»Nos ennemis nous poursuivirent jusqu'à bord; malheureusement pour nous, rien n'était disposé pour s'éloigner de la rive avec une diligence égale au danger. Les voiles étaient tendues en forme de tente d'un côté de la chaloupe à l'autre, et tandis que nous nous empressions d'y entrer, les insulaires, nous suivant de près, percèrent de leurs zagaies plusieurs de nos gens, dont nous vîmes les intestins qui leur tombaient du corps. Nous nous défendîmes néanmoins avec nos deux haches et notre vieille épée. Le boulanger de l'équipage, qui était un grand homme plein de vigueur, s'aidait de l'épée avec succès. Nous étions amarrés par deux grapins, l'un à l'arrière et l'autre à l'avant. Je m'approchai du mât et criai au boulanger, «coupe le câbleau;» mais il lui fut impossible de le couper. Je courus à l'arrière, et mettant le câbleau sur l'étambord, je criai, «hache»; alors il fut coupé facilement. Nos gens de l'avant le prirent et tirèrent la chaloupe vers la mer. En vain les insulaires tentèrent de nous poursuivre dans l'eau, ils perdirent fond et furent contraints d'abandonner leur proie.
»Nous pensâmes à recueillir le reste de nos gens qui nageaient dans la rivière. Ceux qui n'avaient pas reçu de coups mortels rentrèrent à bord, et le ciel fit souffler aussitôt un vent forcé de terre, quoique jusqu'alors il eût été de mer. Il nous fut impossible de ne pas reconnaître que c'était un témoignage sensible de la protection divine. Nous mîmes toutes nos voiles, et nous allâmes jusqu'au large d'une seule bordée, avec une facilité surprenante à repasser le banc et les brisans qui nous avaient causé tant d'embarras à l'entrée de la rivière. Nos ennemis, s'imaginant que nous y ferions naufrage, s'étaient avancés jusqu'à la dernière pointe du cap pour nous y attendre et nous massacrer; mais le vent continua de nous être favorable, et l'avant de la chaloupe, qui était fort haut, coupa les lames avec ce secours.
»À peine étions-nous hors de danger qu'on s'aperçut que le brave boulanger qui nous avait si bien défendus avait été blessé d'une arme empoisonnée. Sa blessure était au-dessus du nombril. Les parties d'alentour étaient déjà d'un noir livide. Je lui coupai les chairs jusqu'au vif pour arrêter le progrès du venin, mais la douleur que je lui causai fut inutile: il tomba mort à nos yeux: nous le jetâmes dans les flots. En faisant la revue de nos gens, nous trouvâmes qu'il en manquait seize, dont onze avaient été tués au rivage. Le sort des quatre malheureux qui étaient restés dans le village fut amèrement déploré. Rien n'était si cruel que la nécessité où nous étions de les abandonner. Cependant il y a beaucoup d'apparence qu'ils n'y purent être sensibles, et que c'était déjà fait de leur vie.
»Nous gouvernâmes vent arrière, en rangeant la côte. Le reste de nos provisions consistait en huit poules et un peu de riz. Elles furent distribuées entre cinquante hommes que nous étions encore; mais la faim commençant bientôt à se faire sentir, nous fûmes obligés de retourner à terre par une baie que nous découvrîmes. Quantité de gens qui étaient sur le rivage prirent la fuite en nous voyant débarquer. Nous avions fait une trop funeste expérience de la barbarie de ces insulaires pour en espérer des vivres; mais nous trouvâmes du moins de l'eau douce. Les rochers voisins nous offrirent des huîtres et des petits limaçons de mer, dont nous mangeâmes avec d'autant plus de goût, qu'ayant sauvé un plein chapeau de poivre que j'avais acheté dans le village où j'avais laissé nos quatre hommes, il nous servit à les assaisonner. Après nous en être rassasiés, chacun en remplit ses poches, et nous rentrâmes dans la chaloupe avec nos deux petits barrils d'eau fraîche. Je proposai, en quittant la baie, de prendre un peu plus au large pour faire plus de chemin. Ce conseil fut suivi; mais le vent, qui commençait à forcer, nous fit essuyer pendant la nuit une grosse tempête. Cependant les peines qu'il nous causa devinrent une faveur du ciel. Si nous eussions continué de ranger la côte, nous n'aurions pu nous défendre de relâcher près d'une autre aiguade qui se présente dans la même île, où nous aurions trouvé des ennemis cruels qui s'étaient déclarés depuis peu contre les Hollandais, et qui en avaient déjà massacré plusieurs. À la pointe du jour nous eûmes la vue de trois îles qui étaient devant nous. Nous prîmes la résolution d'y relâcher; quoique nous ne les crussions point habitées. On se flattait d'y trouver quelque nourriture. Celle où nous abordâmes était remplie de ces espèces de roseaux qu'on nomme bambous, et qui sont de la grosseur de la jambe. Nous en prîmes plusieurs, dont nous perçâmes les nœuds avec un bâton, à l'exception de celui de dessus; et les remplissant d'eau douce comme autant de barils que nous fermâmes avec des bouchons, nous portâmes une bonne provision d'eau douce dans la chaloupe. Il y avait aussi des palmiers, dont la cime était assez molle pour nous servir d'aliment. On parcourut l'île sans y faire d'autres découvertes. Un jour me trouvant au pied d'une assez haute montagne, je ne pus résister à l'envie de monter au sommet, dans l'espérance vague de faire quelque observation qui pût être utile à nous conduire. Nous cherchions les lieux où les Hollandais étaient établis. Il me semblait que ce soin me regardait particulièrement, et que tous nos gens avaient les yeux tournés sur moi. Cependant, outre les maux qui m'étaient communs avec eux, je n'étais jamais venu aux Indes orientales, et n'ayant ni boussole ni d'autres instrumens de mer, je ne me trouvais capable de rien pour notre conservation.
»Lorsque je fus au sommet de la montagne, mes regards se perdirent dans l'immense étendue du ciel et de la mer. Je me jetai à genoux, le cœur plein d'amertume, et j'adressai ma prière au ciel avec des soupirs et des gémissemens que je ne puis exprimer. Aussitôt je découvris deux hautes montagnes dont la couleur me parut bleue. Il me vint dans l'esprit qu'étant à Hoorn, j'avais entendu dire à Guillaume Schouten, qui avait fait deux fois le voyage des Indes orientales, qu'au cap de Java il y avait deux hautes montagnes qui paraissaient bleues. Nous étions venus dans l'île en rangeant à main gauche la côte de Sumatra, et ces montagnes étaient à la droite. Je voyais entre elles une ouverture ou un vide au travers duquel je ne découvrais pas de terres, et je n'ignorais pas que le détroit de la Sonde était entre Sumatra et Java. Ces réflexions me firent conclure qu'il n'y avait point d'erreur dans notre route. Je descendis plein de joie, et je me hâtai d'annoncer à Rol que j'avais vu les deux montagnes. Elles ne paraissaient plus lorsque je lui fis ce récit, parce que les nuées les couvraient. Mais j'ajoutai ce que j'avais appris à Hoorn de la bouche de Schouten, et j'établis mes conjectures par d'autres raisonnemens. Rol y trouva de la vraisemblance. «Assemblons nos gens, me dit-il, et gouvernons de ce côté-là.» Cette déclaration que je fis à l'équipage excita beaucoup d'empressement pour apporter à bord de l'eau, des roseaux et des cimes de palmier. On mit à la voile avec la même ardeur, le vent était favorable à nos nouvelles vues; nous portâmes le cap droit à l'ouverture des deux montagnes, et pendant la nuit nous gouvernâmes par le cours des étoiles. Vers minuit nous aperçûmes du feu: on s'imagina d'abord que c'était le feu de quelque vaisseau, et que ce devait être une caraque; mais, en approchant, nous reconnûmes que c'était une petite île du détroit de la Sonde. Après en avoir doublé la pointe, nous vîmes un autre feu de l'autre côté, et diverses marques nous firent distinguer que c'étaient des pêcheurs. Le lendemain, à la pointe du jour, nous fûmes arrêtés par un calme. Nous étions sans le savoir sur la côte interne de Java. Un matelot étant monté au haut du mât cria aussitôt qu'il découvrait un gros de vaisseaux; il en compta jusqu'à vingt-trois. Notre joie nous fit faire des cris et des sauts; on se hâta de border les avirons à cause du calme, et l'on nagea droit vers cette flotte. C'était un nouvel effet de la protection du ciel, car autrement nous serions allés nous jeter à Bantam, où nous n'avions rien de favorable à nous promettre, parce que le roi de cette contrée était en guerre avec notre nation; au lieu que, par une faveur admirable de la Providence, nous allâmes tomber entre les bras de nos compatriotes et de nos amis.
»Ces vingt-trois vaisseaux étaient hollandais, sous le commandement de Frédéric Houtman d'Alkmaar. Il se trouvait alors dans sa galerie, d'où il nous observait avec sa lunette d'approche, surpris de la singularité de nos voiles, et cherchant l'explication d'un spectacle si nouveau. Il envoya sa chaloupe au-devant de nous pour s'informer qui nous étions. Ceux qui la conduisaient nous reconnurent; nous avions fait voile ensemble du Texel, et nous ne nous étions séparés que dans la mer d'Espagne. Ils nous firent passer, Rol et moi, dans leur chaloupe, et nous conduisirent à bord de l'amiral, dont le vaisseau se nommait la Vierge de Dordrecht. Nous lui fûmes aussitôt présentés. Après nous avoir marqué la joie qu'il avait de nous revoir, jugeant sans explication quel était le plus pressant de nos besoins, il fit couvrir sa table, et s'y mit avec nous. Lorsque je vis paraître du pain et les autres viandes, je me sentis le cœur si serré, que mes larmes inondèrent mon visage, et que je ne me trouvai point la force de manger. Nos gens, qui arrivèrent aussitôt, furent distribués sur tous les autres vaisseaux de la flotte.»
LIVRE II.
CONTINENT DE L'INDE.
CHAPITRE PREMIER.
Côte de Malabar.