»Peu de temps après, on vit arriver à Patane une fuste commandée par Antonio de Faria Sousa, parent du gouverneur de Malacca, qui venait de sa part avec une lettre et des présens considérables, sous prétexte de remercier le roi de la protection qu'il accordait à la nation portugaise, mais au fond pour achever dans ses états l'établissement de notre commerce. Antonio Faria, dont le nom est devenu célèbre par ses fureurs autant que par ses exploits, était un gentilhomme sans fortune qui était venu la chercher aux Indes sous la protection d'un homme de son sang et de son nom; il apportait à Patane pour dix ou douze mille écus de drap et de toiles des Indes, qu'il avait pris à crédit de quelques marchands de Malacca. Cette espèce de marchandise ne lui promettant pas beaucoup de profit dans cette cour, on lui conseilla de l'envoyer à Légor, grande ville de la dépendance du royaume de Siam, où l'on publiait qu'à l'occasion de l'hommage que quatorze rois y devaient rendre à celui de Siam, il s'était assemblé une prodigieuse quantité de jonques et de marchands. Faria choisit pour son facteur un Portugais, nommé Christophe Borralho, qui entendait parfaitement le commerce, et lui confia ses marchandises dans un petit vaisseau qu'il loua au port de Patane. Seize autres Portugais, soldats et marchands, s'embarquèrent avec Borralho, dans l'espérance qu'un écu leur en rapporterait six ou sept. Je me laissai vaincre aussi par ces magnifiques promesses, et je m'engageai dans ce fatal voyage. Nous partîmes avec un vent favorable, et étant arrivés en trois jours dans la rade de Légor, nous mouillâmes à l'entrée de la rivière pour y prendre des informations. On nous assura qu'en effet il se trouvait déjà dans le port de cette ville plus de quinze cents bâtimens, tous chargés de précieuses marchandises.

»Nous étions à dîner, dans la joie d'une si bonne nouvelle, et prêts à faire voile avant la fin du jour, lorsque nous vîmes sortir de la rivière une grande jonque, qui, nous ayant reconnus pour des Portugais, se laissa dériver sur nous sans aucune apparence d'hostilité, et nous jeta aussitôt des grapins attachés à deux longues chaînes de fer. À peine fûmes-nous accrochés, que nous vîmes sortir de dessous le tillac de la jonque soixante-dix ou quatre-vingts Maures, qui, poussant de grands cris, firent sur nous un feu prodigieux. De dix-huit Portugais que nous étions, quatorze furent tués en un instant avec trente-six Indiens de l'équipage. Mes trois compagnons et moi nous prîmes de concert l'unique voie de salut qui semblait nous rester: ce fut de nous jeter dans la mer pour gagner la terre, dont nous n'étions pas éloignés. Un des trois n'en eut pas moins le malheur de se noyer; j'arrivai sur la rive avec les deux autres. Tout blessés que nous étions, nous traversâmes heureusement la vase, où nous enfoncions jusqu'au milieu du corps. Enfin nous nous approchâmes d'un bois qui nous promit quelque sûreté, et d'où nous eûmes le spectacle de la barbarie des Maures. Ils achevèrent de tuer six ou sept matelots déjà blessés, qui restaient de notre équipage; après quoi, s'étant hâtés de transporter nos marchandises dans leur jonque, ils firent une grande ouverture à notre vaisseau, qui le fit couler à fond devant nos yeux; et dans la crainte d'être reconnus, ils mirent aussitôt à la voile.

«Notre premier mouvement fut de nous prosterner.»

»Dans la douleur profonde où je demeurai avec mes deux compagnons blessés, sans espérance de remède, l'imagination troublée de tout ce qui s'était passé à notre vue dans l'espace d'une demi-heure, nous ne pûmes retenir nos larmes; et tournant notre fureur contre nous-mêmes, nous commençâmes à nous outrager le visage. Cependant après avoir considéré notre situation, la crainte des bêtes farouches qui pouvaient nous attaquer dans le bois, et la difficulté de sortir, avant les ténèbres, des marécages dont nous étions environnés, nous firent prendre le parti de rentrer dans la fange et d'y passer la nuit, enfoncés jusqu'à l'estomac. Le lendemain, à la pointe du jour, nous suivîmes le bord de la rivière jusqu'à un petit canal que sa profondeur et la vue de quantité de grands lézards nous ôtèrent la hardiesse de passer. Il fallut demeurer la nuit dans le même lieu. Le jour suivant ne changea rien à notre misère, parce que l'herbe était si haute et la terre si molle dans les marais, que le courage nous manqua pour tenter le passage. Nous vîmes expirer ce jour-là un de nos compagnons, nommé Sébastien Enriquez, homme riche, qui avait perdu huit mille écus dans le vaisseau. Il ne restait que Christophe Borralho et moi, qui nous mîmes à pleurer, au bord de la rivière, le corps à demi enterré; car nous étions si faibles, qu'à peine avions-nous la force de parler, et nous comptions déjà achever dans ce lieu notre misérable vie. Le troisième jour, vers le soir, nous aperçûmes une grande barque chargée de sel qui remontait à la rame. Notre premier mouvement fut de nous prosterner; et, l'espérance nous rendant la voix, nous suppliâmes les rameurs, qui nous regardaient avec étonnement, de nous prendre avec eux; mais ils paraissaient disposés à passer sans nous répondre, ce qui nous fit redoubler nos cris et nos gémissemens. Alors une vieille femme sortie du fond de la barque fut si touchée de notre douleur et des plaies que nous lui montrions, qu'elle prit un bâton dont elle frappa quelques matelots; et, les faisant approcher de la rive, elle les força de nous prendre sur leurs épaules, et de nous apporter à ses pieds. Sa figure n'était distinguée que par un air de gravité qui faisait reconnaître le pouvoir qu'elle avait sur eux; elle nous fit donner tous les secours qui convenaient à notre misère; et tandis que nous mangions avidement ce qu'elle nous présentait de sa propre main, elle nous consolait par ses exhortations. Je savais assez le malais pour l'entendre. Elle nous dit que notre désastre lui rappelait tous les siens; que son âge n'étant que de cinquante ans, il n'y en avait pas six qu'elle s'était vue esclave et volée de cent mille ducats de son bien; que cette infortune avait été suivie du supplice de son mari et de ses trois fils, que le roi de Siam avait fait mettre en pièces par ses éléphans; et que, depuis des pertes si cruelles, elle n'avait mené qu'une vie triste et languissante. Après nous avoir fait le récit de ses peines, elle voulut être informée des nôtres. Ses gens, qui écoutèrent aussi notre malheureuse histoire, nous dirent que la grande jonque, dont nous leur fîmes la peinture, ne pouvait être que celle de Coja-Acem, Guzarate de nation, qui était sorti le matin du port pour aller à l'île d'Aynan. La dame indienne, confirmant leur idée, ajouta qu'elle avait vu à Légor ce redoutable mahométan; qu'il se vantait d'avoir donné la mort à quantité de Portugais, et d'avoir promis à son prophète de les traiter sans pitié, parce qu'il accusait un capitaine de leur nation, nommé Hector de Sylveïra, d'avoir tué son père et deux de ses frères dans un navire qu'il leur avait pris au détroit de la Mecque.

»Nous apprîmes ensuite que cette dame était veuve d'un capitaine général qui s'était attiré la disgrâce du roi et le châtiment qu'elle déplorait. Sa fortune, qu'elle avait réparée par une sage conduite, la mettait en état de faire un riche commerce de sel. Elle venait d'une jonque qui lui était arrivée dans la rade, mais qui était trop grande pour passer la barre, ce qui l'obligeait d'employer une barque pour transporter son sel dans ses magasins. Elle s'arrêta le soir dans un petit village où elle fit prendre soin de nous pendant la nuit. Le lendemain elle nous conduisit à Légor, qui est cinq lieues plus loin dans les terres. Nous lui étions redevables de la vie; mais, ne se bornant point à cette faveur, elle nous donna une retraite dans sa maison. Nous y passâmes vingt-trois jours, pendant lesquels nos blessures furent pansées avec des témoignages d'affection dignes de la charité chrétienne. Lorsqu'elle nous vit en état de retourner à Patane, elle mit le comble à ses bienfaits en nous recommandant au patron d'un navire indien qui nous y conduisit en sept jours, et qui ne nous traita pas avec moins d'humanité.

»Notre retour était attendu avec d'autant plus d'impatience par tous les Portugais de Patane, que la plupart avaient profité d'une si belle occasion pour envoyer quelques marchandises à Légor. Aussi la perte de notre vaisseau fut-elle estimée soixante-dix mille ducats, qui, suivant les espérances communes, devaient produire six ou sept fois la même somme. Antonio de Faria, plus ardent que les autres par son caractère, et parce qu'il avait regardé le succès de notre voyage comme le fondement de sa fortune, tomba dans une consternation inexprimable en apprenant de notre bouche le sort de son vaisseau. Il garda un profond silence pendant plus d'une demi-heure; ensuite, comme s'il eût employé ce temps à former ses résolutions, il répondit à ceux qui entreprirent de le consoler qu'il n'avait pas la force de retourner à Malacca pour paraître aux yeux de ses créanciers; et qu'ayant le malheur de se trouver insolvable il lui semblait plus juste de poursuivre ceux qui lui avaient enlevé ses marchandises que de porter de frivoles excuses à d'honnêtes négocians dont il avait trahi la confiance. Là-dessus s'étant levé d'un air furieux, il jura sur l'Évangile de chercher par mer et par terre celui qui lui avait ravi son bien, et de se le faire restituer au centuple. Tous ceux qui furent témoins de son serment louèrent cette généreuse résolution. Il trouva parmi eux quantité de jeunes gens qui s'engagèrent à l'accompagner; d'autres lui offrirent de l'argent. Il accepta leurs offres; et ses préparatifs se firent avec tant de diligence, que dans l'espace de huit jours il équipa un vaisseau, et s'associa cinquante-cinq hommes qui jurèrent à leur tour de vaincre ou de périr avec lui. Je fus de ce nombre, car j'étais sans un sou, et je ne connaissais personne qui fût disposé à me prêter: je devais à Malacca plus de cinq cents ducats que j'avais empruntés de plusieurs amis. Enfin je ne possédais que mon corps, qui avait même été blessé de trois coups de javelot, et d'un coup de pierre à la tête, pour lequel j'avais souffert deux opérations qui avaient exposé ma vie au dernier danger.

»Après avoir fait ses préparatifs, Faria mit à la voile un samedi, 9 de mai 1540, vers le royaume de Tsiampa, dans le dessein de visiter les ports de cette côte, où son espérance était d'enlever des vivres et des munitions de guerre. Quelques jours de navigation nous firent arriver à la vue de Poulo Condor, île située vers 8 degrés 20 minutes du nord, à l'embouchure de la rivière de Camboge. Nous y découvrîmes à l'est un bon havre nommé Bralapisan, à six lieues de la terre ferme, où se trouvait à l'ancre une jonque de Lequios qui menait à Siam un ambassadeur du Nautaquin de Lindau, prince de l'île de Tosa. Ce bâtiment ne nous eut pas plus tôt aperçus, qu'il fit voile vers nous. L'ambassadeur nous dépêcha sa chaloupe, envoya complimenter Faria, et lui offrit un coutelas de grand prix, dont la poignée et le fourreau étaient d'or, avec vingt-six perles dans une boîte du même métal. Quoique ce présent nous fît prendre une haute idée des richesses de la jonque, et que notre premier dessein eût été de l'attaquer, la générosité prit le dessus dans le cœur de Faria. Il regretta de ne pouvoir répondre aux civilités de l'ambassadeur par d'autres marques de reconnaissance que la liberté qu'il lui laissa de continuer sa route. Nous descendîmes au rivage, où nous employâmes trois jours à nous pourvoir d'eau et de poisson. De là nous étant approchés de la terre ferme, nous entrâmes le dimanche, dernier jour de mai, dans la rivière qui divise les royaumes de Camboge et de Tsiampa. L'ancre fut jetée vis-à-vis d'un grand bourg nommé Catimparu, à trois lieues dans les terres. Pendant douze jours que nous y passâmes à faire des provisions, Faria, naturellement curieux, prit des informations sur le pays et ses habitans. On lui apprit que la rivière naissait d'un lac nommé Pinator, à deux cent cinquante lieues de la mer, dans le royaume de Quirivan; que ce lac était environné de hautes montagnes, au pied desquelles on trouvait sur le bord de l'eau trente-deux villages; que près d'un des plus grands, qui se nommait Chincaleu, il y avait une mine d'or très-riche, d'où l'on tirait chaque année la valeur de vingt-deux millions de notre monnaie; qu'elle faisait le sujet d'une guerre continuelle entre quatre seigneurs d'une même famille, à qui la naissance y donnait les mêmes droits; que l'un d'eux, nommé Raja-Hittau, avait sous terre, dans la cour de sa maison, six cents bahares d'or en poudre; enfin que, près d'un autre de ces villages nommé Buaquirim, on tirait d'une carrière quantité de diamans fins plus précieux que ceux de Lave et de Tanimpoura. Faria jugea, après avoir observé la situation et les forces du pays, qu'avec un peu de courage, trois cents Portugais lui auraient suffi pour se rendre maître de toutes ces richesses; mais ses forces présentes ne lui permettaient pas d'entreprendre une si belle expédition.

»Nous reprîmes la côte du royaume de Tsiampa jusqu'au port de Saley-Jacan, qui est à dix-sept lieues de la rivière. La fortune ne nous offrit rien dans cette route. Nous comptâmes, dans la rade de Saley-Jacan, six bourgs, dans l'un desquels on découvrait plus de mille maisons environnées d'arbres fort hauts, et d'un grand nombre de ruisseaux qui descendaient d'une montagne du côté du sud. Le jour suivant, nous arrivâmes à la rivière de Toobazoy, où le pilote n'osa s'engager, parce qu'il n'en connaissait pas l'entrée; mais ayant jeté l'ancre à l'embouchure, nous découvrîmes une grande jonque qui venait de la haute mer vers ce port. Faria résolut de l'attendre sur l'ancre; et pour se donner le temps de la reconnaître, il arbora le pavillon du pays, qui est un signe d'amitié dans ces mers. Mais les Indiens, au lieu de répondre par le même signe, ne nous eurent pas plus tôt reconnus pour des Portugais, qu'ils firent un grand bruit de tambours, de trompettes et de cloches. Faria, vivement offensé, n'attendit pas plus d'éclaircissement pour leur faire tirer une volée de canon. Ils y répondirent de cinq petites pièces qui composaient toute leur artillerie. Cette audace nous faisant juger de leurs forces, Faria, qui voyait la nuit fort proche, prit la résolution d'attendre le lendemain, pour ne rien donner au hasard dans l'obscurité. Les Indiens, sans rien perdre de leur confiance, jetèrent l'ancre à l'entrée de la rivière.