Les naïres ou les nobles du Malabar ne sont pas moins distingués par leur adresse et leur civilité que par leur naissance. Ils ont seuls le droit de porter les armes, et leur tribu est la plus nombreuse de chaque état. Comme ils dédaignent la profession du commerce, la plupart ont fort peu de bien; mais ils n'en sont pas moins respectés. Leur pauvreté les oblige de s'engager, en qualité de gardes, au service des rois, des princes, des gouverneurs de provinces et de villes, qui en ont toujours un grand nombre à leur solde. Ils s'attachent même à d'autres naïres plus riches et plus puissans, auxquels ils servent d'escorte, mais qui les traitent avec autant d'honnêteté qu'ils en exigent de respect, pour marquer l'égalité de la naissance.

Les étrangers qui résident ou qui passent dans le pays sont obligés de prendre des naïres pour les garder; mais le nombre n'étant fixé par aucune loi, ils ne consultent là-dessus que leurs facultés ou le désir qu'ils ont de paraître avec éclat. C'est d'ailleurs une nécessité indispensable de se faire accompagner de quelques naïres lorsqu'on entreprend de voyager dans les terres du Malabar. Sans cette précaution, le vol et l'insulte sont les moindres dangers auxquels on s'expose de la part d'une tribu qui doit sa subsistance à cet usage. L'assassinat même est une violence assez ordinaire; et comme on prend soin d'en avertir les étrangers, ces vols et ces meurtres demeurent impunis. On rejette leur malheur sur leur négligence ou leur avarice, d'autant plus qu'il ne manque rien à la fidélité des naïres, lorsqu'on emploie volontairement leurs services. Ils se louent jusqu'à la frontière de l'état dont ils sont sujets; là ils cherchent eux-mêmes d'autres naïres de l'état voisin, à la conduite desquels ils abandonnent le voyageur qui s'est mis sous leur protection. Leur zèle va si loin, que, s'ils sont attaqués dans la route, ils périssent tous jusqu'au dernier plutôt que de survivre à ceux dont ils ont entrepris la défense. Ils n'abusent jamais de la confiance qu'on a pour eux; ou, si l'on rapporte quelque exemple de trahison, ils sont comme effacés par les affreux châtimens dont ils ont été suivis. Ce n'est pas à la justice publique qu'on remet la punition des coupables. Leurs plus proches parens leur servent de bourreaux pour réparer la honte de leur famille, et les mettent en pièces de leurs propres mains, avec des circonstances dont le récit fait frémir.

Dellon observe qu'un étranger qui voyage dans le Malabar est plus en sûreté sous l'escorte d'un enfant naïre que sous celle des plus redoutables guerriers de la même tribu; parce que les voleurs du pays ont pour maxime de n'attaquer jamais que les voyageurs qu'ils rencontrent armés, et qu'ils ont, au contraire, un respect inviolable pour la faiblesse et l'enfance. Les jeunes naïres, que leur âge ne rend pas assez forts pour soutenir et pour manier les armes, portent une petite massue de bois d'un demi-pied de longueur. Il est surprenant, ajoute Dellon, que, malgré l'opinion bien établie qu'il y a moins de danger sous la garde d'un de ces enfans que sous celle de vingt naïres bien armés, tout le monde préfère le plaisir de paraître avec une suite nombreuse à la certitude d'être couvert de toutes sortes d'insultes sous une escorte qui flatte moins la vanité.

Un naïre qui sert de garde reçoit ordinairement quatre tares par jour; en campagne, sa paie est de huit tares. C'est une petite monnaie d'argent qui vaut à peu près deux liards, et dont seize valent un fanon, petite monnaie d'or de la valeur de huit sous. Les rois malabares ne fabriquent point d'autres espèces; mais ils laissent un cours libre dans leurs états à toutes les monnaies étrangères d'or et d'argent.

Rien n'approche de la délicatesse et des scrupules de cette nation dans ce qui concerne les alliances et les mariages. Un homme, il est vrai, peut indifféremment se marier ou prendre une maîtresse dans sa tribu ou dans celle qui suit immédiatement la sienne. Mais s'il est convaincu de quelque intrigue d'amour avec une femme d'une tribu supérieure, les deux coupables sont vendus pour l'esclavage ou punis de mort. Si la femme ou la fille est de la tribu des nambouris, et son amant de celle des bramines, on se contente de les vendre. Si l'homme est d'une tribu plus basse, il est condamné à mourir, et la femme est remise entre les mains du prince, qui a le droit de la vendre à quelque étranger chrétien ou mahométan. Comme les femmes des quatre premières tribus l'emportent ordinairement sur les autres par la beauté ou les agrémens, il se présente un grand nombre de marchands pour acheter celles qui sont condamnées à cette punition.

Dellon observe, comme une circonstance extrêmement singulière, que les hommes de la tribu d'une femme coupable ont droit de tuer pendant trois jours, dans le lieu où le crime s'est commis, et sans distinction d'âge ni de sexe, toutes les personnes qu'ils rencontrent de la tribu du séducteur. Les naïres exercent ce droit barbare sur les tives et les chètes; ceux-ci sur les maucouas, et les maucouas sur la misérable tribu des pouliats; mais, pour empêcher qu'il n'y ait trop de sang répandu, on garde ordinairement les coupables pendant huit jours, et ces exécutions sanglantes ne sont permises que du jour de leur supplice. Dans cet intervalle, chacun a le temps et la liberté d'abandonner son village, où les plus timides ne retournent qu'un jour ou deux après l'expiration du terme.

On doit en conclure que l'homicide ne passe pas pour un grand crime entre les Malabares. Outre les pouliats qu'on peut tuer impunément, il est rare qu'on punisse de mort ceux qui tuent des personnes d'une tribu plus élevée, à moins que le meurtre ne soit aggravé par les circonstances; et, dans ces occasions mêmes, c'est moins la justice que le ressentiment des familles qui règle ordinairement la vengeance. Il n'en est pas de même du larcin: ces peuples en abhorrent jusqu'au nom. Un voleur devient infâme: il est puni avec tant de sévérité, que souvent le vol de quelques grappes de poivre conduit au supplice. On ne connaît point au Malabar l'usage des prisons pour les criminels: on leur met les fers aux pieds, et, dans cet état, on les garde jusqu'à la décision de leur procès, qui dépend du prince, juge souverain de toutes les affaires civiles et criminelles. Si l'accusation est douteuse et le nombre des témoins insuffisant, on reçoit le serment de l'accusé dans cette forme: il est conduit devant le prince, par l'ordre duquel on fait rougir au feu le fer d'une hache; on couvre la main de l'accusé d'une feuille de bananier, sur laquelle on met le fer brûlant pour l'y laisser jusqu'à ce qu'il ait perdu sa rougeur, c'est-à-dire l'espace d'environ trois minutes. Alors l'accusé se jette à terre, et présente sa main aux blanchisseurs du roi, qui se tiennent prêts avec une serviette mouillée dans une espèce d'eau de riz que les Indiens nomment cangue, et dont ils l'enveloppent; ils lient ensuite la serviette avec des cordons dont le prince scelle lui-même les nœuds de son cachet. Elle demeure dans cet état pendant huit jours, après lesquels on découvre en public la main du prisonnier. Lorsqu'elle se trouve saine et sans apparence de brûlure, il est renvoyé absous; mais s'il y reste la moindre impression du feu, on le conduit sur-le-champ au supplice. C'est par la bouche du prince que l'arrêt est prononcé: l'exécution ne diffère jamais. Si le crime est digne de mort, on fait sortir le coupable de l'enceinte du palais; et les naïres de la garde, se faisant honneur d'exécuter l'ordre du prince, ambitionnent la fonction de bourreau. Lorsque le crime est assez noir pour dégrader le coupable de sa tribu, ses parens s'empressent eux-mêmes de lui donner la mort pour laver dans son sang la honte dont il couvre sa famille. Le supplice commun est de percer les criminels à coups de lance, et de les mettre en pièces à coups de sabre pour attacher leurs membres à plusieurs troncs d'arbres.

Chaque royaume du Malabar a plusieurs familles de princes qui composent ensemble la tribu royale, distinguée de toutes les autres tribus. À la mort d'un roi, le plus ancien des princes est déclaré son successeur, de quelque famille qu'il soit dans cette tribu, sans qu'il y ait jamais de contestation pour la royauté. Jamais aussi par conséquent on ne voit de jeunes souverains. Celui qui parvient à la dignité suprême pense, après son couronnement, à se procurer un lieutenant général sur lequel il puisse se reposer des soins du gouvernement. À la vérité cette charge, qui donne le premier rang après lui, est ordinairement mise à l'enchère, mais il a le droit de choisir entre ceux qui en offrent le plus. C'est ce gouverneur de l'état qui expédie les lettres, les passe-ports et tous les ordres de la cour. Aussitôt que le roi se croit sûr de sa fidélité, il lui abandonne entièrement l'administration publique pour se retirer dans un de ses palais, où son unique occupation est de mener une vie heureuse et tranquille. Le nouveau gouverneur fait son premier soin de fournir au monarque tout ce qui peut contribuer à son bonheur; et, jouissant en effet du pouvoir suprême, il reçoit les impôts, il distribue les grâces et les récompenses; il fait à son gré la paix ou la guerre; et quoique son devoir l'oblige d'en conférer avec son maître, il se dispense souvent de cette servitude, surtout lorsque la vieillesse du souverain augmente l'aversion qu'une vie molle lui inspire naturellement pour les affaires.

Cependant, à quelque décrépitude que le roi soit parvenu, jamais un lieutenant général n'ose pousser l'indépendance jusqu'à s'asseoir devant lui, ni prendre liberté de faire entrer dans son palais un seul de ses propres gardes, ni lui parler sans avoir les mains posées l'une sur l'autre devant sa bouche; ce qui passe au Malabar pour la marque du plus profond respect. Celui qui manquerait à quelqu'un de ces devoirs s'exposerait à perdre la meilleure partie de son bien avec sa dignité; parce que le roi se réserve toujours le pouvoir de casser ses lieutenans généraux, sans être obligé de les rembourser de leur finance. Mais ces violentes extrémités sont presque sans exemple. Il est rare, dans les pays orientaux, qu'un sujet oublie son devoir jusqu'à s'écarter du respect qu'il doit à son maître.

On donne au roi de Cananor le nom de colitri, titre héréditaire comme celui de samorin pour les rois de Calicut. Lorsque ces monarques sortent de leurs palais, ils sont portés sur un éléphant ou dans un palanquin. Ils ne paraissent jamais en public sans porter sur la tête une couronne d'or, du poids de cinq cents ducats, et de la forme d'un bonnet de nuit qui s'élève en pointe. C'est de la main de son lieutenant général que chaque monarque reçoit cette couronne: elle ne sert qu'à lui. Après sa mort, elle est déposée dans le trésor de la pagode royale; et le roi qui succède en reçoit une du même poids de celui qu'il choisit pour gouverner en son nom.