du calaminham lui promettant un ambassadeur qui devait être chargé de la conclusion du traité, il cessa de compter pour le printemps sur la diversion qu'il avait espérée, et la conquête d'Ava fut renvoyée à d'autres temps. Mais il fit partir le chamigrem son frère avec une armée de cent cinquante mille hommes pour faire le siége de Savadi, capitale d'un petit royaume, à cent trente lieues de Pégou, vers le nord. J'étais de cette expédition à la suite du grand trésorier, avec les six Portugais qui me restaient encore pour compagnons d'esclavage. Elle fut si malheureuse, qu'après avoir été repoussé plusieurs fois, le chamigrem, irrité par ses mauvais succès, résolut de porter la guerre dans les autres parties de l'état. Diosoraï, dont nous étions les esclaves, reçut ordre d'attaquer avec cinq mille hommes un bourg nommé Valeutay, qui avait fourni des vivres à la ville assiégée. Cette entreprise n'eut pas plus de succès. Nous rencontrâmes en chemin un corps de Savadis, beaucoup plus nombreux, qui taillèrent nos Bramas en pièces.

»Dans cette affreuse déroute, j'eus le bonheur d'éviter la mort avec mes compagnons. Nous prîmes la fuite à la faveur des ténèbres, mais avec si peu de connaissance des chemins, que pendant trois jours et demi nous traversâmes au hasard des montagnes désertes. De là nous entrâmes dans une plaine marécageuse, où toutes nos recherches ne nous firent pas découvrir d'autres traces que celles des tigres, des serpens, et d'autres animaux sauvages. Cependant, vers la nuit, nous aperçûmes un feu du côté de l'est. Cette lumière nous servit de guide jusqu'au bord d'un grand lac. Quelques pauvres cabanes, que nous ne pûmes distinguer avant le jour, nous inspirèrent peu de confiance pour les habitans. Ainsi, n'osant nous en approcher, nous demeurâmes cachés jusqu'au soir dans des herbes fort hautes, où nous fûmes la pâture des sangsues. La nuit nous rendit le courage de marcher jusqu'au lendemain. Nous arrivâmes au bord d'une grande rivière que nous suivîmes l'espace de cinq jours. Enfin nous trouvâmes sur la rive une sorte de petit temple ou d'ermitage, dans lequel nous fûmes reçus avec beaucoup d'humanité. On nous y apprit que nous étions encore sur les terres de Savadi. Deux, jours de repos ayant réparé nos forces, nous continuâmes de suivre la route, comme le chemin le plus sûr pour nous avancer vers les côtes maritimes. Le jour d'après nous découvrîmes le village de Pomiséraï, dont les ermites nous avaient appris le nom; mais la crainte nous retint dans un bois fort épais, où nous ne pouvions être aperçus des passans. À minuit nous en sortîmes pour retourner au bord de l'eau. Ce triste et pénible voyage dura dix-sept jours, pendant lesquels nous fûmes réduits pour nourriture à quelques provisions que nous avions obtenues des ermites. Enfin, dans l'obscurité d'une nuit fort pluvieuse, nous découvrîmes devant nous un feu qui ne paraissait éloigné que de la portée d'un fauconneau. Nous nous crûmes près de quelque ville; et cette idée nous jeta dans de nouvelles alarmes. Mais, avec plus d'attention, le mouvement de ce feu nous fit juger qu'il devait être sur quelque vaisseau qui cédait à l'agitation des flots. En effet, nous étant avancés avec beaucoup de précaution, nous aperçûmes une grande barque et neuf hommes qui en étaient sortis pour se retirer sous quelques arbres, où ils préparaient tranquillement leur souper. Quoiqu'ils ne fussent pas fort éloignés de la rive où la barque était amarrée, nous comprîmes que la lumière qu'ils avaient près d'eux, et qui nous les faisait découvrir, ne se répandant pas sur nous dans les ténèbres, il ne nous était pas impossible d'entrer dans la barque, et de nous en saisir avant qu'ils pussent entreprendre de s'y opposer. Ce dessein ne fut pas exécuté moins promptement qu'il avait été conçu. Nous nous approchâmes doucement de la barque, qui était attachée au tronc d'un arbre, et fort avancée dans la vase. Nous la mîmes à flot avec nos épaules, et nous y étant embarqués sans perdre un moment, nous commençâmes à ramer de toutes nos forces. Le courant de l'eau et la faveur du vent nous portèrent avant le jour à plus de dix lieues. Quelques provisions que nous avions trouvées dans la barque ne pouvaient nous suffire pour une longue route; et nous n'en étions pas moins résolus d'éviter tous les lieux habités. Mais une pagode qui s'offrit le matin sur la rive nous inspira plus de confiance. Elle se nommait Hinarel. Nous n'y trouvâmes qu'un homme et trente-sept religieuses, la plupart fort âgées, qui nous reçurent avec de grandes apparences de charité. Cependant nous la prîmes pour l'effet de leur crainte, surtout lorsque, leur ayant fait diverses questions, elles s'obstinèrent à nous répondre qu'elles étaient de pauvres femmes qui avaient renoncé aux affaires du monde par un vœu solennel, et qui n'avaient pas d'autre occupation que de demander à Quiaï-Ponvedaï de l'eau pour la fertilité des terres. Nous ne laissâmes pas de tirer d'elles du riz, du sucre, des féves, des ognons et de la chair fumée, dont elles étaient fort bien pourvues. Les ayant quittées le soir, nous nous abandonnâmes au cours de la rivière; et pendant sept jours entiers nous passâmes heureusement entre un grand nombre d'habitations qui se présentaient sur les deux bords.

»Mais il plut au ciel, après nous avoir conduits parmi tant de dangers, de retirer tout d'un coup la main qui nous avait soutenus. Le huitième jour, en traversant l'embouchure d'un canal, nous nous vîmes attaqués par trois barques, d'où l'on fit pleuvoir sur nous une si grande quantité de dards, que deux de nos compagnons furent tués des premiers coups. Nous ne restions que cinq. Il n'était pas douteux que nos ennemis ne fussent des corsaires, avec qui la soumission était inutile pour nous sauver de la mort ou de l'esclavage. Nous prîmes le parti de nous précipiter dans l'eau, ensanglantés comme nous l'étions de nos blessures. Le désir naturel de la vie soutint nos forces jusqu'à terre, où nous eûmes encore le courage de faire quelque chemin pour nous cacher dans les bois. Mais, considérant bientôt combien il y avait peu d'apparence de pouvoir résister à notre situation, nous regrettâmes de n'avoir pas fini nos malheurs dans les flots. Deux de nos compagnons étaient mortellement blessés. Loin de pouvoir les secourir, le plus vigoureux d'entre nous était à peine capable de marcher. Après avoir pleuré long-temps notre sort, nous nous traînâmes sur le bord de la rivière; et ne connaissant plus le danger ni la crainte, nous résolûmes d'y attendre du hasard les secours que nous ne pouvions plus espérer de nous-mêmes.

»Nos ennemis avaient disparu; mais le lieu qu'ils avaient choisi pour nous attaquer était tout-à-fait désert. Vers la fin du jour, nous vîmes d'assez loin un bâtiment qui descendait avec le cours de l'eau. Comme notre ressource n'était plus que dans l'humanité de ceux qui le conduisaient, nous ne formâmes pas d'autre dessein que d'exciter leur compassion par nos cris. Ils s'approchèrent. Dans la confusion des mouvemens par lesquels nous nous efforçâmes de les attendrir, un de nous fit quelques signes de croix, qui venaient peut-être moins de sa piété que de sa douleur. Aussitôt une femme qui nous regardait attentivement s'écria d'un ton qui parvint jusqu'à nous: «Jésus! voilà des chrétiens qui se rencontrent devant mes yeux!» et, pressant les matelots d'aborder près de nous, elle fut la première qui descendit avec son mari. C'était une Pégouane qui avait embrassé le christianisme, quoique femme d'un païen dont elle était aimée tendrement. Ils avaient chargé ce vaisseau de coton pour l'aller vendre à Cosmin. Nous reçûmes d'eux tous les bons offices de la charité chrétienne. Cinq jours après, étant arrivés à Cosmin, port maritime de Pégou, ils nous accordèrent un logement dans leur maison. Nos blessures y furent pansées soigneusement; et dans l'espace de quelques semaines nous nous trouvâmes assez rétablis pour nous embarquer sur un vaisseau portugais qui partait pour le Bengale.

»En arrivant au port de Chatigam, où le commerce de notre nation était bien établi, je profitai du départ d'une fuste marchande qui faisait voile à Goa. Notre navigation fut heureuse. Je trouvai dans cette ville don Pedro de Faria, mon ancien protecteur, qui avait fini le temps de son administration à Malacca. Son affection fut réveillée par le récit de mes infortunes. Il se fit un devoir de conscience et d'honneur de me rendre une partie des biens que j'avais perdus à son service.