Guillaume Isbrantz Bontekoë commandait le navire la Nouvelle-Hoorn, envoyé aux Indes orientales en 1618, pour des intérêts de commerce. Vers le détroit de la Sonde, à la hauteur de 5 degrés et demi de latitude sud, étant sur le pont de son bâtiment, il entendit crier au feu, au feu. Il se hâta de descendre au fond de cale, où il ne vit aucune apparence de feu. Il demanda où l'on croyait qu'il eût pris. Capitaine, lui dit-on, c'est dans ce tonneau. Il y porta la main sans y rien sentir de brûlant.

Sa terreur ne l'empêcha pas de se faire expliquer la cause d'une si vive alarme. On lui raconta que le maître-valet, étant descendu l'après-midi, suivant l'usage, pour tirer l'eau-de-vie qui devait être distribuée le lendemain à l'équipage, avait attaché son chandelier de fer aux cercles d'un baril qui était d'un rang plus haut que celui qu'il devait percer. Une étincelle, ou plutôt une partie de la mèche ardente était tombée justement dans le bondon. Le feu avait pris à l'eau-de-vie du tonneau, et les deux fonds ayant aussitôt sauté, l'eau-de-vie enflammée avait coulé jusqu'au charbon de forge. Cependant on avait jeté quelques cruches d'eau sur le feu, ce qui le faisait paraître éteint. Bontekoë, un peu rassuré par ce récit, fit verser de l'eau à pleins seaux sur le charbon, et n'apercevant aucune trace de feu, il remonta tranquillement sur les ponts. Mais les suites de cet événement devinrent bientôt si terribles, que, pour satisfaire pleinement la curiosité du lecteur par une description intéressante, dont les moindres circonstances méritent d'être conservées, il faut que cette peinture paraisse sous les couleurs simples de la nature, c'est-à-dire dans les propres termes de l'auteur.

«Une demi-heure après, quelques-uns de nos gens recommencèrent à crier au feu. J'en fus épouvanté; et descendant aussitôt, je vis la flamme qui montait de l'endroit le plus creux du fond de cale. L'embrasement était dans le charbon, où l'eau-de-vie avait pénétré; et le danger paraissait d'autant plus pressant, qu'il y avait trois ou quatre rangs de tonneaux les uns sur les autres. Nous recommençâmes à jeter de l'eau à pleins seaux, et nous en jetâmes une prodigieuse quantité. Mais il survint un nouvel incident qui augmenta le trouble. L'eau tombée sur le charbon causa une fumée si épaisse, si sulfureuse et si puante, qu'on étouffait dans le fond de cale, et qu'il était presque impossible d'y demeurer. J'y étais néanmoins pour y donner les ordres, et je faisais sortir les gens tour à pour leur laisser le temps de se rafraîchir. Je soupçonnais déjà que plusieurs avaient été étouffés sans avoir pu arriver jusqu'aux écoutilles. Moi-même j'étais si étourdi et si suffoqué, que, ne sachant plus ce que je faisais, j'allais par intervalles reposer ma tête sur un tonneau, tournant le visage vers l'écoutille pour respirer un moment.

»Enfin, me trouvant forcé de sortir, je dis à Rol, subrécargue du bâtiment, qu'il me paraissait nécessaire de jeter la poudre à la mer. Il ne put s'y résoudre: «Si nous jetons la poudre, me dit-il, il y a apparence que nous ne devons plus craindre de périr par le feu; mais que deviendrons-nous lorsque nous trouverons des ennemis à combattre? et quel moyen de nous disculper?»

»Cependant le feu ne diminuait pas; et la puanteur de la fumée, autant que son épaisseur, ne permettait plus à personne de demeurer au fond de cale. On prit la hache, et dans l'entrepont, vers l'arrière, on fit de grands trous par lesquels on jeta une grande quantité d'eau sans cesser d'en jeter en même temps par les écoutilles. Il y avait trois semaines qu'on avait mis le grand canot à la mer. On y mit aussi la chaloupe, qui était sur le pont, parce qu'elle causait de l'embarras à ceux qui puisaient de l'eau. La frayeur était telle qu'on peut se la représenter. On ne voyait que le feu et l'eau, dont on était également menacé, et par l'un desquels il fallait périr sans aucune espérance de secours; car on n'avait la vue d'aucune terre, ni la compagnie d'aucun autre vaisseau. Les gens de l'équipage commençaient à s'écouler; et se glissant de tous côtés hors du bord, ils descendaient sous les porte-haubans. De là ils se laissaient tomber dans l'eau, et nageant vers la chaloupe ou vers le canot, ils y montaient et se cachaient sous les bancs ou sous les couvertes, en attendant qu'ils se trouvassent en assez grand nombre pour s'en aller ensemble.

»Rol étant allé par hasard sur le pont, fut étonné de voir tant de gens dans le canot et dans la chaloupe: ils lui crièrent qu'ils allaient prendre le large, et l'exhortèrent à descendre avec eux. Leurs instances et la vue du péril lui firent prendre ce parti. En arrivant à la chaloupe, il leur dit: «Mes amis, il faut attendre le capitaine.» Mais ses ordres et ses représentations n'étaient plus écoutés. Aussitôt qu'il fut embarqué, ils coupèrent l'amarre et s'éloignèrent du vaisseau. Comme j'étais toujours occupé à donner mes ordres et à presser le travail, quelques-uns de ceux qui restaient vinrent me dire avec beaucoup d'épouvante, «Ah! capitaine, qu'allons-nous devenir? la chaloupe et le canot sont à la mer. Si l'on nous quitte, leur dis-je, c'est avec le dessein de ne plus revenir;» et courant aussitôt sur le pont, je vis effectivement la manœuvre des fugitifs. Les voiles du vaisseau étaient sur le mât, et la grande voile était sur les cargues. Je criai aux matelots: «Efforçons-nous de les joindre, et s'ils refusent de nous recevoir dans leurs chaloupes, nous ferons passer le navire par-dessus eux pour leur apprendre leur devoir.»

»En effet, nous approchâmes d'eux jusqu'à la distance de trois longueurs du vaisseau; mais ils gagnèrent au vent et s'éloignèrent. Je dis alors à ceux qui étaient avec moi: «Amis, vous voyez qu'il ne nous reste plus d'espérance que dans la miséricorde de Dieu et dans nos propres efforts. Il faut les redoubler, et tâcher d'éteindre le feu. Courez à la soute aux poudres, et jetez-les à la mer avant que le feu puisse y gagner.» De mon côté, je pris les charpentiers, et je leur ordonnai de faire promptement des trous avec les grandes gouges et les tarières pour faire entrer l'eau dans le navire jusqu'à la hauteur d'une brasse et demie. Mais ces outils ne purent pénétrer les bordages, parce qu'ils étaient garnis de fer.

»Cet obstacle répandit une consternation qui ne peut jamais être exprimée. L'air retentissait de gémissemens et de cris. On se remit à jeter de l'eau, et l'embrasement parut diminuer. Mais peu de temps après le feu prit aux huiles. Ce fut alors que nous crûmes notre perte inévitable. Plus on jetait d'eau, plus l'incendie paraissait augmenter. L'huile et la flamme qui en sortaient se répandaient de toutes parts. Dans cet affreux état, on poussait des cris et des hurlemens si terribles, que mes cheveux se hérissaient, et je me sentais tout couvert d'une sueur froide.

»Cependant le travail continuait avec la même ardeur. On jetait de l'eau dans le navire, et les poudres à la mer. On avait déjà jeté soixante demi-barils de poudre; mais il en restait encore près de trois cents. Le feu y prit, et fit sauter le vaisseau, qui, dans un instant, fut brisé en mille et mille pièces. Nous y étions encore au nombre de cent dix-neuf. Je me trouvais alors sur le pont, près de l'amure de la grande voile, et j'avais devant les yeux soixante-trois hommes qui puisaient de l'eau. Ils furent emportés avec la vitesse d'un éclair; et ils disparurent tellement, qu'on n'aurait pu dire ce qu'ils étaient devenus: tous les autres eurent le même sort.

»Pour moi, qui m'attendais à périr comme tous mes compagnons, j'étendis les bras et les mains vers le ciel, et je m'écriai: «Ô Seigneur! faites-moi miséricorde!» Quoiqu'en me sentant sauter je crusse que c'était fait de moi, je conservai néanmoins toute la liberté de mon jugement, et je sentis dans mon cœur une étincelle d'espérance. Du milieu des airs je tombai dans l'eau, entre les débris du navire qui était en pièces. Dans cette situation, mon courage se ranima si vivement, que je crus devenir un autre homme. En regardant autour de moi, je vis le grand mât à l'un de mes côtés, et le mât de misaine à l'autre. Je me mis sur le grand mât; d'où je considérai tous les tristes objets dont j'étais environné. Alors je dis en poussant un profond soupir: «Ô Dieu! ce beau navire a donc péri comme Sodome et Gomorrhe!»