Comme il y a peu de régularité dans leur calendrier, et qu'ils comptent le temps par les lunes, ils n'ont pas de jours fixes pour la célébration de leurs fêtes. Tout dépend du caprice des bramines, qui se préparent à ces solennités par des jeûnes très-austères. Le jour qu'ils ont indiqué, tous les peuples voisins d'une pagode s'y rendent tumultueusement pour accompagner les idoles qu'on promène, dans les villages de la dépendance du temple, sur des éléphans magnifiquement ornés. Une troupe de naïres les environne avec des éventails attachés à de longues cannes, qui leur servent à chasser les mouches autour des idoles et des prêtres. L'air retentit du bruit confus des instrumens mêlés aux acclamations du peuple, pendant qu'un des principaux bramines, armé d'un sabre à deux tranchans, dont la poignée est garnie de plusieurs sonnettes, court devant le cortége avec toutes les agitations d'un furieux, en se donnant par intervalle des coups de sabre sur la tête et sur le corps. On voit couler abondamment le sang de ses blessures. On brûle après leur mort les princes, les nambouris, les bramines et les naïres, et l'on enterre les morts de toutes les tribus inférieures.

Les Malabares à qui la loi permet de porter les armes s'en servent avec beaucoup d'adresse. À peine les enfans ont la force de marcher, qu'on leur met entre les mains de petits arcs et des flèches proportionnées, avec lesquelles ils font la guerre aux oiseaux. À l'âge de dix ou douze ans, ils sont envoyés dans les académies entretenues aux dépens du prince, où la subsistance et l'instruction sont gratuites. Chacun fabrique les armes dont il se sert. Leurs mousquets sont néanmoins fort légers. Ils ont tous un moule pour les balles. En tirant, ils appuient la crosse du fusil contre leur joue, sans qu'il arrive jamais aucun inconvénient de cette méthode. On leur voit rarement manquer leur coup: ils se servent aussi de sabres et de lances; mais rien n'est comparable à l'adresse avec laquelle ils tirent de l'arc. Dellon leur a vu souvent tirer deux flèches, l'une immédiatement après l'autre, et percer de la seconde le bois de la première. La longueur ordinaire de leurs arcs est de six pieds, et leurs flèches sont longues de trois. Le fer a trois doigts de large sur huit de long. Ils ne les portent point dans un carquois, comme les Mogols, qui en ont de beaucoup plus petites; mais ils en tiennent six ou sept dans la main. Avec l'arc, la lance et le mousquet, ils ont au côté gauche un petit coutelas sans fourreau, large d'un demi-pied et long d'un pied et demi, qui est soutenu par un crochet de fer. Cette arme ne s'emploie que dans les combats où ils ne peuvent plus se servir des autres armes. Ceux qui portent le sabre l'ont nu dans une main, avec une rondache dans l'autre. Toutes les armes sont entretenues avec une propreté dont les autres Indiens sont fort éloignés.

Dans les académies, la jeune noblesse est souvent exercée aux fonctions militaires devant le prince et les grands. On nomme des juges. Les directeurs choisissent les plus habiles écoliers, et les divisent en deux bandes, qui doivent combattre en champ clos pendant un temps limité; mais ces divertissemens dégénèrent presque toujours en véritables combats, et finissent par une effusion de sang qui coûte la vie à plusieurs de ces jeunes champions.

Quoique les naïres soient naturellement braves, et qu'ils portent toujours leurs armes nues, ils en font rarement usage pour satisfaire leurs ressentimens particuliers. La plupart de leurs différens se terminent par des injures. S'ils en viennent quelquefois aux mains, ils commencent par mettre bas leurs armes, et leur combat se fait à coups de poings. Lorsqu'il s'élève une querelle d'importance entre deux naïres riches et puissans, et que l'honneur de leurs familles y est intéressé, chacun des deux adversaires choisit un ou plusieurs de ses vassaux dans une tribu inférieure. Ils sont abondamment nourris pendant quelques semaines. On leur apprend à manier les armes. Aussitôt qu'on les croit bien instruits, on convient du jour et du lieu où le différent doit se terminer. Le prince s'y rend avec toute sa cour. Les adversaires s'y trouvent à la tête de ceux qui doivent combattre pour eux. La mêlée commence entre ces malheureux vassaux, qui ne doivent être armés que de deux petits coutelas à deux tranchans, et le combat ne finit ordinairement que par la mort de tous les braves d'un des deux partis. La victoire décide de la meilleure cause. Alors les deux naïres se réconcilient tranquillement, avec peu de regret du sang qui s'est versé pour eux, et dans l'orgueilleuse idée que leur propre sang est trop noble et trop précieux pour être répandu dans toute autre cause que celle du prince ou de l'état. Entre ces misérables victimes de la vengeance de leurs maîtres, il est assez ordinaire que les vainqueurs mêmes qui ont survécu à leurs ennemis jouissent peu de la victoire, parce qu'ils ne sortent d'un combat si désespéré qu'avec des blessures mortelles.

En général, les Malabares sont fort patiens. Ils s'abandonnent rarement à la colère; s'ils se vengent, c'est toujours par les voies de l'honneur. Ils ont tant d'horreur pour le poison, qu'à peine savent-ils de quoi il peut être composé, quoique ce détestable usage soit fort commun dans tous les autres pays de l'Inde.

Dans leurs guerres, ils ne connaissent aucun ordre. On ne les voit observer ni rang, ni marche régulière, ni la moindre apparence de discipline. Les rois de cette contrée ne cherchent point à s'agrandir par l'usurpation des états voisins. S'ils pénètrent chez leurs ennemis, c'est pour se venger par quelques ravages; et lorsqu'ils font la paix, ils se restituent mutuellement toutes leurs conquêtes, à l'exception du butin.

L'air est sain sur toute la côte. On y trouve abondamment du gibier de toutes les espèces. La mer voisine est fort poissonneuse et le poisson excellent. L'Asie a peu de pays où l'on trouve avec plus de facilité et d'abondance tout ce qui est nécessaire à la subsistance des hommes. Les fruits et les plantes y sont d'une excellence et d'une variété singulières. Cependant le poivre du Malabar est moins estimé que celui de quelques états voisins, quoiqu'il en produise beaucoup plus. On n'y trouve du cardamome que dans le royaume de Cananor, sur une montagne éloignée de la mer d'environ six à sept lieues. Le profit en est grand pour les propriétaires, non-seulement parce qu'il n'en croît point ailleurs, mais parce qu'il demande moins de culture que le poivre. On est dispensé de le semer, et même de labourer la terre. Il suffit de mettre le feu aux herbes qui se sont multipliées pendant les pluies et que le soleil dessèche après l'hiver. Leurs cendres brûlées disposent la terre à produire le cardamome. Il se transporte dans tous les royaumes de l'Inde, en Perse, en Arabie, en Turquie, et jusqu'en Europe, où il ne s'emploie guère néanmoins que pour les usages de la médecine: mais la plupart des peuples de l'Asie ne trouvent rien de bien apprêté, s'il n'y a du cardamome. Sa rareté en augmente la valeur jusqu'à le rendre ordinairement trois ou quatre fois plus cher que le plus beau poivre.

Il se trouve de la cannelle dans le pays de Malabar; mais elle est si peu comparable à celle qui vient de Ceylan, qu'elle n'est guère employée que pour la teinture. On ne dit rien des arbres, qui sont communs à toutes les parties de l'Inde. Mais, comme il n'y a point de pays où les cocotiers soient en si grand nombre, ni dans lequel on en tire autant d'avantages, c'est l'occasion de donner une description exacte de cet admirable ouvrage de la nature.

Les Malabares donnent indifféremment le nom de tenga au cocotier et à son fruit. La hauteur ordinaire de cet arbre est de trente à quarante pieds. Il est d'une grosseur médiocre, fort droit, et sans autres branches que dix ou douze feuilles qui sortent du tronc vers le sommet. Ces feuilles sont larges d'un pied et demi, et longues de huit ou dix. Elles sont divisées comme celles du palmier qui porte les dattes. On les emploie sèches et tressées pour couvrir les maisons. Elles résistent pendant plusieurs années à l'air et à la pluie. De leurs filamens les plus déliés on fait de très-belles nattes qui se transportent dans toutes les Indes. Des plus gros filets on fait des balais. Le milieu, qui est comme la tige de la feuille, et qui n'est pas moins gros que la jambe, sert à brûler. On voit aux cocotiers un nombre de feuilles presque toujours égal, parée qu'il en succède continuellement de nouvelles aux anciennes.

Le bois de l'arbre est spongieux, et se divise en une infinité de filamens; ce qui ne permet de l'employer à bâtir des maisons et des vaisseaux que dans sa vieillesse, lorsqu'il devient plus solide: ses racines sont en fort grand nombre et très-déliées; elles n'entrent pas fort loin dans la terre; mais le cocotier n'en résiste pas moins à la violence des orages; sans doute parce que, n'ayant point de branches, il donne moins de prise à l'effort du vent. Au sommet, on trouve entre les feuilles une sorte de cœur ou de gros germe qui approche du chou-fleur par la figure et le goût, mais qui a quelque chose de plus agréable. Un seul de ces germes suffit pour rassasier six personnes. Cependant on en fait peu d'usage, parce que l'arbre meurt aussitôt qu'il est cueilli, et ceux qui veulent s'accorder le plaisir d'en manger font toujours couper le tronc. Entre ce chou et les fleurs il sort plusieurs bourgeons fort tendres, à peu près de la grosseur du bras. En coupant leur extrémité, on a déjà vu qu'on en fait distiller une liqueur qui a été décrite. Les tives, dont la tribu s'attache particulièrement à l'agriculture, montent chaque jour, soir et matin, au sommet des cocotiers. Ils portent à leur ceinture un vase dans lequel ils versent ce qui a été distillé depuis le soir ou le matin du jour précédent. Cette liqueur porte, au Malabar comme dans l'Indoustan, le nom de tary ou soury. C'est la seule qu'on recueille régulièrement sur toute la côte. En la distillant, on en fait d'assez bonne eau-de-vie, qui devient très-violente en la passant trois fois à l'alambic. Si le tary frais est jeté dans une poêle pour y bouillir avec un peu de chaux vive, il s'épaissit en consistance de miel. S'il bout un peu plus long-temps, il acquiert la solidité du sucre, et même à peu près sa blancheur; mais il n'a jamais la délicatesse de celui des cannes. C'est de ce sucre que le peuple fait toutes ses confitures: les Portugais l'appellent jagre-jagara, qui est le nom malabare.