»Nous partîmes par un temps fort orageux, qui ne nous empêcha point d'arriver heureusement à la hauteur de Maçoua. Là, vers la fin du jour, nous découvrîmes en pleine mer un navire auquel nous donnâmes si vivement la chasse, que nous l'abordâmes d'assez près. Nous l'avions pris pour un navire indien; et, ne pensant qu'à remplir notre commission, nous nous étions avancés jusqu'à la portée de la voix pour demander civilement au capitaine si l'armée turque était partie de Suez; mais, pour unique réponse, on nous tira douze volées de petits canons et de pierriers, qui n'incommodèrent que nos voiles, et nous entendîmes retentir l'air de cris confus, que cette hostilité nous fit regarder comme des bravades. Bientôt elles furent accompagnées d'un grand cliquetis d'armes et de menaces distinctes, avec lesquelles on nous pressait d'approcher et de nous rendre. Cet accueil nous causa moins d'effroi que d'étonnement. Il était trop tard pour s'abandonner à la vengeance. On tint conseil, et on s'attacha au parti le plus sûr, qui était de les battre à grands coups d'artillerie jusqu'au lendemain matin, où à l'arrivée du jour on pourrait les investir et les combattre plus facilement. Ainsi toute la nuit fut employée à leur donner la chasse, en les foudroyant de notre canon, et leur navire se trouva si maltraité à la pointe du jour, qu'il prit pour lui-même le conseil qu'il nous avait donné de se rendre. Il avait perdu soixante-quatre hommes dans cette rude attaque. La plupart des autres, se voyant réduits à l'extrémité, se jetèrent dans la mer; de sorte que, de quatre-vingts qu'ils étaient, il n'en échappa que cinq fort blessés, entre lesquels était leur capitaine. La force des tourmens auxquels il fut exposé aussitôt par l'ordre de nos deux commandans lui fit confesser qu'il venait de Djedda, et que l'armée turque était déjà partie de Suez, dans le dessein de prendre Aden avant de porter la guerre aux Portugais dans les Indes. Il ajouta, lorsqu'on eut redoublé les tortures, qu'il était chrétien renégat, Majorquin de naissance, fils de Paul Andrez, marchand de la même île; et qu'étant devenu amoureux depuis quatre ans d'une belle mahométane, Grecque de nation, il avait embrassé la loi de Mahomet pour l'obtenir en mariage. Nous lui proposâmes avec douceur de quitter cette secte pour rentrer dans les engagemens de son baptême; il répondit avec plus de brutalité que de courage qu'il voulait mourir dans la religion de sa femme. Nos capitaines, irrités de son obstination, n'écoutèrent plus que leur zèle: ils lui firent lier les pieds et les mains, et, lui ayant attaché de leurs propres mains une grosse pierre au cou, ils le précipitèrent dans la mer. Après cette exécution, nous fîmes passer nos prisonniers dans une de nos fustes, et leur vaisseau fut coulé à fond. Il ne portait que des balles de teintures, qui nous étaient alors inutiles, et quelques pièces de camelots dont nos soldats se firent des habits.
»Nos commandans résolurent de descendre à Gottor, une lieue au-dessous de Maçoua, dans l'espérance d'y prendre de nouvelles informations. Nous y reçûmes des habitans un accueil fort civil. Un Portugais, nommé Vasco Martinez de Seixas, y séjournait depuis trois semaines par l'ordre de Henri Barbosa, pour y attendre l'arrivée de quelques navires portugais, et lui envoyer une lettre d'avis sur l'état de l'armée turque.
»Nous remîmes à la voile le 6 novembre 1537. Un évêque abyssin, qui se proposait de faire le voyage de Portugal et de Rome, avait demandé passage à nos deux commandans jusqu'à Diu. Il était une heure avant le jour lorsque nous quittâmes le port; et, suivant la côte avec le vent en poupe, nous avions doublé vers midi la pointe de Goçam, lorsqu'en approchant près de l'île des Écueils, nous découvrîmes trois vaisseaux, que nous prîmes dans l'éloignement pour des galères ou des terrades, nom des bâtimens ordinaires du pays. Le seul désir de recevoir quelques nouvelles informations nous fit gouverner vers eux. Un calme qui survint tout d'un coup était peut-être une faveur du ciel qui voulait nous dérober au danger; mais nous nous obstinâmes si fort à suivre la même route, qu'ayant joint la rame à nos voiles, nous fûmes bientôt assez près des trois navires pour reconnaître que c'étaient des galiotes turques. Nous prîmes aussitôt la fuite avec un effroi qui nous fit tourner nos voiles vers la terre. C'était avancer notre malheur en donnant à nos ennemis l'avantage d'un vent soudain, dont nous avions cru pouvoir profiter; ils nous poursuivirent à toutes voiles jusqu'à la portée du fusil, et, lâchant toutes leurs bordées à cette distance, ils mirent nos fustes dans un état déplorable. Cette décharge nous tua neuf hommes et nous en blessa vingt-six. Ensuite ils nous joignirent de si près, que de leur poupe ils nous blessaient aisément avec le fer de leurs lances. Cependant quarante-deux bons soldats qui nous restaient encore sans blessures, reconnaissant que notre conservation dépendait de leur valeur, résolurent de combattre jusqu'au dernier soupir. Ils attaquèrent courageusement la principale des trois galères, sur laquelle était Soliman Dragut. Leur premier effort fut si furieux de poupe à proue, qu'ils tuèrent vingt-sept janissaires; mais cette galiote recevant aussitôt le secours des deux autres, nos deux fustes furent remplies en un instant d'un si grand nombre de Turcs, et le carnage s'échauffa si vivement, que, de cinquante-quatre que nous étions encore, nous ne restâmes que onze vivans, encore nous en mourut-il deux le lendemain, que les Turcs coupèrent par quartiers, et qu'ils pendirent pour trophée au bout de leurs vergues. Ils nous conduisirent à Moka, dont le gouverneur était père de ce même Dragut qui nous avait pris. Tous les habitans reçurent les vainqueurs avec des cris de joie. Nous fûmes présentés à cette multitude emportée, chargés de chaînes et si couverts de blessures, que l'évêque abyssin mourut des siennes le jour suivant. Nos souffrances furent beaucoup augmentées par les outrages que nous reçûmes dans toutes les rues de la ville où nous fûmes menés comme en triomphe. Le soir, lorsque nous eûmes perdu la force de marcher, on nous précipita dans un noir cachot. Nous y passâmes dix-sept jours entiers, sans autres secours qu'un peu de farine d'avoine, qui nous était distribuée le matin pour le reste du jour.
»Nous perdîmes, dans cet intervalle, deux autres de nos compagnons, qui furent trouvés morts le matin; tous deux gens de naissance et de courage. Le geôlier, qui nous apportait notre nourriture, n'ayant osé toucher à leurs corps, se hâta d'avertir la justice, qui les vint prendre avec beaucoup d'appareil, pour les traîner par toutes les rues. Après y avoir été déchirés par toutes sortes de violences, ils furent jetés en pièces dans la mer. Enfin la crainte de nous voir périr successivement dans notre horrible prison, porta nos maîtres à nous faire conduire sur la place publique pour y être vendus. Là, tout le peuple s'étant assemblé, ma jeunesse apparemment m'attira l'honneur d'être le premier qu'on mit en vente. Tandis qu'il se présentait des marchands, un cacis de l'ordre supérieur, qui passait pour un saint, parce qu'il était nouvellement arrivé de la Mecque, demanda que nous lui fussions donnés par aumône, et fit valoir en sa faveur l'intérêt même de la ville, à laquelle il promettait la protection du prophète. Les gens de guerre, au profit desquels nous devions être vendus, s'opposèrent si brusquement à cette prétention, que, le peuple prenant parti pour le cacis, il s'éleva un affreux désordre, qui ne finit que par le massacre du cacis même, et par la mort d'environ six cents hommes. Nous ne trouvâmes point d'autre expédient, pour sauver notre vie dans ce tumulte, que de retourner volontairement à notre cachot, où nous regardâmes comme une grande faveur d'être reçus du geôlier.
»Dragut ayant moins réussi par l'autorité que par la douceur à calmer la sédition, nous fûmes reconduits sur la même place, et vendus avec notre artillerie et le reste du butin. Le malheur de mon sort me fit tomber entre les mains d'un renégat grec, dont je détesterai toujours le souvenir. Pendant trois mois que je fus son esclave, il me traita si cruellement, qu'étant réduit au désespoir, je pris plusieurs fois la résolution de m'empoisonner. Je n'eus l'obligation de ma délivrance qu'au soupçon qu'il eut de mon dessein: la crainte de perdre l'argent que je lui avais coûté, si j'abrégeais volontairement mes jours, lui fit prendre le parti de me vendre à un juif du Tor. Je partis avec ce nouveau maître pour Cassan, où son commerce l'appelait. Mon esclavage n'aurait pas été plus doux entre les mains d'un chrétien. De là, il me conduisit à Ormus, où j'appris avec des transports de joie que don Fernand de Lima, dont j'étais connu, était gouverneur du fort portugais. J'obtins de mon maître la permission de me présenter à lui. Ce généreux seigneur, et don Pedro Fernandez, commissaire général des Indes, qui se trouvait alors dans l'île d'Ormus, firent les frais de ma liberté. Elle leur coûta deux cents pardos, c'est-à-dire environ cent vingt écus de notre monnaie.»
Pinto continue de s'étendre sur quantité d'aventures qui n'ont rien d'intéressant. Il se trouve à Malacca, où le gouverneur don Pedro de Faria prend de l'affection pour lui.
«Don Pedro de Faria, cherchant l'occasion de m'avancer, m'envoya dans une lanchare au royaume de Pan, avec dix mille ducats, qu'il me chargea de remettre à Thomé Lobo, son facteur dans cette contrée. De là, ses ordres devaient me conduire à Patane, qui est cent lieues plus loin. Il me donna une lettre et un présent pour le roi de Patane, avec une ample commission pour traiter avec lui de la liberté de cinq Portugais qui étaient esclaves de son beau-frère. Je partis dans les plus douces espérances. Le septième jour de notre navigation, étant à la vue de l'île de Timan, qui est à la distance d'environ quatre-vingt-dix lieues de Malacca, et à dix ou douze lieues de l'embouchure du Pan, nous entendîmes sur mer, avant le lever du soleil, de grandes plaintes, dont l'obscurité ne nous permit pas de connaître la cause. J'en fus tellement touché, que je fis mettre la voile au vent, et tourner, avec le secours des rames, vers le lieu d'où elles paraissaient partir, en baissant tous les yeux pour voir et entendre plus facilement. Après avoir continué long-temps nos observations, nous découvrîmes fort loin de nous quelque chose de noir qui flottait sur l'eau. Il nous était impossible de distinguer ce qui commençait à frapper nos yeux. Nous n'étions que quatre Portugais dans la lanchare, et les avis n'en furent pas moins partagés. On me représentait qu'au lieu de m'arrêter à des recherches dangereuses, je ne devais penser qu'à suivre les ordres du gouverneur. Mais n'ayant pu me rendre à ces timides conseils, et me croyant autorisé par ma commission à faire respecter mes ordres, je persistai dans la résolution d'approfondir un événement si singulier. Enfin les premiers rayons du jour nous firent apercevoir plusieurs personnes qui flottaient sur des planches. L'effroi de mes compagnons faisant place alors à la pitié, ils furent les premiers à faire tourner la proue vers ces misérables, que nous entendîmes crier six ou sept fois: Seigneur Dieu! miséricorde! Je pressai nos matelots de les secourir. Ils tirèrent successivement du milieu des flots quatorze Portugais et neuf esclaves, tous si défigurés, que leur visage nous fit peur, et si faibles, qu'ils ne pouvaient se soutenir. On se hâta de leur donner des secours qui rappelèrent leurs forces. Lorsqu'ils furent en état de parler, l'un d'eux nous dit qu'il se nommait Fernand Gil Porcalho; qu'ayant été dangereusement blessé à la tranchée de Malacca, dans la seconde attaque que les Portugais avaient soutenue contre les Achémois, don Étienne de Gama, qui commandait alors dans cette ville, et qui avait cru devoir quelque récompense à son courage, l'avait envoyé aux Moluques avec divers encouragemens pour sa fortune; que le ciel avait béni ses entreprises jusqu'à le mettre en état de partir de Ternate dans une jonque chargée de mille barres de poivre qui valaient plus de cent mille ducats; mais qu'à la hauteur de Surabaya, dans l'île de Joa, il avait eu le malheur d'essuyer une furieuse tempête, qui avait abîmé sa jonque et tout son bien; que, de cent quarante-sept personnes qu'il avait à bord, il ne s'en était sauvé que les vingt-trois qui se trouvaient sur le nôtre; qu'ils avaient déjà passé quatorze jours sur leurs planches, sans autre nourriture que la chair d'un esclave cafre qui leur était mort, et qui avait servi pendant huit jours à soutenir leurs forces.
»La satisfaction d'avoir sauvé la vie à tant de malheureux me rendit la suite du voyage fort agréable jusqu'à la ville de Pan, où je remis à Thomé Lobo les marchandises dont j'étais chargé. Mais, lorsque je me disposais à continuer mon voyage vers Patane, un accident fort tragique fit perdre au gouverneur de Malacca toutes les richesses qu'il avait entre les mains de Lobo. Coja Géinal, ambassadeur du roi de Bornéo, qui résidait depuis trois ou quatre ans à la cour de Pan, tua le roi, qu'il trouva couché avec sa femme. Le peuple, s'étant soulevé à cette occasion, commit d'affreuses violences, et pilla le comptoir des Portugais, qui perdirent onze hommes dans leur défense. Thomé Lobo n'échappa au massacre qu'avec six coups d'épée, et n'eut pas d'autre ressource que de se retirer dans ma lanchare, sans avoir pu sauver la moindre partie de ses marchandises. Elles montaient à cinquante mille ducats en or et en pierreries seulement. Cette sédition, qui avait coûté la vie à plus de quatre mille personnes dans l'espace d'une seule nuit, se ralluma le lendemain si furieusement, que, pour éviter le danger d'y périr, nous mîmes à la voile pour Patane, où la faveur du vent nous fit arriver en six jours.
»Les Portugais, dont le nombre était assez grand dans cette cour, prirent d'autant plus de part à l'infortune de Lobo, qu'un si terrible exemple de la perfidie des Indiens leur remettait vivement devant les yeux ce qu'ils avaient à redouter pour eux-mêmes. Ils se rendirent tous au palais du roi, et lui ayant fait leurs plaintes au nom du gouverneur de Malacca, ils lui demandèrent, avec beaucoup de fermeté, la permission d'user de représailles sur toutes les marchandises du royaume de Pan qui se trouvaient dans ses états: cette proposition lui parut juste. Neuf jours après on reçut avis qu'il était entré dans la rivière de Calantan trois jonques fort riches, qui revenaient de la Chine pour divers marchands panois. Aussitôt quatre-vingts Portugais s'étant joints à ceux de ma lanchare, nous équipâmes deux fustes et un navire rond, de tout ce qui nous parut nécessaire à notre entreprise, et nous partîmes avec assez de diligence pour prévenir les informations que nos ennemis pouvaient recevoir des mahométans du pays. Notre chef fut Jean Fernandez d'Abreu, fils du père nourricier de don Juan, roi de Portugal; il montait le navire rond avec quarante soldats. Les deux fustes étaient commandées par Laurent de Goez et Vasco Sermento, tous deux d'une valeur et d'une expérience reconnues.
»Nous arrivâmes le lendemain dans la rivière Calantan, où les trois jonques étaient à l'ancre. Leur résistance fut d'abord aussi vive que l'attaque; mais en moins d'une heure nous leur tuâmes soixante-quatorze hommes, sans avoir perdu plus de trois des nôtres. Nos blessés, quoiqu'en grand nombre, ne laissant pas d'agir ou de se montrer les armes à la main, l'ennemi, consterné de sa perte, tandis qu'il croyait encore nous voir toutes nos forces, se rendit en demandant la vie pour unique grâce. Nous retournâmes triomphans à Patane avec un butin qui ne passa que pour le juste dédommagement des cinquante mille ducats de don Pedro, mais qui montait à plus de deux cent mille taëls, c'est-à-dire à trois cent mille ducats de notre monnaie. Le roi de Patane exigea seulement que les trois jonques fussent rendues à leurs capitaines; et nous lui donnâmes volontiers cette marque de reconnaissance et de soumission.