»Ils me répondirent que je leur tenais depuis long-temps le même langage, qu'ils ne voyaient point l'effet des espérances dont je les avais flattés, et qu'ils n'étaient que trop certains que je les trompais ou que je me trompais moi-même. Cependant ils m'accordèrent le délai de trois jours, au bout desquels ils me protestèrent que, s'ils ne voyaient pas les terres, rien ne serait capable d'arrêter leur dessein. Cette affreuse résolution me pénétra jusqu'au fond du cœur. Je redoublai mes prières pour obtenir que nos mains ne fussent pas souillées par le plus abominable de tous les crimes. Cependant le temps coulait, et l'extrémité me paraissait si pressante, que j'avais peine à me défendre moi-même du désespoir que je reprochais aux autres. J'entendais dire autour de moi: Hélas! si nous étions à terre, nous paîtrions du moins l'herbe comme les bêtes. Je ne laissai pas de renouveler continuellement mes exhortations; mais la force commença le lendemain à nous manquer autant que le courage. La plupart n'étaient presque plus capables de se lever du lieu où ils étaient assis, ni de se tenir debout. Rol était si abattu, qu'il ne pouvait se remuer. Malgré l'affaiblissement que m'avaient dû causer mes blessures, j'étais encore un des plus robustes, et je me trouvais assez de vigueur pour aller d'un couvert de la chaloupe à l'autre.

»Nous étions au second jour de décembre, qui était le treizième depuis notre naufrage. L'air se chargea; il tomba de la pluie qui nous apporta un peu de soulagement. Elle fut même accompagnée d'un calme qui permit de détacher les voiles des vergues, et de les étendre sur le bâtiment. On se traîna par-dessous. Chacun but de l'eau de pluie à son aise, et les deux petits tonneaux demeurèrent remplis. J'étais alors au timon, et, suivant l'estime, je jugeai que nous ne devions pas être loin de la terre. J'espérais que l'air pourrait s'éclaircir tandis que je demeurais dans ce poste, et je m'obstinais à ne le pas quitter. Cependant l'épaisseur de la brume et la pluie qui ne diminuait pas me firent éprouver un air si vif, que, n'ayant plus le pouvoir d'y résister, j'appelai un des quartier-maîtres pour lui faire prendre ma place. Il vint, et j'allai me mêler entre les autres, où je repris un peu de chaleur. À peine le quartier-maître eut-il passé une heure à la barre du gouvernail, que, le temps ayant changé, il découvrit une côte. Le premier mouvement de sa joie lui fit crier terre! terre! Tout le monde retrouva des forces pour se lever, et chacun voulut être assuré par ses yeux d'un si favorable événement. C'était effectivement la terre. On fit servir aussitôt toutes les voiles, et l'on courut droit sur la côte; mais, en approchant du rivage, on trouva les brisans si forts, qu'on n'osa se hasarder à traverser les lames. L'île, car c'en était une, s'enfonçait par un petit golfe où nous eûmes le bonheur d'entrer. Là nous jetâmes le grapin à la mer. Il nous en restait un petit qui servit à nous amarrer à terre, et chacun se hâta de sauter sur le rivage.

»L'ardeur fut extrême pour se répandre dans les bois et dans les lieux où l'on espérait trouver quelque chose qui pût servir d'aliment. Pour moi, je n'eus pas plus tôt touché la terre, que, m'étant jeté à genoux, je la baisai de joie, et je rendis grâce au ciel de la faveur qu'il nous accordait. Ce jour était le dernier des trois à la fin desquels on devait manger les mousses du vaisseau.

»L'île offrait des cocos; mais on n'y put découvrir d'eau douce. Nous nous crûmes trop heureux de pouvoir avaler la liqueur que ces fruits rendent dans leur fraîcheur. On mangeait les plus vieux, dont le noyau était plus dur. Cette liqueur nous parut un agréable breuvage, et n'aurait produit que des effets salutaires, si nous en eussions usé avec modération; mais tout le monde en ayant pris à l'excès, nous sentîmes dès le même jour des douleurs et des tranchées insupportables, qui nous forcèrent de nous ensevelir dans le sable les uns près des autres. Elles ne finirent que par de grandes évacuations, qui rétablirent le lendemain notre santé. On fit le tour de l'île sans trouver la moindre apparence d'habitation, quoique diverses traces fissent assez connaître qu'il y était venu des hommes. Elle ne produit que des cocos. Quelques matelots virent un serpent qui leur parut épais d'une brasse. Après avoir rempli notre chaloupe de cocos vieux et frais, nous levâmes l'ancre vers le soir, et nous gouvernâmes sur l'île de Sumatra, dont nous eûmes la vue dès le lendemain. Celle que nous quittions en est à quatorze ou quinze lieues. Nous côtoyâmes les terres de Sumatra vers l'est aussi long-temps qu'il nous resta des provisions. La nécessité nous forçant alors de descendre, nous rasâmes la côte sans pouvoir traverser les brisans. Dans l'embarras où nous étions menacés de retomber, il fut résolu que quatre ou cinq des meilleurs nageurs tâcheraient de se rendre à terre pour chercher le long du rivage quelque endroit où nous pussions aborder. Ils passèrent heureusement à la nage, et se mirent à suivre la côte tandis que nous les conduisions des yeux. Enfin, trouvant une rivière, ils se servirent de leurs caleçons pour nous faire des signaux qui nous attirèrent à leur suite. En nous approchant, nous aperçûmes devant l'embouchure un banc contre lequel la mer brisait encore avec plus de violence. Je n'étais pas d'avis qu'on hasardât le passage, ou du moins je ne voulus m'y déterminer qu'avec le consentement général. Tout le monde se mit en rang par mon ordre, et je demandai à chacun son opinion. Ils s'accordèrent tous à braver le péril. J'ordonnai qu'à chaque côté de l'arrière on tînt un aviron percé, avec deux rameurs à chacun, et je pris la barre du gouvernail pour aller droit à couper la lame. Le premier coup de mer remplit d'eau la moitié de la chaloupe. Il fallut promptement puiser avec les chapeaux, les souliers et tout ce qui pouvait servir à cet office; mais un second coup de mer nous mit tellement hors d'état de gouverner, que je crus notre perte certaine. «Amis, m'écriai-je, tenez la chaloupe en équilibre, et redoublez vos efforts, à puiser, ou nous périssons sans ressource.» On puisait avec toute l'ardeur possible, lorsqu'un troisième coup de mer survint. Mais la lame fut si courte, qu'elle ne put nous jeter beaucoup d'eau, sans quoi nous périssions infailliblement; et la marée commençant aussitôt à refouler, nous traversâmes enfin ces furieux brisans. On goûta l'eau, qui fut trouvée douce. Ce bonheur nous fit oublier toutes nos peines. Nous abordâmes au côté droit de la rivière, où le rivage était couvert de belles herbes, entre lesquelles nous découvrîmes de petites fèves telles qu'on en voit dans quelques endroits de la Hollande. Notre première occupation fut d'en manger avidement. Quelques-uns de nos gens, étant allés au-delà d'une pointe de terre qui se présentait devant nous, y trouvèrent du tabac et du feu; nouveau sujet d'une extrême joie. Quelque explication qu'il fallût donner à ces deux signes, ils nous marquaient que nous n'étions pas loin de ceux qui les avaient laissés. Nous avions dans la chaloupe deux haches qui nous servirent pour abattre quelques arbres, dont nous fîmes de grands feux en plusieurs endroits; et nos gens, divisés en petites troupes, s'assirent autour, et se mirent à fumer le tabac qu'ils avaient trouvé.

»Vers le soir, nous redoublâmes nos feux; et, dans la crainte de quelque surprise, je posai trois sentinelles aux avenues de notre petit camp. La lune était au déclin. Nous passâmes la première partie de la nuit sans autre mal que de violentes tranchées qui nous venaient d'avoir mangé trop de fèves; mais, au milieu de nos douleurs, les sentinelles nous apprirent que les habitans du pays s'approchaient en grand nombre. Leur dessein, dans les ténèbres, ne pouvait être que de nous attaquer. Toutes nos armes consistaient dans les deux haches, avec une épée fort rouillée; et nous étions tous si mal, qu'à peine avions-nous la force de nous remuer. Cependant cet avis nous ranima, et les plus abattus ne purent se résoudre à périr sans quelque défense. Nous prîmes dans nos mains des tisons ardens, avec lesquels nous courûmes au-devant de nos ennemis: les étincelles volaient de toutes parts, et rendaient le spectacle terrible. D'ailleurs les insulaires ne pouvaient être informés que nous étions sans armes; aussi prirent-ils la fuite pour se retirer derrière un bois. Nos gens retournèrent auprès de leurs feux, où ils passèrent le reste de la nuit dans des alarmes continuelles. Rol et moi nous nous crûmes obligés, par prudence, de rentrer dans la chaloupe, pour nous assurer du moins cette ressource contre toutes sortes d'événemens.

»Le lendemain, au lever du soleil, trois insulaires sortirent du bois, et s'avancèrent vers le rivage. Nous leur envoyâmes trois de nos gens, qui, ayant déjà fait le voyage des Indes, connaissaient un peu les usages et la langue du pays. La première question à laquelle ils eurent à répondre, fut de quelle nation ils étaient. Après avoir satisfait à cette demande, et nous avoir représentés comme d'infortunés marchands, dont le vaisseau avait péri par le feu, ils demandèrent à leur tour si nous pouvions obtenir quelques rafraîchissemens par des échanges. Pendant cet entretien, les insulaires continuèrent de s'avancer vers la chaloupe, et s'en étant approchés avec beaucoup d'audace, ils voulurent savoir si nous avions des armes. J'avais fait étendre les voiles sur la chaloupe, parce que je me défiais de leur curiosité. On leur répondit que nous étions bien pourvus de mousquets, de poudre et de balles. Ils nous quittèrent alors avec promesse de nous apporter du riz et des poules. Nous fîmes environ quatre-vingts ducats de l'argent que chacun avait dans ses poches, et nous les offrîmes aux trois insulaires pour quelques poules et du riz tout cuit qu'ils nous apportèrent. Ils parurent fort satisfaits du prix. J'exhortai tous nos gens à prendre un air ferme. Nous nous assîmes librement sur l'herbe, et nous nous remîmes à tenir conseil, après nous être rassasiés par un bon repas. Les trois insulaires assistèrent à ce festin, et dûrent admirer notre appétit. Nous leur demandâmes le nom du pays, sans pouvoir distinguer dans leur réponse si c'était Sumatra. Cependant nous en demeurâmes persuadés lorsqu'ils nous eurent montré de la main que Java était au-dessous, et nous comprîmes facilement qu'ils voulaient nommé Jean Coen, général des Hollandais, qui commandait alors dans cette île. Il nous parut certain que nous étions au vent de Java; et cet éclaircissement nous causa d'autant plus de satisfaction, que, n'ayant point de boussole, nous avions hésité jusqu'alors dans toutes nos manœuvres. Il ne nous manquait plus que des vivres pour achever de nous rendre tranquilles. Je pris la résolution de m'embarquer avec quatre de nos gens dans une petite pirogue qui était sur la rive, et de remonter la rivière jusqu'à un village que nous aperçûmes dans l'éloignement, pour aller faire autant de provisions qu'il me serait possible, avec le reste de l'argent que j'avais rassemblé. M'étant hâté de partir, j'eus bientôt acheté du riz et des poules, que j'envoyai à Rol avec la même diligence, en lui recommandant l'égalité dans la distribution, pour ne donner à personne aucun sujet de plainte. De mon côté, je fis dans le village un fort bon repas avec mes compagnons, et je ne trouvai pas la liqueur du pays sans agrément. C'est une sorte de vin qui se tire des arbres, et qui est capable d'enivrer. Pendant que nous mangions, les habitans étaient assis autour de nous, et conduisaient nos morceaux de leurs regards, en les dévorant des yeux. Après le repas, j'achetai d'eux un buffle, qui me coûta cinq réales et demi, mais étant si sauvage que nous ne pouvions le prendre ni l'amener: nous y employâmes beaucoup de temps. Le jour commençait à baisser; je voulais que nous retournassions à la chaloupe, dans l'intention de revenir le lendemain. Mes gens me prièrent de les laisser cette nuit dans le village, sous prétexte qu'il leur serait plus aisé de prendre le buffle pendant les ténèbres. Je n'étais pas de leur avis, et je m'efforçai de les détourner de ce dessein. Cependant leurs instances m'y firent consentir, et je les quittai en les abandonnant à leur propre conduite.

»Je retournai sur le bord de la rivière, où je trouvai près de la pirogue quantité d'insulaires qui paraissaient en contestation. Ayant cru démêler que les uns voulaient qu'on me laissât partir, et que d'autres s'y opposaient, j'en pris deux par le bras, et je les poussai vers la pirogue d'un air de maître. Leurs regards étaient farouches; cependant ils se laissèrent conduire jusqu'à la barque, et ne firent pas difficulté d'y entrer avec moi. L'un s'assit à l'arrière, et l'autre à l'avant; enfin ils se mirent à ramer. J'observai qu'ils avaient au côté chacun leur cric ou leur poignard, et par conséquent qu'ils étaient maîtres de ma vie. Après avoir vogué, celui qui était à l'arrière vint à moi, au milieu de la pirogue où je me tenais debout, et me déclara par des signes qu'il voulait de l'argent. Je tirai de ma poche une petite pièce de monnaie que je lui offris. Il la reçut, et l'ayant regardée quelques momens d'un air incertain, il l'enveloppa dans le morceau de toile qu'il avait autour de sa ceinture. Celui qui était à la proue vint à son tour, et me fit les mêmes signes. Je lui donnai une autre pièce, qu'il considéra aussi des deux côtés; mais il parut encore plus incertain s'il la devait prendre ou m'attaquer; ce qui lui aurait été facile, puisque j'étais sans armes. Je sentis la grandeur du péril, et le cœur me battait violemment. Cependant nous descendions toujours, et d'autant plus vite, que nous étions portés par le reflux. Vers la moitié du chemin, mes deux guides commencèrent à parler entre eux avec beaucoup de chaleur. Tous leurs mouvemens semblaient marquer qu'ils avaient dessein de fondre sur moi. J'en fus alarmé jusqu'à trembler; ma consternation me fit tourner les yeux vers le ciel, à qui je demandai le secours qui m'était nécessaire dans un danger si pressant. Une inspiration secrète me fit prendre le parti de chanter; ressource étrange contre la peur. Je chantai de toute ma force, jusqu'à faire retentir les bois dont les deux rives étaient couvertes. Les deux insulaires se mirent à rire, ouvrant la bouche si large, que je vis jusqu'au milieu de leur gosier. Leurs regards me firent connaître qu'ils ne me croyaient ni crainte ni défiance. Ainsi je vérifiai ce que j'avais entendu dire sans le comprendre, qu'une frayeur extrême est capable de faire chanter. Pendant que je continuais cet exercice, la barque allait si rapidement, que je commençai à découvrir notre chaloupe. Je fis des signes à nos gens: ils les aperçurent, et je les vis accourir vers le bord de la rivière. Alors me tournant vers mes deux rameurs, je leur fis entendre que, pour aborder, il fallait qu'ils se missent tous deux à la proue, dans l'idée que l'un d'eux ne pourrait du moins m'attaquer par-derrière; ils m'obéirent sans résistance, et je descendis tranquillement sur la rive.

»Lorsqu'ils me virent en sûreté au milieu de mes compagnons, ils demandèrent où tant de gens passaient la nuit. On leur dit que c'était sous les tentes qu'ils voyaient. Nous avions dressé effectivement de petites tentes avec des branches et des feuilles d'arbres. Ils demandèrent encore où couchaient Rol et moi, qui leur avions paru les plus respectés. On leur répondit que nous couchions dans la chaloupe sous les voiles; après quoi ils rentrèrent dans leur pirogue pour retourner au village.

»Je fis à Rol et aux autres le récit de ce qui m'était arrivé dans mon voyage, et je leur donnai l'espérance de revoir le lendemain nos quatre hommes avec le buffle. La nuit se passa dans une profonde tranquillité; mais, après le lever du soleil, nous fûmes surpris de ne pas voir paraître nos gens, et nous commençâmes à soupçonner qu'il leur était arrivé quelque accident. Quelques momens après, nous vîmes venir deux insulaires qui chassaient une bête devant eux. C'était un buffle; mais je n'eus pas besoin de le considérer long-temps pour reconnaître que ce n'était pas celui que j'avais acheté. Un de nos gens qui entendait à demi la langue du pays et qui se faisait entendre de même, demanda aux deux noirs pourquoi ils n'avaient pas amené le buffle qu'ils nous avaient vendu, et où étaient nos quatre hommes. Ils répondirent qu'il avait été impossible d'amener l'autre, et que nos gens qui venaient après eux en conduisaient un second. Cette réponse ayant un peu dissipé notre inquiétude, je remarquai que le buffle sautait beaucoup et qu'il n'était pas moins sauvage que le premier. Je ne balançai point à lui faire couper les pieds avec la hache. Les deux noirs le voyant tomber poussèrent des cris et des hurlemens épouvantables.

»À ce bruit, deux ou trois cents insulaires qui étaient cachés dans le bois en sortirent brusquement et coururent d'abord vers la chaloupe, dans le dessein apparemment de nous couper le passage pour s'assurer la liberté de nous massacrer tous. Trois de nos gens qui avaient fait un petit feu à quelque distance des tentes, pénétrèrent leur projet, et se hâtèrent de nous en donner avis. Je sortis du bois, et, m'étant un peu avancé, je vis quarante ou cinquante de nos ennemis qui se précipitaient vers nous d'un autre côté du même bois. «Tenez ferme, dis-je à nos gens, le nombre de ces misérables n'est pas assez grand pour nous causer de l'épouvante.» Mais nous en vîmes paraître une si grande troupe, la plupart armés de boucliers et d'une sorte d'épées, que, regardant notre situation d'un autre œil, je m'écriai: «Amis, courons à la chaloupe, car si le passage nous est coupé, il faut renoncer à toute espérance.» Nous prîmes notre course vers la chaloupe; et ceux qui ne purent y arriver assez tôt se jetèrent dans l'eau pour s'y rendre à la nage.