»Vers deux heures après minuit, nous vîmes flotter sur la mer quelque chose qu'il nous fut impossible de distinguer. Faria dormait sur le tillac. Il fut éveillé; et ses yeux, plus perçans que les nôtres, lui firent découvrir trois barques à rames qui s'avançaient vers nous. Il ne douta pas que ce ne fût l'ennemi du jour précédent, qui faisait plus de fond sur la perfidie que sur la valeur. Il ordonna de prendre les armes et de préparer les pots à feu, recommandant de cacher les mèches pour faire croire que nous étions endormis. Les trois barques s'approchèrent à la portée de l'arquebuse, et s'étant séparées pour nous environner, deux s'attachèrent à notre poupe, et l'autre à la proue. Les Indiens montèrent si légèrement à bord, que dans l'espace de quelques minutes ils y étaient au nombre de quarante. Alors Faria, sortant de dessous le demi-pont avec une troupe d'élite, fondit si furieusement sur eux en invoquant Jésus-Christ et saint Jacques, qu'il en tua d'abord un grand nombre. Ensuite les pots à feu, qui furent jetés fort adroitement, achevèrent de les défaire et de forcer le reste de se précipiter dans les flots. Nous sautâmes dans les trois barques, où il restait peu de monde. Elles furent prises sans résistance. Entre les prisonniers qui tombèrent vivans entre nos mains étaient quelques Nègres, un Turc, deux Achémois, et le capitaine de la jonque, nommé Similau, grand corsaire et mortel ennemi des Portugais. Faria donna ordre que la plupart fussent mis à la torture pour en tirer des connaissances qu'il croyait importantes à nos entreprises. Un Nègre qu'on se disposait à tourmenter demanda grâce, et déclara qu'il était chrétien. Il nous apprit volontairement qu'il se nommait Sébastien, qu'il avait été captif de don Gaspar de Mello, capitaine portugais, que Similau avait massacré deux ans auparavant à Liampo, sans avoir épargné un seul Portugais de l'équipage; que ce corsaire s'était flatté de nous faire subir le même sort; et qu'ayant pris tous ses hommes de guerre dans les trois barques, il n'avait laissé dans sa jonque que trente matelots chinois. Faria, qui n'ignorait pas le malheur de Mello, remercia le ciel de l'avoir choisi pour le venger. Il fit sauter sur-le-champ la cervelle à Similau avec un frontail de cordes, supplice qui avait été celui de Mello. Ensuite s'étant mis avec trente soldats dans les mêmes barques où l'ennemi était venu, il se rendit à bord de la jonque, dont il n'eut pas de peine à se saisir. Quelques pots à feu qu'il fit jeter sur le tillac firent sauter tous les matelots dans la mer; mais le besoin qu'il avait d'eux pour la manœuvre l'obligea d'en sauver une partie. Dans l'inventaire de cette prise, qu'il fit faire le matin, il se trouva trente-six mille taëls d'argent du Japon, qui valent cinquante mille ducats de monnaie portugaise, avec plusieurs sortes de marchandises. Quantité de feux qui étaient allumés sur la côte, nous faisant juger que les habitans se disposaient peut-être à nous attaquer, nous ne pensâmes qu'à faire voile en diligence.

»On nous avait appris que si Coja-Acem exerçait le commerce, c'était dans l'île d'Aynan qu'il le fallait chercher, parce que tous les vaisseaux marchands s'y rassemblaient dans cette saison. Nous allâmes droit à l'île d'Aynan, où, passant l'écueil de Poulo-Capas, nous commençâmes à ranger la terre, dans la seule vue de reconnaître les ports et les rivières de cette côte. Quelques soldats qui furent envoyés à terre sous la conduite de Borralho rapportèrent qu'ayant pénétré jusqu'à la ville, qui leur avait paru composée de plus de dix mille maisons, et revêtue de murs avec un fossé plein d'eau, ils avaient vu dans le port un si grand nombre de navires, qu'ils en avaient compté jusqu'à deux mille. À leur retour, ils découvrirent à l'embouchure de la rivière une grosse jonque à l'ancre, qu'ils crurent reconnaître pour celle de Coja-Acem. Cette conjecture, qu'ils se hâtèrent d'apporter à Faria, lui causa tant de satisfaction, que, sans perdre un moment, et laissant son ancre en mer, il donna ordre de mettre à la voile, en répétant que son cœur l'avertissait qu'il touchait à l'heure de la vengeance.

»Nous nous approchâmes de la jonque avec une tranquillité qui nous fit passer pour des marchands. Outre le dessein de tromper notre ennemi par les apparences, nous appréhendions d'être entendus de la ville, et de voir tomber sur nous tous les navires qui étaient dans le port. Aussitôt que nous fûmes près du bord de l'Indien, vingt de nos soldats, qui n'attendaient que cet instant, y sautèrent avec une impétuosité qui leur épargna la peine de combattre. La plupart de nos ennemis, effrayés de ce premier mouvement, se jetèrent dans les flots. Cependant quelques-uns des plus braves se rassemblèrent pour faire tête. Mais Faria, suivant aussitôt avec vingt autres soldats, fit un furieux carnage de ceux qui avaient entrepris de résister. Il en tua plus de trente; et d'un équipage assez nombreux le feu n'épargna que ceux qui s'étaient jetés dans la mer, et qu'on en fit retirer, autant pour servir à la navigation de nos propres vaisseaux que pour déclarer quel était leur chef. On en mit quatre à la torture; mais ils souffrirent la mort avec une constance brutale. On allait exposer aux mêmes tourmens un petit garçon qu'on espérait faire parler plus facilement, lorsqu'un vieillard qui était couché sur le tillac s'écria la larme à l'œil que c'était son fils, et qu'il demandait d'être entendu avant que ce malheureux enfant fût livré aux supplices. Faria fit arrêter l'exécuteur. Mais, après avoir promis au père la vie et la liberté, s'il s'expliquait de bonne foi, avec la restitution de toutes les marchandises qui étaient à lui, il jura que, pour le punir de la moindre imposture, il le ferait jeter dans la mer avec son fils. Ce vieillard, que nous prenions encore pour un mahométan, répondit qu'il acceptait cette condition; que s'il remerciait Faria de la vie qu'il accordait à son fils, il lui offrait la sienne, dont il faisait peu de cas à son âge; mais qu'il ne s'en fierait pas moins à sa parole, quoique la profession qu'il lui voyait exercer fût peu conforme à la loi chrétienne, dans laquelle ils étaient nés tous deux.

»Une réponse si peu attendue parut causer un peu de confusion à Faria. Il fit approcher le vieillard, et, le voyant aussi blanc que nous, il lui demanda s'il était Turc ou Persan. La curiosité nous avait rassemblés tous autour de lui pour écouter son histoire. Il nous dit qu'il était Arménien d'origine, et né au Mont-Sinaï, d'une fort bonne famille; que son nom était Thomas Moustangen; que, se trouvant en 1538 au port de Djedda, avec un vaisseau qui lui appartenait, Soliman pacha, vice-roi du Caire, qui allait faire le siége de Diu, l'avait fait prendre avec d'autres vaisseaux marchands pour servir au transport de ses vivres et de ses munitions; qu'après avoir rendu ce service aux Turcs, et lorsqu'il leur avait demandé le salaire qu'on lui avait promis, non-seulement ils lui avaient manqué de parole, mais qu'ils lui avaient pris sa femme et sa fille, qu'ils avaient violées devant lui, et qu'ils avaient jeté son fils dans la mer pour leur avoir reproché cette injure; qu'ensuite, s'étant vu enlever son vaisseau et la valeur de six mille ducats qui faisaient la meilleure partie de son bien, le désespoir l'avait conduit à Surate, avec le fils qui était à bord, et le seul qui lui restait; que de là ils s'étaient rendus à Malacca dans le navire de don Garcie de Saa, gouverneur de Bacaïme, d'où il était parti pour la Chine avec Christophe de Sardinha, qui avait été facteur aux Moluques; mais qu'étant à l'ancre dans le détroit de Sincapar, Quiay Tajana, maître de la jonque dont nous venions de nous saisir, avait surpris le vaisseau portugais pendant la nuit; qu'il s'en était rendu maître par la mort du capitaine et de tout l'équipage, et que, de vingt-sept chrétiens, il était le seul à qui la vie eût été conservée avec celle de son fils, parce que le corsaire avait reconnu qu'il n'était pas mauvais canonnier.

»Faria ne put entendre ce récit sans se frapper le front d'étonnement: «Mon Dieu! mon Dieu! dit-il, il me semble que ce que j'entends est un songe.» Ensuite, se tournant vers ses soldats il leur raconta l'histoire du corsaire qu'il avait apprise en arrivant aux Indes. C'était un des plus cruels ennemis du nom portugais. Il en avait tué de sa propre main plus de cent; et le butin qu'il avait fait sur eux montait à plus de cent mille ducats. Quoique son nom fût Quiay Tajana, sa vanité lui avait fait prendre celui du capitaine Sardinha, depuis qu'il avait massacré cet officier. Nous demandâmes à l'Arménien ce qu'il était devenu: il nous dit qu'étant fort blessé, il s'était caché dans la soute entre les câbles, avec six ou sept de ses gens. Faria s'y rendit aussitôt, et nous ouvrîmes l'écoutille des câbles. Alors ce brigand désespéré sortit par une autre écoutille, à la tête de ses compagnons, et se jeta si furieusement sur nous, que, malgré l'extrême inégalité du nombre, le combat dura près d'un quart d'heure. Ils ne quittèrent les armes qu'en expirant. Nous ne perdîmes que deux Portugais et sept Indiens de l'équipage; mais vingt furent blessés, et Faria reçut lui-même deux coups de sabre sur la tête et un troisième sur le bras. Après cette sanglante victoire, il fit mettre à la voile, dans la crainte d'être poursuivi. Nous allâmes mouiller le soir sous une petite île déserte, où le partage du butin se fit tranquillement. On trouva dans la jonque cinq cents bahars de poivre, soixante de sandal, quarante de noix muscades et de macis, quatre-vingts d'étain, trente d'ivoire, et d'autres marchandises qui montaient, suivant le cours du commerce, à la valeur de soixante-dix mille ducats. La plus grande partie de l'artillerie était portugaise. Entre quantité de meubles et d'habits de notre nation, nous fûmes surpris de voir des coupes, des chandeliers, des cuillères et de grands bassins d'argent doré. C'était la dépouille de Sardinha, de Juan Oliveyra, et de Barthélemi de Matos, trois de nos plus braves officiers, dont les vaisseaux avaient été la proie du corsaire. Mais la vue de tant de richesses ne diminua point notre compassion pour neuf petits enfans âgés de six à huit ans, qui furent trouvés dans un coin, enchaînés par les mains et les pieds.

»Le lendemain Faria, prenant plus de confiance que jamais à sa fortune, ne fit pas difficulté de retourner vers la côte d'Aynan, où il ne désespérait pas encore de rencontrer Coja-Acem. Cependant, quelques pêcheurs de perles dont il reçut des rafraîchissemens dans la baie de Camoy, lui annoncèrent l'approche d'une flotte chinoise; et le prenant d'ailleurs pour un négociant, malgré quelques soupçons qu'ils ne purent cacher à la vue des étoffes et des meubles précieux qu'ils voyaient entre les mains de ses soldats, ils lui firent une peinture si rebutante des obstacles qu'il trouverait à la Chine, où son dessein était d'aller vendre effectivement ses marchandises, qu'il résolut de chercher quelque autre port. Ses vaisseaux étaient déjà si chargés, qu'il leur arrivait souvent d'échouer sur des bancs de sable dont cette mer est remplie. Cependant il était attendu par de nouveaux obstacles à l'embouchure de la rivière de Tanauquir.

»Pendant qu'il s'efforçait d'y entrer, sur l'espérance que les pêcheurs de Camoy lui avaient donnée d'y trouver un bon port, il fut attaqué par deux grandes jonques, qui descendaient cette rivière à la faveur du vent et de la marée. Leur première salve fut de vingt-six pièces d'artillerie; et se trouvant presque sur nous avant que nous eussions pu les découvrir, elles nous abordèrent avec une redoutable nuée de dards et de flèches. Nous n'évitâmes cette tempête qu'en nous retirant sous le demi-pont, d'où Faria nous fit amuser les ennemis à coups d'arquebuse pendant l'espace d'une demi-heure, pour leur donner le temps d'épuiser leurs munitions. Mais quarante de leurs plus braves gens sautèrent enfin sur notre bord, et nous mirent dans la nécessité de les recevoir. Le combat devint si furieux, que le tillac fut bientôt couvert de morts. Faria fit des prodiges de valeur. Les Indiens, commençant à se refroidir par leur perte, qui était déjà de vingt-six hommes, vingt Portugais prirent ce moment pour se jeter dans la jonque de leurs ennemis, où cette attaque imprévue leur fit trouver peu de résistance. Ainsi, la victoire se déclarant pour eux sur l'un et l'autre bord, ils pensèrent à secourir Borralho, qui était aux prises avec la seconde jonque. Faria lui porta sa fortune avec l'exemple de son courage. Enfin les deux jonques tombèrent en son pouvoir. Il en avait coûté la vie à quatre-vingts Indiens; et par une faveur extraordinaire du ciel, il ne se trouva parmi les morts qu'un seul Portugais et quatorze hommes d'équipage, quoique les blessés fussent en très-grand nombre. Les deux jonques appartenaient aux corsaires chinois.

»Le butin fut estimé environ quarante mille taëls. On trouva dans les deux jonques dix-sept pièces d'artillerie de bronze aux armes de Portugal. Quoique ces deux bâtimens fussent très-bons, Faria se vit obligé d'en faire brûler un, faute de matelots pour le gouverner. Le lendemain il voulut tenter encore une fois d'entrer dans la rivière; mais quelques pêcheurs qu'il avait pris pendant la nuit l'avertirent que le gouverneur de cette province avait toujours été d'intelligence avec le corsaire qui lui cédait le tiers de ses prises pour obtenir sa protection, dont il jouissait depuis long-temps. Cette nouvelle nous fit prendre le parti de chercher un autre port. On se détermina pour Mutipinam, qui est plus éloigné de quarante lieues à l'est, et fréquenté par les marchands de Laos, de Pafuaas et de Gueos.

»Nous fîmes voile avec trois jonques et le premier vaisseau sur lequel nous étions partis de Patane, jusqu'à Tillanumera, où la force des courans nous obligea de mouiller. Après nous y être ennuyés trois jours à l'ancre, la fortune nous y amena vers le soir quatre lantées, espèce de barques à rames, dont l'une portait la fille du gouverneur de Colem, mariée depuis peu au fils d'un seigneur de Pandurée. Elle allait joindre pour la première fois son mari, qui devait venir au-devant d'elle avec un cortége digne de leur rang. Mais ceux qui la conduisaient, ayant pris nos jonques pour celles qu'ils espéraient rencontrer, vinrent tomber entre nos mains. Faria fit cacher tous les Portugais; la jeune mariée, paraissant elle-même, demandait déjà son mari, lorsque, pour répondre, une troupe de nos gens sautèrent dans les lantées et s'en rendirent les maîtres. Nous fîmes passer aussitôt notre prise à bord. Faria se contenta de retenir la jeune mariée, et deux de ses frères qui étaient jeunes, blancs, et de fort bonne mine, avec vingt matelots, qui nous devinrent fort utiles pour la manœuvre de nos jonques. Sept ou huit hommes qui formaient le cortége, et plusieurs femmes âgées, de celles qui se louent pour chanter et jouer des instrumens, furent laissés sur la côte. Le lendemain, étant partis de ce lieu, nous rencontrâmes la petite flotte du seigneur de Pandurée qui passa près de nous avec des bannières de soie, et faisant retentir l'air du bruit des instrumens, sans se défier que nous enlevions sa femme. Dans le dessein où nous étions de nous rendre à Mutipinam, Faria ne jugea point à propos d'arrêter cette troupe joyeuse, et n'avait même été déterminé que par l'occasion à troubler la joie qui régnait aussi dans les lantées.

»Trois jours après, étant arrivés à la vue de ce port, nous mouillâmes sans bruit dans une anse, à l'embouchure de la rivière, pour nous donner le temps d'en faire sonder l'entrée et de prendre des informations pendant la nuit. Douze soldats qui furent envoyés dans une barque, sous la conduite de Martin Dalpoem, nous amenèrent deux hommes du pays qu'ils avaient enlevés avec beaucoup de précaution. Faria défendit d'employer les tourmens pour tirer d'eux les éclaircissemens qui convenaient à notre sûreté. Ils nous apprirent naturellement que tout était tranquille dans le port, et que depuis neuf jours il y était arrivé quantité de marchands des royaumes voisins. Une si belle occasion de nous défaire de nos marchandises nous fit tourner notre reconnaissance vers le ciel. Nous récitâmes avec beaucoup de dévotion les litanies de la Vierge, et nous promîmes de riches présens à Notre-Dame du Mont, qui est proche de Malacca, pour l'embellissement de son église. À la pointe du jour, Faria rendit la liberté aux Indiens, et leur fit quelques présens. Ensuite ayant fait orner les hunes de nos vaisseaux, déployer nos bannières et nos flammes, avec pavillon de marchandise, suivant l'usage du pays, il alla jeter l'ancre dans le port, sous le quai de la ville.