»Un négociant de quelque distinction, nommé Lancerot-Pereyra, natif de Ponte-de-Lima, ville de Portugal, avait prêté une somme considérable à quelques Chinois, qui négligèrent leurs affaires jusqu'à se trouver dans l'impuissance de la restituer. Le chagrin de cette perte excita Lancerot à rassembler quinze ou vingt Portugais aussi déréglés dans leurs mœurs que dans leur fortune, avec lesquels il prit le temps de la nuit pour se jeter dans le village de Chipaton, à deux lieues de la ville. Ils y pillèrent les maisons de dix ou douze laboureurs; et s'étant saisis de leurs femmes et de leurs enfans, ils tuèrent dans ce tumulte treize Chinois qui ne les avaient jamais offensés. L'alarme fut aussitôt répandue dans la province, et tous les habitans firent retentir leurs plaintes. Le mandarin prit des informations dans toutes les règles de la justice: elles furent envoyées à la cour. Un ordre plus prompt que toutes les mesures par lesquelles on s'était flatté de l'arrêter, amena au port trois cents jonques, montées d'environ soixante mille hommes, qui fondirent sur notre malheureuse colonie. Je fus témoin que, dans l'espace de cinq mois, ces cruels ennemis n'y laissèrent pas la moindre chose à laquelle on pût donner un nom. Tout fut brûlé ou démoli. Les habitans, ayant pris le parti de se réfugier dans les navires et les jonques qu'ils avaient à l'ancre, y furent poursuivis et la plupart consumés par les flammes, au nombre de deux mille chrétiens, parmi lesquels on comptait huit cents Portugais. Notre perte fut estimée à deux millions d'or. Mais ce désastre en produisit un beaucoup plus grand, qui fut la perte entière de notre réputation et de notre crédit à la Chine.
»Peu de temps après, d'affreuses nouvelles nous vinrent de Canton. Le 17 du mois d'avril 1556, nous apprîmes que la province de Chan-Si avait été abîmée presque entièrement, avec des circonstances dont le seul récit nous fît pâlir d'effroi. Le premier jour du même mois, la terre y avait commencé à trembler, vers onze heures du soir, avec beaucoup de violence, et ce mouvement avait duré deux heures entières. Il s'était renouvelé la nuit suivante, depuis minuit jusqu'à deux heures, et la troisième nuit, depuis une heure jusqu'à trois. Pendant que la terre tremblait, l'agitation du ciel n'était pas moins terrible par le déchaînement de tous les vents, par le tonnerre, la pluie et tous les fléaux de la nature. Enfin le troisième tremblement avait ouvert une infinité de passages à des torrens d'eau qui sortaient à gros bouillons du sein de la terre avec tant d'impétuosité dans leur ravage, qu'en peu de momens un espace de soixante lieues de tour avait été englouti, sans que d'une multitude infinie d'habitans il se fût sauvé d'autres créatures vivantes qu'un enfant de sept ans, qui fut présenté à l'empereur comme une merveille du sort. Nous nous défiâmes d'abord de la vérité de ce désastre, et plusieurs d'entre nous le crurent impossible. Cependant, comme il était confirmé par toutes les lettres de Canton, quatorze Portugais résolurent de passer au continent pour s'en assurer par leurs propres yeux. Ils se rendirent, avec la permission des mandarins, dans la province même de Chan-Si, où la vue d'une révolution si récente ne put les tromper. Leur témoignage ne laissant plus aucun doute, on tira d'eux à leur retour une attestation qui fut envoyée depuis par François Toscane, capitaine de notre vaisseau, au roi don Jean de Portugal, et pour dernière confirmation, elle fut portée à la cour de Lisbonne par un prêtre nommé Diégo Reinel, qui avait été du nombre des quatorze témoins. On nous raconta dans la suite, mais avec moins de certitude, quoique ce fût l'opinion commune, que, pendant les trois jours du tremblement de terre, il avait plu du sang dans la ville de Pékin. Au moins ne pûmes-nous douter que l'empereur et la plupart des habitans n'en fussent sortis pour se réfugier à Nankin, et que ce monarque, après avoir fait six cent mille ducats d'aumônes pour apaiser la colère du ciel, n'eût élevé un temple somptueux sous le nom d'Hypatican, qui signifie amour de Dieu. Cinq Portugais, qui furent délivrés à cette occasion de la prison de Pocasser, où ils languissaient depuis vingt ans, nous donnèrent ces informations avant notre départ.»
Les Portugais, chassés de Liampo, s'étaient procuré un autre établissement dans l'île de Lampacao; c'est là que Pinto s'embarque encore une fois pour le Japon. Il trouve moyen de s'y rendre agréable à l'empereur; il en obtient des présens considérables avec lesquels il revient à Goa; il apportait une lettre du monarque japonais, qui donnait les plus belles espérances de commerce et d'établissement aux Portugais. Pinto croyait obtenir de grandes récompenses de ce service. Mais voici comme il termine son récit.
»François Baratto, qui avait succédé dans cet intervalle au gouvernement général des Indes, parut sensible au plaisir de recevoir une lettre et des présens par lesquels il se flatta de faire avantageusement sa cour au roi de Portugal. «J'estime ce que vous m'apportez, me dit-il en les recevant, plus que l'emploi dont je suis revêtu; et j'espère que ce présent et cette lettre serviront à me garantir de l'écueil de Lisbonne, où la plupart de ceux qui ont gouverné les Indes ne vont mettre pied à terre que pour se perdre.»
»Dans la reconnaissance qu'il eut pour ce service, il me fit des offres que d'autres vues ne me permirent pas d'accepter. Ma fortune, quoique fort éloignée de l'opulence, commençait à borner mes désirs; et l'ennui du travail s'étant fortifié dans mon cœur à mesure que j'avais acquis la force d'y renoncer, je n'avais plus d'impatience que pour aller jouir dans ma patrie d'un repos que j'avais acheté si cher. Cependant je profitai de la disposition du vice-roi pour vérifier devant lui, par des attestations et des actes, combien de fois j'étais tombé dans l'esclavage pour le service du roi ou de la nation, et combien de fois j'avais été dépouillé de mes marchandises. Je m'imaginais qu'avec ces précautions les récompenses ne pouvaient me manquer à Lisbonne. Don François Baratto joignit à toutes ces pièces une lettre au roi, dans laquelle il rendait un témoignage fort honorable de ma conduite et de mes services. Enfin je m'embarquai pour l'Europe, si content de mes papiers, que je les regardais comme la meilleure partie de mon bien.
»Une heureuse navigation me fit arriver à Lisbonne le 22 septembre 1558, dans un temps où le royaume jouissait d'une profonde paix, sous le gouvernement de la reine Catherine. Après avoir remis à sa majesté la lettre du vice-roi, j'eus l'honneur de lui expliquer tout ce qu'une longue expérience m'avait fait recueillir d'important pour l'utilité des affaires, et je n'oubliai pas de lui présenter les miennes. Elle me renvoya au ministre, qui me donna les plus hautes espérances. Mais, oubliant aussitôt ses promesses, il garda mes papiers l'espace de quatre ou cinq ans, à la fin desquels je n'en trouvai pas d'autre fruit que l'ennui d'un nouveau genre de servitude dans mon assiduité continuelle à la cour, et dans une infinité de vaines sollicitations qui me devinrent plus insupportables que toutes mes anciennes fatigues. Enfin je pris le parti d'abandonner ce procès à la justice divine, et de me réduire à la petite fortune que j'avais apportée des Indes, et dont je n'avais obligation qu'à moi-même.»
CHAPITRE XII.
Naufrage de Guillaume Bontekoë, capitaine hollandais.
À la suite des aventures de Pinto nous placerons, comme nous l'avons promis, celles de Bontekoë, beaucoup moins merveilleuses et moins variées, mais pourtant très-remarquables en ce qu'elles paraissent rassembler toutes les horreurs qui peuvent être la suite d'un naufrage. Le lecteur frémira plus d'une fois en écoutant le récit du capitaine hollandais, qui porte tous les caractères de la vérité.