Les buffles sauvages sont en beaucoup plus grand nombre au Malabar que dans tout autre pays du monde. Ses habitans en font peu d'usage et n'en mangent point la chair; mais ils permettent aux étrangers de les prendre ou de les tuer. On fait de leur peau des souliers, des bottes, des rondaches, des outres, et une sorte de grandes cruches garnies intérieurement d'osier, dans lesquelles on conserve et l'on transporte les denrées molles ou liquides.
La civette se trouve au Malabar. Il se fait un commerce fort considérable, dans le royaume de Calicut, de la substance odorante qu'on en retire. Les singes, dont le nombre et la variété sont incroyables au Malabar, y passent pour des animaux divins, auxquels on élève des statues et des temples. Quelque ravage qu'ils y causent, ce serait un crime capital d'en tuer un sur les terres d'un prince gentou. Dellon parle de plusieurs fêtes instituées à leur honneur, qui se célèbrent avec beaucoup de pompe et de cérémonies.
Ce voyageur avait douté, dit-il, de ce qu'il avait entendu raconter, et de ce qu'il avait lu sur les couleuvres du Malabar; mais il s'en convainquit par ses yeux. On en distingue plusieurs espèces, qui diffèrent en grosseur, en couleur, en figure, et surtout en malignité. Les unes sont vertes et de la grosseur du doigt, mais de cinq à six pieds de longueur. Elles sont d'autant plus dangereuses, que, se cachant dans les buissons, entre les feuilles, leur couleur ne permet pas de les apercevoir. Elles ne fuient point, si l'on ne fait beaucoup de bruit: au contraire elles s'élancent sur les passans, dont elles attaquent presque toujours les yeux, le nez ou les oreilles. Ce n'est point par leurs morsures qu'elles empoisonnent, mais en répandant un venin subtil, dont l'effet est si funeste, qu'il cause la mort en moins d'une heure. Comme leur rencontre n'est que trop fréquente, l'usage dans les chemins étroits est de se faire précéder d'un esclave, qui frappe de part et d'autre pour les écarter. Un Indien malabare, qui servait quelquefois Dellon en qualité d'interprète, allant un jour au bourg de Balliepatan, à la pagole du même nom, accompagné d'un seul naïre qui le précédait, vit un de ces dangereux reptiles qui s'élança sur son guide, et qui, se glissant par une narine, sortit aussitôt par l'autre, et demeura pendant des deux côtés. Le naïre tomba sans connaissance, et ne fut pas long-temps sans expirer. Une autre espèce que les Indiens nomment nalle pambou, c'est-à-dire bonne couleuvre, a reçu des Portugais le nom de cobra capella, parce qu'elle a la tête environnée d'une peau large qui forme une espèce de chapeau. Son corps est émaillé de couleurs très-vives, qui en rendent la vue aussi agréable que ses blessures sont dangereuses. Elles ne sont mortelles pourtant que pour ceux qui négligent d'y remédier. Les diverses représentations de ces cruels animaux font le plus bel ornement des pagodes. On leur adresse des prières et des offrandes. Un Malabare qui trouve une couleuvre dans sa maison la supplie d'abord de sortir. Si ses prières sont sans effet, il s'efforce de l'attirer dehors en lui présentant du lait ou quelque autre aliment. S'obstine-t-elle à demeurer, on appelle les bramines, qui lui représentent éloquemment les motifs dont elle doit être touchée, tels que le respect du Malabare et les adorations qu'il a rendues à toute l'espèce. Pendant le séjour que Dellon fit à Cananor, un secrétaire du prince gouverneur fut mordu par un de ces serpens à chapeau, qui était de la grosseur du bras, et d'environ huit pieds de longueur. Il négligea d'abord les remèdes ordinaires; et ceux qui l'accompagnaient se contentèrent de le ramener à la ville, où le serpent fut apporté aussi dans un vase bien couvert. Le prince, touché de cet accident, fit appeler aussitôt les bramines, qui représentèrent à l'animal combien la vie d'un officier si fidèle était importante à l'état. Aux prières on joignit les menaces: on lui déclara que, si le malade périssait, elle serait brûlée vive dans le même bûcher. Mais elle fut inexorable, et le secrétaire mourut de la force du poison. Le prince fut extrêmement sensible à cette perte. Cependant, ayant fait réflexion que le mort pouvait être coupable de quelque faute secrète qui lui avait peut-être attiré le courroux des dieux, il fit porter hors du palais le vase où la couleuvre était renfermée, avec ordre de lui rendre la liberté, après lui avoir fait beaucoup d'excuses et quantité de révérences.
La loi que les idolâtres s'imposent de ne tuer aucune couleuvre est peu respectée des chrétiens et des mahométans. Tous les étrangers qui s'arrêtent au Malabar font main-basse sur ces odieux reptiles; et c'est rendre sans doute un important service aux habitans naturels. Il n'y a point de jour où l'on ne fût en danger d'être mortellement blessé, jusque dans les lits, si l'on négligeait de visiter toutes les parties de la maison qu'on habite. On trouve encore une espèce de serpens fort extraordinaires, longs de quinze à vingt pieds, et si gros, qu'ils peuvent avaler un homme. Ils ne passent pas néanmoins pour les plus dangereux, parce que leur monstrueuse grosseur les fait découvrir de loin, et donne plus de facilité à les éviter. On n'en rencontre guère que dans les lieux inhabités. Dellon en vit plusieurs de morts après de grandes inondations, qui les avaient fait périr et qui les avaient entraînés dans les campagnes ou sur le rivage de la mer. À quelque distance, on les aurait pris pour des troncs abattus et desséchés. Mais il les peint beaucoup mieux dans le récit d'un accident, dont on ne peut douter sur son témoignage, et qui confirme ce qu'on a lu dans d'autres relations sur la voracité de quelques serpens des Indes.
«Pendant la récolte du riz, quelques chrétiens qui avaient été idolâtres, étant allés travailler à la terre, un jeune enfant qu'ils avaient laissé seul à la maison en sortit pour s'aller coucher, à quelques pas de la porte, sur des feuilles de palmier, où il s'endormit jusqu'au soir. Ses parens, qui revinrent fatigués du travail, le virent dans cet état; mais ne pensant qu'à préparer leur nourriture, ils attendirent qu'elle fût prête pour aller l'éveiller. Bientôt ils lui entendirent pousser des cris à demi étouffés, qu'ils attribuèrent à son indisposition. Cependant, comme il continuait de se plaindre, quelqu'un sortit, et vit en s'approchant qu'une de ces grosses couleuvres avait commencé à l'avaler. L'embarras du père et de la mère fut aussi grand que leur douleur. On n'osait irriter la couleuvre, de peur qu'avec ses dents elle ne coupât l'enfant en deux, ou qu'elle n'achevât de l'engloutir. Enfin, de plusieurs expédiens, on préféra celui de la couper par le milieu du corps, ce que le plus adroit et le plus hardi exécuta fort heureusement d'un seul coup de sabre. Mais comme elle ne mourut pas d'abord, quoique séparée en deux, elle serra de ses dents le corps de l'enfant, et l'infecta tellement de son venin, qu'il expira peu de momens après.
»Un soir, ajoute Dellon, après avoir soupé, nous entendîmes un chacal qui criait seul proche de notre maison, et d'une manière si extraordinaire, que tout le bruit de nos chiens ne le fit point écarter. Nous fîmes sortir nos gens avec leurs armes, par précaution contre les tigres. Ils trouvèrent qu'une couleuvre avalait le chacal, qu'elle avait apparemment trouvé endormi. Ils la tuèrent et le chacal aussi. Elle n'avait pas plus de dix pieds de long.»
Schouten donne à ces monstres affamés le nom de polpogs. «Ils ont, dit-il, la tête affreuse et presque semblable à celle du sanglier. Leur gueule et leur gosier s'ouvrent jusqu'à l'estomac lorsqu'ils voient une grosse pièce à dévorer. Leur avidité doit être extrême, car ils s'étranglent ordinairement lorsqu'ils dévorent un homme ou quelque autre animal. On prétend d'ailleurs que l'espèce n'en est pas venimeuse. Il est vrai que nos soldats, pressés de la faim, en ayant quelquefois trouvé qui venaient de crever pour avoir avalé une trop grosse pièce, telle qu'un veau, les ont ouverts, en ont tiré la bête qu'ils avaient dévorée, l'ont fait cuire et l'ont mangée sans qu'il leur en soit arrivé le moindre mal.»
Le même écrivain en décrit une espèce que les Hollandais ont nommée preneurs de rats, parce qu'ils vivent effectivement de rats et de souris comme les chats, et qu'ils se nichent dans les toits des maisons. Loin de nuire aux hommes, ils passent sur le corps et le visage de ceux qui dorment, sans leur causer aucune incommodité. Ils descendent dans les chambres d'une maison comme pour les visiter, et souvent ils se placent sur le plus beau lit. On embarque rarement du bois de chauffage sans y jeter quelques-uns de ces animaux pour faire la guerre aux insectes qui s'y retirent.
Ajoutons à cette description du Malabar le jugement d'un voyageur qui en avait parcouru toutes les parties. Il ne balance point à le regarder comme le plus beau pays des Indes orientales en-deçà du Gange. Ce n'est pas, dit-il, que l'Asie n'ait quantité de côtes maritimes dont l'aspect est charmant; mais, à ses yeux, elles n'approchent point de celles du Malabar. On y voit de la mer plusieurs villes considérables, telles que Cananor, Calicut, Cranganor, Cochin, Porga, Calycouland, Coyland, etc. On y découvre des allées, ou plutôt des bois de cocotiers, de palmiers et d'autres arbres. Les cocotiers, qui sont toujours verts et chargés de fruits, s'avancent jusqu'au bord du rivage, où, pendant la marée, les brisans vont arroser leurs racines, sans que ces cocotiers reçoivent aucune altération de l'eau salée. Mais ce ne sont pas les bois seuls qui font l'ornement de cette côte. On y voit de belles campagnes de riz, des prairies, des pâturages, de grandes rivières, de gros ruisseaux et des torrens d'eau pure. De Calicut et de la côte septentrionale, on peut aller vers le sud jusqu'à Coyland par des eaux internes. Il est vrai qu'elles n'ont pas assez de profondeur pour recevoir de gros bâtimens; mais elles forment de grands étangs, des viviers et des bassins pour toutes sortes d'usages. Elles nourrissent une extrême quantité de poissons. Les arbres y sont couverts d'une perpétuelle verdure, et la terre n'est pas moins ornée, parce que la gelée, la neige et la grêle n'y flétrissent jamais l'herbe ni les fleurs.
Les royaumes de Cananor et de Calicut, continue le même écrivain, sont les deux pays des Indes qui ont été connus les premiers des Portugais. Celui de Cananor, où la plupart des géographes font commencer la côte de Malabar, est à quatorze ou quinze lieues de Mangalor. Calicut, siége de l'empire des Samorins, commence proche de la rivière de Berghera, au nord du royaume de Cananor, et se termine à celui de Cranganor. Sa longueur est de trente ou quarante lieues sur vingt de largeur. Cranganor est entre Calicut et Cochin. Il n'est pas d'une grande étendue; mais, depuis que les Hollandais sont en possession de sa capitale, ils l'ont assez fortifiée pour la rendre capable de résister à toutes sortes d'attaques. Le royaume de Cochin commence à la rivière de Cranganor, et finit à cinq ou six lieues au sud de la ville de Cochin, qui en est la capitale. Il renferme dans sa dépendance l'île de Vaïpi. Au sud de Cochin, on trouve le royaume de Percatti ou Porca, et plus loin, dans les terres, deux autres petits royaumes de nulle considération. Porca finit au sud du royaume de Calicoulang, qui finit de même au sud de celui de Coyland; et Coyland s'étend au sud jusqu'au cap de Comorin, partie la plus méridionale du continent des Indes en-deçà du Gange. L'état de Coyland n'a pas plus de quinze lieues de longueur. Les Hollandais en ont fortifié la capitale avec autant de soin que celles de Cochin et de Cranganor, après les avoir enlevées toutes trois aux Portugais; sur quoi le même voyageur admire le bonheur de la Compagnie hollandaise des Indes orientales, pour laquelle il semble que les Portugais eussent travaillé plus d'un siècle en faisant bâtir quantité de belles villes qui sont passées entre ses mains, et qui font aujourd'hui le fondement de sa puissance. Les hautes montagnes de Balagate, qu'on découvre de plusieurs endroits du rivage de ces divers états, forment comme un mur de séparation entre la côte de Malabar et celle de Coromandel, qui laisse l'une à l'est, et l'autre à l'ouest.