»Ils n'avaient laissé à bord qu'un vieillard avec un enfant de douze ou treize ans. Notre premier soin fut de visiter les provisions, qui étaient en abondance. Après avoir satisfait notre faim, nous fîmes l'inventaire des marchandises; elles consistaient en soie torse, en damas et en satins, dont la valeur montait à quatre mille écus; mais le riz, le sucre, le jambon et les poules nous parurent la plus précieuse partie du butin pour le rétablissement de nos malades, qui étaient en fort grand nombre. Nous apprîmes du vieillard que le bâtiment et sa charge appartenaient au père de l'enfant, qui venait d'acheter ces marchandises à Quouaman pour les aller vendre à Combay; et qu'ayant eu besoin d'eau, son malheur l'avait amené pour en faire dans l'île des Larrons. Faria s'efforça par ses caresses de consoler le jeune Chinois en lui promettant de le traiter comme son propre fils; mais il n'en put tirer que des larmes et des marques de mépris pour ses offres.
»Dans un conseil, où tout le monde fut appelé, nous prîmes la résolution de nous rendre à Liampo. Ce port de la Chine était éloigné de deux cent soixante lieues vers le nord; mais nous espérions, en suivant la côte, nous emparer d'un vaisseau plus commode et plus grand que le nôtre; ou, si la fortune s'obstinait à nous maltraiter, Liampo nous offrait une ressource dans quelqu'un des navires portugais qui s'y rassemblaient dans cette saison. Le lendemain nous découvrîmes une petite île nommé Quintoo, où nous enlevâmes, dans une barque de pêcheurs, quantité de poissons frais, et huit hommes pour le service de notre lantée. De là nous étant avancés vers la rivière de Camboy, Faria, qui se défiait de notre lantée pour un long voyage, résolut de se saisir d'une petite jonque qu'il vit seule à l'ancre. Ce dessein ne lui coûta que la peine d'y passer avec vingt hommes, qui trouvèrent sept ou huit matelots endormis; il leur fit lier les mains, avec menace de les tuer, s'ils jetaient le moindre cri; et sortant de la rivière, il conduisit sa prise à Poulo-Quirim, qui n'est qu'à neuf lieues de Tchamoy. Trois jours après il se rendit à Lutchitai, dont on lui avait vanté l'air pour le rétablissement de ses malades, et les commodités pour calfater les deux bâtimens: quinze jours ayant suffi pour l'exécution de ses vues, il gouverna vers Liampo.
»Le vent et les marées semblaient s'accorder en sa faveur, lorsqu'il rencontra une jonque de Patane, commandée par un Chinois, nommé Quiay-Panjam, si dévoué à la nation portugaise, qu'il avait à sa solde trente Portugais choisis dont il s'était fait autant d'amis par ses caresses et ses bienfaits. C'était d'ailleurs un vieux corsaire exercé depuis long-temps au brigandage. La vue de deux bâtimens plus faibles que le sien le disposa aussitôt à les attaquer. Son habileté lui fit gagner le dessus du vent; et s'étant approché à la portée du mousquet, il les salua de quinze pièces d'artillerie. Malgré l'extrême inégalité des forces, Faria ne put se résoudre à la soumission; mais lorsqu'il se préparait au combat, un de ses gens aperçut une croix dans la bannière des ennemis; et sur le chapiteau de leur poupe quantité de ces bonnets rouges que les Portugais portaient alors dans leurs expéditions militaires. Après cette découverte, quelques signes furent bientôt entendus. De part et d'autre on ne pensa plus qu'à se prévenir par des témoignages de joie et d'amitié. Quiay-Panjam, qui aimait le faste, passa sur le bord de Faria, dont il connaissait le mérite par l'éclat de ses actions, avec un cortége de vingt Portugais richement vêtus, et des présens qui furent estimés deux mille ducats. Faria, dans l'abaissement où le sort l'avait réduit, ne put répondre à cette ostentation de richesses; mais, son nom faisant toute sa grandeur présente, il raconta ses malheurs avec une simplicité noble qui lui attira plus d'admiration que le souvenir de sa fortune. Le corsaire, après avoir entendu ses nouveaux projets, lui offrit de l'accompagner dans toutes ses entreprises, avec cent hommes qu'il avait dans sa jonque, quinze pièces d'artillerie, et les trente Portugais qui s'étaient attachés à son service, sans autre condition que d'entrer en partage du butin pour un tiers. Cette offre fut acceptée; Faria ne fit pas difficulté de s'engager par une promesse de sa main, qu'il confirma sur les saints Évangiles, et qui fut signée par les principaux Portugais en qualité de témoins.
»Aussitôt les deux chefs prirent la résolution d'entrer dans la rivière d'Anay, dont ils n'étaient éloignés que de cinq lieues, pour s'y pourvoir de vivres et de munitions. Panjam s'était ménagé par un tribut la protection du gouverneur. De là, leur projet n'était pas moins de se rendre à Liampo; mais Faria se procura près d'Anay une partie des avantages qu'il s'était proposés dans cette route, en s'attachant par ses promesses trente-six soldats qui prirent confiance à sa fortune. Ils remirent à la voile malgré le vent contraire qu'ils eurent à combattre pendant cinq jours. Le sixième au soir, ils rencontrèrent une barque de pêcheurs, dans laquelle ils furent extrêmement surpris de trouver huit Portugais, tous fort blessés et dans le plus triste état. Faria les fit passer sur son bord, où, se jetant à ses pieds, ils lui racontèrent qu'ils étaient partis de Liampo depuis dix-sept jours pour se rendre à Malacca; que, s'étant avancés jusqu'à l'île de Sumbor, ils avaient eu le malheur d'être attaqués par un corsaire guzarate nommé Coja-Acem, qui avait, sur trois jonques et quatre lantées, environ cent hommes, mahométans comme lui; qu'après un combat de trois heures, dans lequel ils lui avaient brûlé une de ses jonques, ils avaient enfin perdu leur vaisseau, et la valeur de cent mille taëls en marchandises, avec dix-huit Portugais de leurs parens ou de leurs amis, dont la captivité leur faisait compter pour rien le reste de leur infortune, et la perte de quatre-vingt-deux hommes qui composaient leur équipage; que, par un miracle du ciel, ils s'étaient sauvés au nombre de dix dans la même barque où nous les avions rencontrés, et que de ce nombre deux étaient déjà morts de leurs blessures.
»Après avoir écouté ce récit avec admiration, Faria, plein de ses idées, leur demanda si le corsaire avait été fort maltraité dans le combat, parce qu'il lui semblait qu'ayant perdu une de ses jonques, et celles des Portugais devant être dans un grand désordre, il était impossible que ses forces ne fussent pas beaucoup diminuées. Ils l'assurèrent que la victoire avait coûté cher à leur ennemi; que, dans l'incendie de sa jonque, la plupart des soldats qui montaient ce bâtiment avaient trouvé la mort dans les flots, et qu'il n'était entré dans une rivière voisine que pour y réparer ses pertes. Alors Faria se mit à genoux, tête nue et les yeux levés vers le ciel, qu'il regardait fixement; il le remercia les larmes aux yeux[1] d'avoir amené son ennemi entre ses mains; et sa prière fut si vive et si touchante, que, le même transport se communiquant à ceux qui l'entendirent, ils se mirent à crier: Aux armes! aux armes! comme si le corsaire eût été présent. Dans cette noble ardeur, ils mirent aussitôt la voile au vent de poupe pour retourner dans un port qu'ils avaient laissé huit lieues en arrière, et s'y équiper sans ménager les frais de tout ce qui leur était nécessaire pour un mortel combat. Un présent de mille ducats leur fit obtenir du gouverneur non-seulement la liberté d'acheter toutes sortes de munitions, mais celle même de se procurer deux grandes jonques, qui furent échangées contre celle de Faria, et d'engager cent soixante hommes pour le gouvernement des voiles. Tous les volontaires, à qui l'espérance du butin fit offrir leurs services, furent reçus et payés libéralement. Quiay-Panjam n'épargna point ses trésors. Ainsi, dans la revue générale qui se fit avant de lever l'ancre, nous nous trouvâmes au nombre de cinq cents hommes, soldats ou matelots, entre lesquels on compta quatre-vingt-quinze Portugais.
»Treize jours nous avaient suffi pour ce redoutable armement. Nous partîmes dans le meilleur ordre. Trois jours après nous arrivâmes aux Pêcheries, où le corsaire avait enlevé la jonque de notre nation. Quelques espions qu'on envoya sur la rivière nous rapportèrent qu'il était à deux lieues de là, dans une autre rivière nommée Tinlau, et qu'il y faisait réparer la jonque portugaise. Faria fit vêtir à la chinoise un de ses plus braves et de ses plus sages soldats, avec ordre de s'avancer dans une barque de pêcheur pour observer la contenance et la situation des ennemis. On apprit bientôt qu'ils étaient sans défiance et dans un désordre qui nous ferait trouver peu de peine à les aborder. Nos deux chefs résolurent d'aller mouiller le soir à l'embouchure de la rivière, et de commencer l'attaque à la pointe du jour.
»La mer fut si calme et le vent si favorable, que Faria crut devoir profiter de l'obscurité pour s'avancer presqu'à la hauteur du corsaire. Cette manœuvre eut le succès qu'il s'en était promis; et dans l'espace d'une heure nous arrivâmes à la portée de l'arquebuse sans avoir été découverts. Mais les premiers rayons du jour ne tardèrent point à nous trahir. Plusieurs sentinelles qui étaient distribuées sur les bords de la rivière sonnèrent l'alarme avec des cloches; et quoique la lumière ne permît point encore de distinguer les objets, il s'éleva un si furieux bruit parmi les corsaires qui étaient au rivage et ceux qu'ils avaient laissés à la garde de leur flotte, qu'il nous devint presque impossible de nous entendre. Faria saisit ce moment pour les saluer de toute notre artillerie, qui augmenta le tumulte. Ensuite le jour étant devenu plus clair, pendant qu'on rechargeait les pièces, et que les corsaires nous observaient sur leurs ponts, il fit faire une seconde décharge qui en fit tomber un grand nombre. Cent soixante mousquetaires, qu'il tenait prêts à tirer, ne firent pas feu moins heureusement sur ceux qui s'étaient mis dans des barques pour retourner à leurs jonques. Ce prélude parut leur causer tant d'épouvante, qu'on n'en vit plus paraître un sur les tillacs.
»Alors nos deux jonques les abordèrent avec la même vigueur. La mêlée fut effroyable et se soutint pendant plus d'un quart d'heure, jusqu'au départ de quatre lantées qui se détachèrent du rivage pour venir secourir les corsaires avec des gens frais. À cette vue, un Portugais nommé Diégo Meyrelez, qui était dans la jonque de Quiay-Panjam, poussa rudement un canonnier dont il avait remarqué l'ignorance, et pointant lui-même la pièce qui était chargée à cartouches, il y mit le feu avec tant d'habileté ou de bonheur, qu'il coula la première lantée à fond. Du même coup, plusieurs balles qui passèrent par-dessus la première tuèrent le capitaine de la seconde, et six ou sept soldats qui étaient proches de lui. Les deux autres demeurèrent si effrayées de ce spectacle, qu'elles s'efforçaient de retourner à terre, lorsque deux barques portugaises, chargées de pots-à-feu, s'avancèrent fort à propos pour y en jeter un fort grand nombre. Elles y mirent le feu avec une violence qui les fit brûler en un instant jusqu'à fleur d'eau. En vain les corsaires se jetèrent dans l'eau pour éviter les flammes; ils y trouvèrent la mort par les mains de nos gens qui les tuaient à coups de piques. Il n'en périt pas moins de deux cents dans les quatre lantées; car, celle qui avait perdu son capitaine étant tombée sous la jonque de Quiay-Panjam, il ne s'en sauva qu'un petit nombre, qui se jetèrent dans les flots.
»Ceux qui combattaient sur ces jonques ne se furent pas plus tôt aperçus de la ruine des lantées, qu'ils commencèrent à s'affaiblir, et plusieurs ne pensèrent qu'à chercher leur salut à la nage. Mais Coja-Acem, qui ne s'était pas encore fait reconnaître, accourut alors pour les encourager. Il portait une cotte d'armes écaillée de lames de fer, doublée de satin cramoisi, et bordée d'une frange d'or. Sa voix, qui se fit entendre avec une invocation de son prophète et des imprécations contre nous, ranima si vivement les plus timides, que, s'étant ralliés, ils nous firent tête avec une valeur surprenante. Faria, dont cette résistance ne fit qu'échauffer le courage, excita le nôtre par quelques mots pleins de foi, et se précipitant vers le chef des corsaires, qu'il regardait comme le principal objet de sa haine, il lui déchargea sur la tête un si grand coup de sabre, qu'il fendit son bonnet de mailles. Ce coup l'abattit à ses pieds. Aussitôt lui en portant un autre sur les jambes, il le mit hors d'état de se relever. Nos ennemis, qui virent tomber leur chef, poussèrent un grand cri. Ils fondirent si impétueusement sur Faria, qu'ils faillirent l'abattre à son tour; tandis que, nous serrant autour de lui, nous redoublâmes nos efforts pour sauver une vie à laquelle chacun de nous attachait la sienne. Le combat devint si furieux, que dans l'espace d'un demi-quart d'heure nous vîmes tomber sur le corps de Coja-Acem quarante-huit de ces désespérés, et nous perdîmes nous-mêmes quatorze chrétiens, entre lesquels nous eûmes la douleur de compter cinq Portugais. Alors nos ennemis, commençant à perdre courage, se retirèrent en désordre vers la proue, dans le dessein de s'y fortifier. Mais Quiay-Panjam, qui venait de ruiner les lantées, se présenta devant eux pour leur couper cette retraite. Ainsi pressés des deux côtés avec la même furie, il ne leur resta plus d'autre ressource que de se jeter dans les flots. Les nôtres, encouragés par la victoire et par le nom de Jésus-Christ, qui retentissait sur toutes les jonques, achevèrent de les exterminer à mesure qu'ils se précipitaient les uns sur les autres. Il en périt cent cinquante par le fer ou par le feu. La plupart des autres se noyèrent dans leur fuite ou furent assommés à coups d'aviron. On ne fit que cinq prisonniers, qui furent jetés à fond de cale, pieds et poings liés, dans le dessein d'en tirer diverses lumières par la force des tourmens. Mais ils se rendirent entre eux le service de s'égorger à belles dents. Le nombre de nos morts ne monta qu'à cinquante-deux, dont huit étaient de notre nation.
»Après avoir employé une partie du jour à leur rendre les honneurs de la sépulture, Faria fit le tour de l'île pour y chercher ce qui pouvait avoir appartenu au corsaire. Il découvrit dans une vallée fort agréable un village d'environ quarante maisons; et plus loin, sur le bord d'un ruisseau, une pagode où Coja-Acem avait mis ses malades. C'était dans le même lieu que ceux qui avaient échappé aux flots avaient pris le parti de se retirer. À la vue de Faria, qu'ils aperçurent de loin, ils députèrent quelques-uns d'entre eux pour implorer sa miséricorde; mais, fermant l'oreille à leurs prières, il répondit qu'il ne pouvait faire grâce à ceux qui avaient massacré tant de chrétiens: ces misérables étaient au nombre de quatre-vingt-seize. Nous mîmes le feu à six ou sept endroits de la pagode, qui, n'étant composée que de bois sec et couverte de feuilles de palmier, fut bientôt réduite en cendres. Les corsaires, attaqués par les flammes et la fumée, jetèrent des cris pitoyables, et quelques-uns se précipitèrent du haut des fenêtres; mais ils furent reçus sur les pointes de nos piques et de nos dards, et nous eûmes la satisfaction de rassasier notre vengeance.