Les souverains du Malabar se font toujours accompagner d'une nombreuse garde de naïres, avec quantité de trompettes, de tambours et d'autres instrumens. Quantité d'officiers qui marchent loin avant les gardes crient de toutes leurs forces que le roi vient, pour avertir ceux qui n'ont pas droit de paraître devant lui qu'ils doivent se retirer. Tous les princes qui se font voir hors de leurs palais sans être à la suite du roi sont escortés aussi d'un grand nombre de gardes, d'instrumens et d'officiers qui les précèdent, pour éloigner les personnes des tribus inférieures. Les princesses jouissent du même privilége. Si le lieutenant général de l'état n'est pas prince, il peut avoir des naïres pour sa garde; mais il n'a pas de trompettes ni d'officiers qui obligent le peuple de se retirer.

Les princes, qui ont ici tant de supériorité sur les autres tribus dans l'ordre politique, sont inférieurs, dans l'ordre de la religion, aux nambouris et aux bramines, dont les tribus ne sont pas moins révérées des Malabares que de tous les autres Gentous de l'Inde. Observons, pour éclaircir toutes ces différences, qu'une des coutumes les plus sacrées est celle qui exclut les enfans de la succession de leurs pères, parce qu'ils n'en tirent pas leur noblesse, et qu'ils la tirent seulement de leur mère, à la tribu desquelles ils appartiennent toujours. On marie ordinairement les princesses avec des nambouris ou des bramines; et les enfans qui sortent de ces mariages sont princes et capables de succéder à la couronne; mais, comme il n'y a pas toujours assez de princesses pour tous les nambouris et les bramines, ils peuvent épouser aussi des femmes de leur propre tribu: alors les enfans sont de de la tribu de leur mère. Les princes n'épousent point de princesses: ils prennent leurs femmes dans la tribu des naïres; d'où il arrive que leurs enfans sont naïres et ne sont pas princes. Les naïres se marient ordinairement dans leur propre tribu, qui est la plus nombreuse, et leurs enfans sont naïres. Cependant ils ont la liberté de se choisir des femmes dans des tribus qui suivent immédiatement la leur, comme celles des maïnats et des chètes; mais alors leurs enfans suivent la condition de leur mère, et n'ont aucun droit à la noblesse. En un mot, les hommes de toutes les tribus peuvent s'allier ou dans leur propre tribu, ou dans celle qui est immédiatement au-dessous; mais il n'est jamais permis aux femmes de se mésallier; l'infraction de cette loi leur coûte la vie ou la liberté.

Les princes, les nambouris, les bramines et les naïres ont ordinairement chacun leur femme, qu'ils s'efforcent d'engager par leurs libéralités et leurs caresses à se contenter d'un seul mari; mais ils ne peuvent l'y contraindre. Elle a droit de s'en procurer plusieurs, pourvu qu'ils soient tous ou de sa tribu, ou d'une tribu supérieure. C'est une loi fort ancienne entre les Gentous du Malabar, que les femmes peuvent avoir autant de maris qu'elles en veulent choisir, par opposition peut-être aux mahométans, qui ont la liberté de prendre autant de femmes qu'ils en peuvent nourrir. Jamais cette multiplicité de maris ne produit aucun désordre: s'ils sont d'une tribu qui leur donne droit de porter les armes, celui qui rend une visite à leur femme commune laisse ses armes à la porte de la maison pendant tout le temps qu'il s'y arrête, et ce signal en éloigne les autres. Ceux à qui leur tribu ne permet pas d'être armés laissent d'autres marques à la porte, qui n'assurent pas moins leur tranquillité.

Au reste, les promesses, qui font l'unique bien de ces mariages, n'engagent les Malabares qu'autant qu'ils se plaisent mutuellement. Aussitôt que leur amour se ralentit, ou qu'il naît entre eux quelque autre raison de dégoût, ils se séparent sans querelles et sans plaintes. Le gage ordinaire de la foi conjugale est une pièce de toile blanche dont le mari fait présent à sa femme, et qu'elle emploie pour se couvrir. Il n'est pas moins libre aux hommes de quitter une femme qu'aux femmes de changer de mari, ou d'en prendre un nouveau, qu'elles joignent au premier. Malgré cette étrange liberté, on voit au Malabar quantité d'heureux mariages. Il n'est pas rare d'y voir durer l'amour aussi long-temps que la vie, ou de ne le voir finir que par des raisons assez fortes pour justifier l'inconstance.

Quoique les femmes aient souvent plusieurs maris, la plupart des hommes n'ont qu'une seule femme. Celles qui se voient sans bien cherchent à réparer leur fortune en s'attachant un grand nombre d'hommes, dont chacun s'efforce de contribuer à leur entretien. Il paraît certain que c'est de ce droit des femmes qu'est venu l'usage de ranger les enfans dans la tribu de leurs mères. À quelle autre tribu appartiendraient-ils, lorsqu'ils n'ont aucune règle pour distinguer leur père? C'est apparemment la même raison qui fait passer l'héritage aux neveux du côté des sœurs, c'est-à-dire aux descendans des femmes, parce qu'il n'y a jamais aucun doute qu'ils ne soient du véritable sang. Les mahométans du Malabar ont trouvé cet ordre si sûr pour exclure les étrangers de leur succession, que, sans être moins jaloux qu'en Turquie, ni moins soigneux d'enfermer leurs femmes, ils observent l'usage de faire passer les biens aux neveux maternels.

On marie les filles dans un âge fort tendre. Il s'en trouve peu qui attendent jusqu'à douze ans, et rien n'est plus commun que de les voir mères à dix ans. La plupart sont de petite taille. Leurs mariages prématurés arrêtent peut-être les développemens de la nature; mais elles sont propres, et généralement d'une figure agréable. La loi qui leur permet d'avoir plusieurs maris les met à couvert du cruel usage d'une grande partie des Indes, qui oblige les femmes idolâtres à se faire brûler vives avec le mari qu'elles ont perdu.

Les habitans riches du Malabar, entre lesquels on comprend les rois mêmes et les princes, n'affectent pas, comme dans les autres pays des Indes, de se distinguer par une grande abondance de vaisselle d'or et d'argent. Ils n'emploient que des paniers de jonc, et des plats de terre ou de cuivre. Le reste de leurs meubles consiste dans des tapis ou des nattes. Au lieu de bougies et de chandelle, ils brûlent de l'huile de coco dans les lampes. S'ils mangent la nuit, ils tournent le dos à la lumière. Ils ne font jamais de feu dans leurs maisons, parce que le froid n'y est jamais assez vif pour les obliger à se chauffer. Les cheminées ou les fourneaux qui servent à préparer leurs alimens sont en dehors. Le riz, qu'ils recueillent au lieu de blé, fait leur principale nourriture. Ils y joignent du lait et des légumes; mais leurs mets ont peu de délicatesse, et leurs lits ne sont que des planches, dont ils forment une sorte d'estrade, que les riches couvrent de tapis, et les pauvres de nattes fort simples. Les uns et les autres n'ont qu'une pièce de bois pour chevet.

Mais leurs pagodes ou leurs temples sont d'une magnificence surprenante. La plupart sont couverts de lames de cuivre, et quelques-uns de plaques d'argent. On trouve toujours à l'entrée des bassins d'une grandeur proportionnée à la richesse du temple, où ceux qui viennent présenter leurs vœux et leurs offrandes commencent par se purifier. Les plus célèbres de ces édifices ont de grandes terres qui leur viennent de la libéralité des princes, et qui passent pour des lieux si sacrés, que c'est un crime irrémissible que d'y avoir répandu du sang. Le coupable, de quelque tribu et de quelque condition qu'il puisse être, n'évite point la mort; ou s'il trouve le moyen de s'en garantir par la fuite, on lui substitue son plus proche parent. Outre les biens inaliénables, on offre sans cesse aux idoles du riz, du beurre, des fruits, des confitures, de l'or, de l'argent et des pierreries. Les bramines tirent non-seulement leur subsistance de ces offrandes, mais, dans les temples bien fondés, ils distribuent chaque jour aux pauvres du voisinage et aux passans étrangers quantité de riz et d'autres secours, sans égard pour leur religion; avec cette seule différence, que les pauvres Gentous des tribus supérieures ont la liberté d'entrer dans la pagode et d'y séjourner, au lieu que les pauvres des tribus inférieures, ou qui ne sont pas Gentous, reçoivent l'aumône hors du temple et n'y peuvent jamais entrer. On leur accorde néanmoins le logement dans les lieux qui n'ont pas d'autre usage.

Les Gentous ont dans leurs temples une infinité d'idoles qui ne représentent rien de connu dans le monde, et qui ne doivent leur existence qu'au caprice de l'ouvrier. Ils y gardent avec la même vénération les images de plusieurs animaux auxquels ils rendent un culte religieux. Mais ils adorent particulièrement le soleil et la lune. Leurs réjouissances au renouvellement de la lune, et leurs alarmes au temps des éclipses leur sont communes avec tous les Orientaux, et presque avec tous les idolâtres de l'univers. Mais, dans l'opinion que la lumière et la chaleur du soleil sont encore plus nécessaires, leur frayeur est beaucoup plus vive pendant les éclipses de cet astre. Ils ne cessent point de hurler et de prier qu'il n'ait repris sa splendeur ordinaire.

Ils saluent leurs dieux et leurs rois avec les mêmes cérémonies; et leur respect pour leur prince va si loin, qu'à quelque distance qu'ils soient de sa personne, ils n'osent jamais s'asseoir dans un lieu où ses regards peuvent tomber. Les jeunes naïres observent le même devoir à l'égard des anciens de leurs tribus, sans se relâcher pour les plus pauvres, ni même pour leurs ennemis.