»Je fus quelque temps sans apercevoir aucun homme. Cependant, tandis que je m'abîmais dans mes réflexions, je vis paraître sur l'eau un jeune homme qui sortait du fond, et qui nageait des pieds et des mains. Il saisit la cagouille de l'éperon qui flottait sur l'eau, et dit en s'y mettant: «Me voici encore au monde. J'entendis sa voix, et je m'écriai: «Ô Dieu! y a-t-il ici quelque autre homme que moi qui soit en vie?» Ce jeune homme se nommait Harman van Kuiphuisen, natif d'Eyder. Je vis flotter près de lui un petit mât. Comme le grand sur lequel j'étais ne cessait pas de rouler et de tourner, ce qui me causait beaucoup de peine, je dis à Harman: «Pousse-moi cette espare; je me mettrai dessus, et la ferai flotter vers toi pour nous y mettre ensemble.» Il fit ce que je lui ordonnais; sans quoi, brisé, comme j'étais, de mon saut et de ma chute, le dos fracassé, et blessé à deux endroits de la tête, il m'aurait été impossible de le joindre. Ces maux, dont je ne m'étais pas encore aperçu, commencèrent à se faire sentir avec tant de force, qu'il me sembla tout d'un coup que je cessais de vivre et d'entendre. Nous étions tous deux l'un près de l'autre, chacun tenant au bras une pièce de revers de l'éperon; nous jetions la vue de tous côtés, dans l'espérance de découvrir la chaloupe ou le canot; à la fin, nous les aperçûmes, mais fort loin de nous. Le soleil était au bas de l'horizon. Je dis au compagnon de mon infortune: «Ami, toute espérance est perdue pour nous: il est tard. Le canot et la chaloupe étant si loin, il n'est pas possible que nous nous soutenions toute la nuit dans cette situation. Élevons nos cœurs à Dieu, et demandons-lui notre salut avec une résignation entière à sa volonté.» Nous nous mîmes en prières, et nous obtînmes grâce; car à peine achevions-nous de pousser nos vœux au ciel que, levant les yeux, nous vîmes la chaloupe et le canot près de nous. Quelle joie pour des malheureux qui se croyaient près de périr! Je criai aussitôt: «Sauve, sauve le capitaine!» Quelques matelots qui m'entendirent se mirent aussi à crier: «Le capitaine vit encore.» Ils s'approchèrent des débris; mais ils n'osaient avancer davantage, dans la crainte d'être heurtés par les grosses pièces. Harman, qui avait été peu blessé en sautant, se sentit assez de vigueur pour se mettre à la nage, et se rendit dans la chaloupe. Pour moi, je criai: «Si vous voulez me sauver la vie, il faut que vous veniez jusqu'à moi; car j'ai été si maltraité, que je n'ai point la force de nager.» Le trompette s'étant jeté dans la mer avec une ligne de sonde qui se trouva dans la chaloupe, en apporta un bout jusqu'entre mes mains. Je la fis tourner autour de ma ceinture; et ce secours me fit arriver heureusement à bord: j'y trouvai Rol, Guillaume van Galen, et le second pilote nommé Meyendert Kryns, qui était de Hoorn. Ils me regardèrent long-temps avec admiration.
»J'avais fait faire à l'arrière de la chaloupe une espèce de petite cabane qui pouvait contenir deux hommes. J'y entrai pour y prendre un peu de repos; car je me sentais si mal, que je ne croyais pas avoir beaucoup de temps à vivre. J'avais le dos brisé, et je souffrais mortellement des deux trous que j'avais reçus à la tête. Cependant je dis à Rol: «Je crois que nous ferions bien de demeurer cette nuit près du débris. Demain, lorsqu'il fera jour, nous pourrons sauver quelques vivres, et peut-être trouverons-nous une boussole pour nous aider à découvrir les terres.» On s'était sauvé avec tant de précipitation, qu'on était presque sans vivres. À l'égard des boussoles, le premier pilote, qui soupçonnait la plupart des gens de l'équipage de vouloir abandonner le navire, les avait ôtées de l'habitacle; ce qui n'avait pu arrêter l'exécution de leur projet, ni l'empêcher lui-même de périr.
»Rol, négligeant mon conseil, fit prendre les avirons comme s'il eût été jour; mais, après avoir vogué toute la nuit, dans l'espérance de découvrir les terres au lever du soleil, il se vit bien loin de son attente en reconnaissant qu'il était également éloigné des terres et du débris. On vint me demander dans ma retraite si j'étais mort ou vivant: «Capitaine, me dit-on, qu'allons-nous devenir? Il ne se présente point de terre, et nous sommes sans vivres, sans carte et sans boussole.—Amis, leur répondis-je, il fallait m'en croire hier au soir, lorsque je vous conseillai fortement de ne pas vous éloigner des débris. Je me souviens que, pendant que je flottais sur le mât, j'étais environné de lard, de fromages et d'autres provisions.—Cher capitaine, me dirent-ils affectueusement, sortez de là, et venez nous conduire.—Je ne puis, leur répliquai-je, et je suis si perclus, qu'il m'est impossible de me remuer.» Cependant, avec leur secours, j'allai m'asseoir sur le pont, où je vis l'équipage qui cessait de ramer. Je demandai quels étaient les vivres: on me montra sept ou huit livres de biscuit. Je dis: «Cessez de ramer, vous vous fatiguez vainement, et vous n'aurez point à manger pour réparer vos forces.» Ils me demandèrent ce qu'il fallait donc qu'ils fissent. Je les exhortai à se dépouiller de leurs chemises pour en faire des voiles. La difficulté était de trouver du fil. Je leurs fis prendre les paquets de cordes qui étaient de rechange dans la chaloupe. Ils en firent une espèce de fil de caret; et du reste on fit des écoutes et des couets. Cet exemple fut suivi dans le canot. On parvint ainsi à coudre toutes les chemises ensemble, et l'on en composa de petites voiles.
»Nous pensâmes ensuite à faire la revue de tous nos gens. On se trouvait au nombre de quarante-six dans la chaloupe, et de vingt-six dans le canot. Il y avait dans la chaloupe une capote bleue de matelot et un coussin qui me furent cédés en faveur de ma situation. Le chirurgien était avec nous, mais sans aucun médicament. Il eut recours à du biscuit mâché qu'il mettait sur mes plaies, et par la protection du ciel, ce remède me guérit. J'avais aussi voulu donner ma chemise pour contribuer à faire les voiles; mais tout le monde s'y était opposé, et je dois me louer des attentions qu'on eut pour moi.
»Le premier jour nous nous abandonnâmes aux flots tandis qu'on travaillait aux voiles. Elles furent prêtes le soir; on envergua et l'on mit au vent. On était au 20 de novembre. Nous prîmes pour guide le cours des étoiles, dont nous connaissions fort bien le lever et le coucher. Pendant la nuit on était transi de froid, et la chaleur du jour était insupportable, parce que nous avions le soleil perpendiculairement sur nos têtes. Le 21 et les deux jours suivans, nous nous occupâmes à construire une arbalète pour prendre hauteur; on traça un cadran sur le couvert, et l'on prépara un bâton avec les croix. Tennis Thybrandz, menuisier du vaisseau, avait un compas et quelque connaissance de la manière dont il fallait marquer la flèche. En nous aidant mutuellement, nous parvînmes à faire une arbalète dont on pouvait se servir. Je gravai une carte marine dans la planche, et j'y traçai l'île de Sumatra, celle de Java, et le détroit de la Sonde, qui est entre ces deux îles. Le jour de notre infortune, ayant pris hauteur sur le midi, j'avais trouvé que nous étions par les 5° 30' de latitude du sud, et que le pointage de la carte était à vingt lieues de terre. J'y traçai encore une rose des vents, et tous les jours je fis l'estime. Nous gouvernions à sept lieues au sud ou au-dessus de l'entrée du détroit, dans la vue de choisir plus facilement notre route, lorsque nous viendrions à découvrir les terres.
»Des sept ou huit livres de biscuit qui faisaient notre unique provision, je réglai des rations pour chaque jour; et pendant qu'il dura, je distribuai à chacun la sienne; mais on en vit bientôt la fin, quoique la mesure pour chaque jour ne fût qu'un petit morceau de la grosseur du doigt. On n'avait aucun breuvage. Lorsqu'il tombait de la pluie, on amenait les voiles, qu'on étendait dans l'espace de la chaloupe pour rassembler l'eau et la faire couler dans deux petits tonneaux, les seuls qu'on eût emportés. On la tenait en réserve pour les jours qui se passaient sans pluie. Je coupai un bout de soulier qui servait de tasse pour puiser. Cette extrémité n'empêchait point qu'on ne me pressât de prendre abondamment ce qui convenait à mes besoins, parce que tout le monde, me disait-on, avait besoin de mon secours, et que sur un si grand nombre de gens la diminution serait peu sensible. J'étais bien aise de leur voir pour moi ces sentimens; mais je ne voulais rien prendre de plus que les autres. Le canot s'efforçait de nous suivre. Cependant comme nous faisions meilleure route, et qu'il n'y avait personne qui entendit la navigation, lorsqu'il s'approchait de nous, ou que quelqu'un trouvait le moyen de passer à notre bord, tous les autres nous priaient instamment de les recevoir, parce qu'ils appréhendaient de s'écarter ou d'être séparés de la chaloupe par quelque fortune de mer. Nos gens s'y opposaient fortement, et me représentaient que ce serait nous exposer à périr tous.
»Enfin nous arrivâmes bientôt au comble de notre misère. Le biscuit nous manqua tout-à-fait, et nous ne découvrîmes point les terres. J'employai tous mes efforts pour persuader aux plus impatiens que nous n'en pouvions être bien loin; mais je ne pus les soutenir long-temps dans cette espérance. Ils commencèrent à murmurer contre moi-même, qui me trompais, disaient-ils, et qui portais le cap à la mer au lieu de courir sur les terres. La faim devenait fort pressante, lorsque le ciel permit qu'une troupe de mouettes vînt voltiger sur la chaloupe avec tant de lenteur qu'elles paraissaient chercher à se faire prendre. Elles se baissaient à la portée de nos mains, et chacun en prit facilement quelques-unes. On les pluma aussitôt pour les manger crues. Cette chair nous parut délicieuse, et j'avoue que je n'ai jamais trouvé tant de douceur au miel même. Mais c'était un seul repas qui suffisait à peine pour conserver la vie. Nous passâmes encore le reste du jour sans avoir la vue d'aucune terre. Nos gens étaient si consternés, que, le canot s'étant approché de nous, et ceux qui s'y trouvaient nous conjurant encore de les prendre, on conclut que, puisque la mort était inévitable, il fallait mourir tous ensemble. On les reçut donc, et l'on tira du canot toutes les rames et les voiles.
»Il y eut alors dans la chaloupe trente rames, que nous rangeâmes sur les bancs en forme de couverte ou de pont. On avait aussi une grande voile, une misaine, un artimon et une civadière. La chaloupe avait tant de creux, qu'un homme pouvait se tenir assis sous le couvert des rames. Je partageai notre troupe en deux parties, dont l'une se tenait sous le couvert, tandis que l'autre était dessus, et l'on relevait tour à tour. Nous étions soixante-douze, qui jetions les uns sur les autres des regards tristes et désolés, tels qu'on peut se les figurer entre des gens qui mouraient de faim et de soif, et qui ne voyaient plus venir de mouettes ni de pluie.
»Lorsque le désespoir commençait à prendre la place de la tristesse, on vit comme sourdre de la mer un assez grand nombre de poissons volans, de la grosseur des plus gros merlans, qui volèrent même dans la chaloupe. Chacun s'étant jeté dessus, ils furent distribués et mangés crus. Ce secours était léger. Cependant il n'y avait personne de malade; ce qui paraissait d'autant plus étonnant, que, malgré mes conseils, quelques-uns avaient commencé à boire de l'eau de la mer. «Amis, leur disais-je, gardez-vous de boire de l'eau salée. Elle n'apaisera point votre soif, et elle vous causera un flux de ventre auquel vous ne résisterez pas.» Les uns mordaient des boulets de pierriers et des balles de mousquets; d'autres buvaient leur propre urine. Je bus aussi la mienne; mais, la rendant bientôt corrompue, il fallut renoncer à cette misérable ressource.
»Ainsi le mal croissant d'heure en heure, je vis arriver le temps du désespoir. On commençait à se regarder les uns les autres d'un air farouche, comme prêts à s'entre-dévorer et à se repaître chacun de la chair de son voisin. Quelques-uns parlèrent même d'en venir à cette funeste extrémité, et de commencer par les jeunes gens. Une proposition si terrible me remplit d'horreur; mon courage en fut abattu. Je me tournai du côté du ciel pour le conjurer de ne pas permettre qu'on exerçât cette barbarie, et que nous fussions tentés au-dessus de nos forces, dont il connaissait les bornes. Enfin j'entreprendrais vainement d'exprimer dans quel état je me trouvai lorsque je vis quelques matelots disposés à commencer l'exécution et résolus de se saisir des jeunes gens. J'intercédai pour eux dans les termes les plus touchans. «Amis, qu'allez-vous faire? quoi! vous ne sentez pas l'horreur d'une action si barbare? Ayez recours au ciel, il regardera votre misère avec compassion. Je vous assure que nous ne pouvons pas être loin des terres.» Ensuite je leur fis voir le pointage de chaque jour, et quelle avait été la hauteur.