Les cocotiers dont on fait distiller le tary par l'incision des bourgeons ne portent aucun fruit, parce que c'est de cette liqueur que le fruit se forme et se nourrit. Mais ceux qu'on épargne pour en tirer des cocos poussent de chacun de leurs bourgeons une sorte de grappe composée de dix, douze ou quinze cocos au plus. La superficie de leur première écorce est d'abord verte et fort tendre. Elle contient une liqueur claire, agréable, saine et rafraîchissante, qui monte quelquefois à plus d'une chopine dans les plus gros fruits. L'écorce qui la renferme immédiatement se mange avec plaisir lorsqu'elle est tendre, et a le goût des fonds d'artichauts. Mais à mesure que les cocos mûrissent, une portion de cette eau se change insensiblement en une substance blanche, molle et douce, qui a le goût de la crème. Les Malabares donnent aux cocos à demi mûrs le nom d'élixir, et les Portugais celui de lagné. Dans leur parfaite maturité, il ne reste que très-peu d'eau, et le goût en devient moins agréable à mesure que la quantité diminue. C'est de cette eau que se forme leur chair, qui est à la fin aussi solide et aussi ferme que celle des noisettes, dont elle a la blancheur et le goût. Les cuisiniers indiens en expriment le suc dans leurs sauces les plus délicates. On la presse dans des moulins pour en tirer une huile qui est la seule dont on se serve aux Indes. Récente, elle égale en bonté l'huile d'amandes douces; en vieillissant, elle acquiert le goût d'huile de noix; mais elle n'est alors employée que pour la peinture.

L'arbre pousse de nouveaux bourgeons, et porte de nouveaux fruits trois fois l'année. La grosseur des cocos est à peu près celle de la tête humaine. Comme le moindre vent les fait tomber, il est dangereux de s'asseoir sous les arbres qui les portent; mais on en est peu tenté, parce qu'étant sans branches, ils n'offrent point d'abri contre les ardeurs du soleil. La première écorce des cocos est fort polie et toujours verte, quoiqu'elle jaunisse un peu en vieillissant, surtout lorsque le fruit est anciennement tombé de l'arbre. Après la première pellicule de cette écorce, ce qui reste est épais de trois doigts. On le divise en filamens qui servent à faire toutes sortes de cordages, et même des câbles pour les plus gros vaisseaux. La seconde enveloppe est une coque fort dure, et de l'épaisseur d'un pouce; c'est cette coque qui renferme la chair dont on tire l'huile. On en fait des tasses, des cuillères, des poires à poudre et d'autres petits ouvrages. Le reste se brûle pour en faire du charbon, qui sert aux forges des artisans. Lorsqu'on a tiré l'huile de la chair, il reste un marc dont le peuple nourrit les pourceaux et la volaille, et dont quantité de pauvres se nourrissent eux-mêmes dans les années stériles.

Dellon conclut que l'éloge du cocotier n'est point exagéré lorsqu'on le représente comme la plus utile et la plus merveilleuse de toutes les productions de la nature. On fait de son tronc des maisons commodes, dont le toit est couvert de ses feuilles, et dont les meubles ou les ustensiles sont composés de son bois ou de ses coques. On en fait des barques, avec leurs mâts et leurs vergues. Les cordages et les voiles se font de ses filamens les plus déliés, dont on fabrique aussi diverses sortes d'étoffes. Un bâtiment qui se trouve ainsi composé d'une partie de l'arbre peut être chargé de fruit, d'huile, de vin, de vinaigre, d'eau-de-vie, de miel, de sucre, d'étoffes et de charbon, qui sont tirés des autres parties.

Schouten et Dellon vantent beaucoup une espèce d'arbre plus particulière à cette contrée qu'aux autres pays de l'Inde, qui est de la hauteur de nos plus grands noyers; et dont la feuille ressemble beaucoup à celle du laurier. Il porte des fleurs d'une odeur très-agréable, et de son tronc il distille une gomme qui sert à calfater les vaisseaux. Mais ce qu'il y a de plus singulier dans une si grande espèce, c'est que ses branches, comme celles du palétuvier, après s'être étendues en hauteur, s'abaissent enfin vers la terre, et qu'à peine y ont-elles touché qu'elles y prennent racine. Avec le temps elles deviennent si grosses, qu'il n'est plus possible de les distinguer du tronc dont elles ont tiré leur origine. Le même voyageur ajoute que, si l'on n'avait soin d'en couper une partie pour les empêcher de s'étendre, un seul arbre couvrirait par degrés les plus vastes campagnes, et formerait une épaisse forêt.

La côte de Malabar produit toutes sortes de légumes. On y trouve particulièrement une sorte de fèves qui ont quatre grands doigts de largeur, et dont les cosses sont longues d'environ un pied et demi: elles sont moins délicates que les nôtres, mais elles croissent en fort peu de temps. La plante pousse de grandes feuilles dont on forme des berceaux qui donnent un très-bel ombrage. On cultive avec soin, dans le même pays, une autre plante fort curieuse, dont les feuilles ressemblent à la pimprenelle. Ses fleurs approchent beaucoup, pour la figure, de celle du jasmin double; mais, au lieu d'être blanches, elles sont d'un rouge très-vif et très-beau. Comme elles n'ont point d'odeur, on ne les cultive que pour le plaisir de la vue. La plante croît si vite et s'étend tellement, qu'en peu de temps on en forme des haies de la hauteur d'un homme. Rien n'a plus d'agrément dans un jardin, lorsqu'elles sont bien touffues. On prendrait de loin leurs fleurs pour autant de rubis, ou pour des étincelles de feu dont l'éclat est merveilleusement relevé par la verdure des feuilles. Elles s'épanouissent le matin au lever du soleil; et, conservant leur beauté pendant tout le jour, elles tombent au coucher de cet astre pour faire place à d'autres qui doivent paraître le lendemain. Cette plante continue de fleurir ainsi sans interruption pendant le cours de l'année. Une autre de ses propriétés, c'est qu'il suffit de l'avoir semée une fois pour qu'elle produise des graines qui, tombant dans leur maturité, prennent racine et se renouvellent d'elles-mêmes. Aussi les jardiniers n'y apportent-ils pas d'autre soin que de les arroser dans les temps secs.

Avec tous ces avantages naturels, les habitans du Malabar entendent moins le jardinage, et n'ont pas la même curiosité pour les fleurs que les peuples sujets du Mogol. D'ailleurs les femmes de cette côte, au lieu de se frotter d'essences et de parfums comme les autres Indiennes, n'emploient que de l'huile de cocos.

Entre plusieurs animaux remarquables, les perroquets du Malabar excitent l'admiration des voyageurs par leur quantité prodigieuse autant que par la variété de leurs espèces. Dellon assure qu'il a souvent eu le plaisir d'en voir prendre jusqu'à deux cents d'un coup de filet. Les paons y sont aussi en très-grand nombre; mais la chasse en est plus difficile; et cette raison, qui la rend plus agréable, est extrêmement fortifiée par l'utilité qu'on retire de leurs plumes. Elles servent dans toute l'Asie à faire des parasols, des éventails et des chasse-mouches, dont le manche est orné, pour les personnes riches, d'or, d'argent et de pierreries. Il est impossible, si l'on en croit Dellon, d'exprimer la quantité de chauves-souris dont toute la côte est infestée. Ces oiseaux nocturnes y sont une fois plus gros qu'en Europe. Ils se perchent, pendant le jour sur des arbres, où l'on en voit souvent plusieurs milliers. Le Malabar ne produit point d'éléphans, mais on y en amène du dehors, et les princes en nourrissent un fort grand nombre. Lorsqu'ils veulent châtier des sujets rebelles, ils envoient des éléphans dans leurs terres. Ces animaux, qu'on prend soin d'irriter, abattent les maisons et les arbres, ravagent les jardins, ruinent les campagnes, et forcent les plus obstinés à rentrer dans la soumission.

Le Malabar nourrit plusieurs animaux qui ressemblent au tigre. Ceux de la moindre espèce ne sont pas plus grands que nos plus gros chats. Dellon eut la curiosité d'en nourrir un pendant quelques mois au comptoir français de Tilscéry. Il refusait tout autre aliment que de la chair crue. Quoiqu'il fût lié d'une chaîne assez forte, il s'échappa deux fois. On le reprit la première, et son maître en reçut une blessure considérable à la main. La seconde fois il disparut entièrement; mais il ne laissa point de se tenir caché long-temps aux environs du comptoir, où il faisait une guerre cruelle à la volaille. Pendant qu'il était à la chaîne, il avait l'adresse de répandre une partie du riz qu'on lui présentait, aussi loin qu'il pouvait dans sa situation. Cette amorce attirait les poules et les canes. Il feignait de dormir pour leur donner la facilité de s'approcher; et s'élançant dessus tout d'un coup, il ne manquait pas d'en étrangler quelques-unes.

Les léopards sont les plus communs de ces animaux. Ils causent beaucoup de ravage dans toutes les parties du Malabar, et la soif du sang leur fait attaquer indifféremment les hommes et les bestiaux. On leur fait une guerre ouverte. Les rois excitent leurs sujets à cette dangereuse chasse par différens degrés de récompense. Celui qui a délivré le pays d'un léopard dans un combat singulier, sans autres armes que l'épée ou la flèche, reçoit un bracelet d'or, qui passe pour une marque d'honneur aussi distinguée que nos ordres de chevalerie. Ceux qui remportent la même victoire à coups de mousquet, ou qui ont employé le secours d'autrui, ne sont récompensés que par une somme d'argent.

Le tigre véritable est de la grandeur d'un cheval, et par conséquent plus dangereux que les précédens, avec la même férocité. L'espèce en est moins nombreuse. Dellon, qui ne vit pas sans frayeur la peau d'un de ces redoutables monstres, rend témoignage qu'on en aurait pu couvrir un lit carré de six pieds. Ils sont plus communs au nord de Goa. L'expérience a fait connaître que, lorsqu'on rencontre un tigre, si l'on est armé d'un fusil ou d'un pistolet, le parti le plus sage est de tirer en l'air, à moins qu'on ne se croie sûr de le tuer ou de l'abattre. Le bruit l'étonne et le met en fuite; au lieu que, s'il est seulement blessé, la douleur de sa plaie le rend plus terrible. On assure aussi que la vue du feu écarte les tigres.