»Nous fûmes reçus comme des marchands de Siam, dont nous avions pris le nom; et sans autre difficulté que celle des droits qui furent réglés à cent pour mille, nous nous défîmes en peu de jours de tout le butin que nous avions acquis au prix de notre sang. On en fit la somme de cent trente mille taëls en lingots d'argent. Malgré toute la diligence qu'on y avait apportée, les habitans furent informés, avant le départ de Faria, du traitement qu'il avait fait au corsaire dans la rivière de Tanauquir. Ils commencèrent alors à nous regarder d'un œil si différent, que, n'osant plus nous fier à leurs intentions, nous nous hâtâmes de remettre à la voile.

»Faria s'était mis dans la plus grande de nos jonques, avec le titre et le pavillon de général; mais on s'aperçut qu'elle puisait beaucoup d'eau. Diverses informations nous faisaient regarder la rivière de Madel, dans l'île d'Aynan, comme un lieu convenable à nos besoins, par la facilité que nous y devions trouver pour échanger cette jonque et pour la radouber. Nous n'étions arrêtés que par l'éclat de nos expéditions, qui devaient nous y avoir fait beaucoup d'ennemis. Cependant deux considérations nous firent passer sur cette crainte: l'une fut celle de nos forces, qui nous mettaient à couvert de la surprise, et qui nous rendaient capables de nous mesurer avec toutes les puissances qui ne seraient pas celles des rois et des mandarins; l'autre une juste confiance aux motifs de notre général, autant qu'à sa valeur, car son intention n'était que de rendre le change aux corsaires qui avaient ôté la vie et les biens à quantité de chrétiens; et jusqu'alors toutes nos richesses nous paraissaient bien acquises. Après avoir lutté pendant douze jours contre les vents, nous arrivâmes au cap de Poulo-Hindor, nom indien de l'île des Cocos. De là, étant retournés vers la côte du sud, où nous fîmes quelques nouvelles prises, nous entrâmes dans la rivière le 8 septembre. Le ciel, chargé de nuages depuis trois jours, annonçait une de ces tempêtes qui portent le nom des typhons, et qui sont fréquentes dans ces mers aux nouvelles lunes. Nous vîmes plusieurs jonques qui cherchaient une retraite, et qui mouillaient dans les anses voisines.

»Un fameux corsaire chinois, redouté des marchands sous le nom d'Hinimilau, entra dans la rivière après nous. Sa jonque était grande et fort élevée. En s'approchant du lieu où nous étions à l'ancre, il nous salua suivant l'usage du pays, sans nous avoir reconnus pour des Portugais. Nous le prenions aussi pour un marchand chinois qui redoutait l'approche du typhon; mais, tandis qu'il passait à la portée de la voix, nous entendîmes crier distinctement dans notre langue: Seigneur Dieu, miséricorde! Ce cri, répété plusieurs fois, nous fit juger qu'il venait de quelques malheureux esclaves de notre nation. Faria, qui pouvait se faire entendre des matelots chinois, leur ordonna d'amener leurs voiles: ils passèrent sans lui répondre; et, jetant l'ancre un quart de lieue plus loin, ils commencèrent alors à jouer du tambour et faire briller leurs cimeterres. Quoique ces bravades semblassent marquer du courage et de la confiance dans quelques secours que nous ignorions, Faria dépêcha vers eux une barque bien équipée: elle revint bientôt avec un grand nombre de blessés qui n'avaient pu se défendre contre une nuée de dards et de pierres qu'on leur avaient lancés du bord. Ce spectacle irrita si vivement Faria, que, faisant lever aussitôt les ancres, il s'approcha de l'ennemi jusqu'à la portée de l'arquebuse. À cette distance, il le salua de trente-six pièces de canon, entre lesquelles il y en avait quelques-unes de batterie qui tiraient des balles de fonte. Toute la résolution des corsaires ne les empêcha point de couper leurs câbles pour se faire échouer sur la rive; mais Faria n'eut pas plus tôt reconnu leur dessein, qu'il les aborda avec furie. Le combat devint terrible. Ils étaient en si grand nombre, que pendant plus d'une demi-heure les forces se soutinrent de part et d'autre avec beaucoup d'égalité; mais enfin les corsaires, las, blessés ou brûlés, se jetèrent tous dans les flots; tandis que, poussant des cris de joie, nous continuâmes de presser une si belle victoire. Notre général voyant périr un grand nombre de ces misérables, qui ne pouvaient résister à l'impétuosité du courant, fit passer quelques soldats dans deux barques, avec ordre de sauver ceux qui voudraient accepter leur secours. On en sauva seize, entre lesquels était Hinimilau, capitaine de la jonque.

»Il fut amené devant Faria, qui fit d'abord panser ses plaies; ensuite il lui demanda ce qu'étaient devenus les Portugais que nous avions entendus sur son bord. Le corsaire répondit fièrement qu'il n'en savait rien; mais la vue des tourmens lui fit changer de langage. Il demanda un verre d'eau, parce que la sécheresse de son gosier lui ôtait l'usage de la voix, en promettant de voir ce qu'il aurait à répondre. On lui apporta de l'eau, dont il but avidement une excessive quantité. Alors, paraissant reprendre sa fierté avec ses forces, il dit à Faria qu'on trouverait ces Portugais dans la chambre de proue. Ils y étaient effectivement, mais égorgés. Ceux qui s'y étaient rendus pour finir leur captivité apportèrent huit corps sur le tillac, une femme avec deux enfans de six ou sept ans, à qui l'on avait coupé brutalement la gorge, et cinq hommes fendus du haut en bas, et les boyaux hors du corps. Faria, touché jusqu'aux larmes d'un si triste spectacle, demanda au corsaire ce qui l'avait pu porter à cette cruauté. Il répondit que c'était une juste punition pour des traîtres qui lui avaient attiré sa disgrâce en se montrant à nous; et que, pour les enfans, il suffisait qu'ils fussent de race portugaise pour avoir mérité la mort. Ses réponses à d'autres questions ne furent pas moins remplies d'extravagance et de fureur. Il se vanta d'avoir massacré un grand nombre de Portugais avec des circonstances si barbares, qu'elles nous firent lever les mains d'étonnement et d'horreur. L'indignation saisit Faria, qui, sans l'honorer du moindre reproche, le fit tuer à ses yeux. Il trouva dans la jonque, en soie, en étoffes, en musc, en porcelaines, etc., la valeur de quarante mille taëls, dont nous nous vîmes forcés de brûler une partie avec le corps même de la jonque, parce qu'ayant perdu quantité de braves matelots, il nous en restait trop peu pour la gouverner.

»Tant d'exploits commençaient à rendre le nom de Faria si terrible, que les capitaines des jonques qui se trouvaient dans le port de Madel, apprenant bientôt cette dernière victoire, et se croyant menacés de la visite du vainqueur, lui firent offrir vingt mille taëls pour obtenir sa protection. Il reçut fort civilement leurs députés; et s'engageant par un serment redoutable non-seulement à les épargner, mais à les défendre dans l'occasion contre les corsaires dont ces mers étaient remplies, il leur accorda des passe-ports réguliers qu'il signa de son nom. Outre la somme qui lui avait été proposée, et qui fut payée fidèlement, un de ses gens, nommé Costa, qu'il revêtit de la qualité de son secrétaire, acquit plus de quatre mille taëls pour la simple expédition des patentes. Après avoir passé quatorze jours dans le port de Madel, nous achevâmes de parcourir toute cette contrée, dans la seule vue de découvrir Coja-Acem. Nuit et jour Faria n'était rempli que de cette idée; il employa six mois entiers à prendre des informations, dont il ne tira pas d'autre fruit que d'avoir visité un grand nombre de havres et de ports.

»Nous tenions la mer depuis si long-temps, que les soldats, ennuyés du travail, prièrent Faria de faire un partage exact du butin, comme il s'y était engagé à Patane, chacun dans le dessein de quitter le métier des armes, et d'aller jouir tranquillement de sa fortune. Cette proposition fit naître de fâcheux différends. Cependant on convint de choisir Siam pour y passer l'hiver, et pour y vendre les marchandises qui restaient à partager. Après avoir juré cet accord, on alla mouiller dans une île assez éloignée de l'anse qu'on abandonnait, et pendant douze jours on y attendit le vent qui devait nous conduire au repos. Il se leva aussi favorable que nous l'avions désiré; mais la nouvelle lune d'octobre le fit changer, pour notre malheur, en une si furieuse tempête, que nous fûmes repoussés avec une violence incroyable contre l'île que nous avions quittée. Nous manquions de câbles, et ceux que nous avions encore étaient à demi pouris. Aussitôt après que la mer avait commencé à s'enfler, et que le vent du sud nous eut pris à découvert en traversant la côte, l'idée du péril qui nous menaçait nous avait fait couper les mâts, et jeter dans les flots quantité de marchandises. Mais la nuit devint si obscure, le temps si froid et l'orage si violent, que, n'espérant plus rien de nos propres efforts, nous fûmes réduits à tout attendre de la miséricorde du ciel. Elle n'était pas due sans doute à nos péchés. Vers deux heures après minuit, un épouvantable tourbillon jeta nos quatre vaisseaux contre la côte, et les brisa sans y laisser une planche entière.

»Il y périt cent quatre-vingt-six hommes. À la pointe du jour, nous nous trouvâmes sur le rivage au nombre de cinquante-trois, entre lesquels nous n'étions que vingt-trois Portugais, moins étonnés de notre naufrage que de nous voir à terre, sans savoir à quel hasard nous avions l'obligation de notre salut. Heureusement Faria fut un de ceux à qui le ciel avait conservé la vie. Nous vîmes avec autant d'effroi que de pitié les cadavres de nos compagnons et de nos amis, dont le bord de la mer était couvert. Faria, déguisant sa douleur, nous exhorta par une courte harangue à ne pas perdre l'espérance. Quoique l'île fût déserte, il nous promit que le bois et le rivage nous fourniraient de quoi nous défendre contre la faim; et loin de renoncer à la fortune, il nous représenta que, la misère même devant être un aiguillon pour le courage, nous ne pouvions trop attendre de l'avenir, en proportionnant cette attente à notre situation.

»Nous employâmes deux jours à donner la sépulture aux morts. Quelques provisions mouillées que nous tirâmes des flots servirent à nous soutenir pendant ce triste office; mais comme ces vivres étaient trempés, la pouriture qui s'y mit bientôt ne nous permit pas d'en faire un long usage. En moins de cinq jours, il nous devint impossible d'en soutenir l'odeur et le goût. Nous nous vîmes forcés d'entrer dans les bois, où, nous trouvant sans armes, il nous servit peu de voir passer quantité de bêtes sauvages que nous ne pouvions espérer de prendre à la course. Le froid et la faim nous avaient déjà si fort affaiblis, que plusieurs de nos compagnons tombaient morts en nous parlant. Faria continuait de nous ranimer par ses exhortations; mais un sombre silence, dans lequel il tombait souvent malgré lui, nous apprenait assez qu'il ne jugeait pas mieux que nous de notre sort. Un jour qu'il s'était assis pour nous faire manger à son exemple quelques plantes sauvages que nous connaissions peu, un oiseau de proie qui s'était élevé derrière la pointe que l'île forme au sud, laissa tomber près de lui un poisson de la longueur d'un pied. Il le prit, et l'ayant fait rôtir aussitôt, il nous pénétra de tendresse et d'admiration, lorsqu'au lieu de le manger lui-même, il le distribua de ses propres mains entre les plus faibles ou les plus malades.

»Ensuite, jetant les yeux vers la pointe d'où l'oiseau était parti, il en découvrit plusieurs autres qui s'élevaient et se baissaient dans leur vol; ce qui lui fit juger qu'il y avait peut-être dans ce lieu quelque proie dont ces animaux se repaissaient. Nous y marchâmes en procession pour attendrir le ciel par nos prières et par nos larmes. En arrivant au sommet de la colline, nous découvrîmes sous nos pieds une vallée fort basse, qui nous parut remplie d'arbres chargés de fruits, et traversée par une rivière d'eau douce. La joie nous avait déjà fait rompre notre procession pour y descendre, lorsque nous aperçûmes un cerf fraîchement égorgé qu'un tigre commençait à dévorer. Nos cris firent aussitôt fuir le tigre, qui nous abandonna sa proie. Étant descendus dans la vallée, nous y fîmes un grand festin de la chair du cerf et des fruits qui s'y offraient en abondance. Nous y prîmes aussi quantité de poissons, soit par notre industrie, soit avec le secours des oiseaux de proie, qui, s'abaissant sur l'eau et se relevant avec un poisson dans leur bec ou dans leurs serres, le laissaient souvent tomber lorsqu'ils étaient épouvantés par nos cris.

»Ces rafraîchissemens rétablirent un peu nos forces; et pendant plusieurs jours l'expérience augmenta notre habileté pour la pêche. Le samedi suivant, à la pointe du jour, nous crûmes découvrir une voile qui s'avançait vers l'île; mais l'air étant fort tranquille, il y avait peu d'apparence qu'elle y dût aborder. Cependant Faria nous fit retourner au rivage où nos vaisseaux s'étaient brisés, et nous n'y fûmes pas une demi-heure sans reconnaître que c'était un véritable bâtiment. Après avoir délibéré sur nos espérances, nous prîmes le parti d'entrer dans un bois voisin, pour nous dérober à la vue de ceux qui paraissaient approcher; ils arrivèrent sans défiance, et nous les reconnûmes pour des Chinois. Leur bâtiment était une belle lantée à rames, qu'ils amarrèrent avec deux câbles de poupe et de proue, pour descendre plus facilement par une planche; environ trente personnes, qui sautèrent aussitôt sur le sable, s'employèrent à faire leur provision d'eau et de bois; quelques-uns s'occupèrent aussi à préparer les alimens, à lutter, et à d'autres exercices. Faria, les voyant sans crainte et sans ordre, jugea qu'il n'était resté personne dans le vaisseau qui fût capable de nous résister. Il nous donna ses ordres, après nous avoir expliqué son dessein; et sur le signe dont il nous avait avertis, nous prîmes notre course ensemble vers la lantée, où nous entrâmes sans aucune opposition. Les deux câbles furent aussitôt lâchés; et tandis que les Chinois accouraient au rivage dans la surprise de cet événement, nous eûmes le temps de nous éloigner à la portée de l'arbalète. Quoiqu'il nous restât peu de crainte à cette distance, nous tirâmes sur eux un fauconneau qui se trouvait dans la lantée; ils prirent tous la fuite vers le bois, pour y déplorer sans doute leur infortune, comme nous y avions passé quinze jours à pleurer la nôtre.