Ce sont les Hollandais qui apportent à Surate toutes sortes d'épiceries. Les Anglais y apportent particulièrement du poivre.

Outre le gouverneur militaire de Surate, qui demeure constamment au château, comme s'il y était prisonnier, les habitans ont leur gouverneur civil, qui est chargé particulièrement de l'administration des affaires publiques et de la justice. Il ne s'éloigne guère plus souvent de son palais, pour être à portée de recevoir sans cesse les requêtes des principaux marchands, et de régler les affaires qui demandent une prompte exécution. S'il sort pour prendre l'air, il est assis sur un éléphant, dans un fauteuil magnifique. Outre le conducteur de l'animal, il a près de lui un domestique qui l'évente et qui chasse les mouches avec une queue de cheval attachée au bout d'un petit bâton de la longueur d'un pied. Cet éventail, tout simple qu'il doit paraître, est le seul en usage parmi les grands, et pour la personne même de l'empereur. Entre différentes marques de grandeur, le gouverneur de Surate nourrit plusieurs éléphans; il entretient une garde de cavalerie et d'infanterie pour la sûreté de sa personne et pour l'exécution de ses ordres.

Quoique Surate soit habitée par toutes sortes de nations, les querelles et les disputes mêmes y sont rares. Les Indiens idolâtres, plus propres à recevoir une injure qu'à la faire, évitent soigneusement tous les crimes odieux et nuisibles à la société, tels que le meurtre et le vol. Ovington apprit avec étonnement que dans une si grande ville il y avait plus de vingt ans que personne n'avait été puni de mort. L'empereur se réserve le droit des sentences capitales. On ne les communique qu'aux tribunaux les plus éloignés de sa cour; ainsi, dans les cas extraordinaires, on informe ce monarque du crime; et, sans faire venir le coupable, il impose le châtiment.

S'il se fait quelque vol à la campagne dans la dépendance de Surate, un officier, qui se nomme le poursdar, est obligé d'en répondre; il a sous ses ordres plusieurs compagnies de gens armés qui observent continuellement les grands chemins et les villages pour donner la chasse aux voleurs. En un mot, comme il y a peu de villes où le commerce soit aussi florissant qu'à Surate, il n'y en a guère où l'on apporte autant de soin au maintien du repos et de la sûreté publique.

Ovington parle avec complaisance d'un grand hôpital, dans le voisinage de cette ville, entretenu par les Banians, pour les vaches, les chèvres, les chiens, et d'autres animaux qui sont malades ou estropiés, ou trop vieux pour le travail. Un homme qui ne peut plus tirer de service d'un bœuf, et qui est porté à lui ôter la vie pour s'épargner la dépense de le nourrir, ou pour se nourrir lui-même de sa chair, trouve un Banian charitable qui ne manque pas, lorsqu'il est informé du danger de cet animal, de le demander au maître, et qui, l'achetant quelquefois assez cher, le place dans cet hôpital, où il est bien traité jusqu'au terme naturel de sa vie.

Près du même édifice on en voit un autre qui est fondé pour les punaises, les puces, et toutes les espèces de vermine qui sucent le sang des hommes. De temps en temps, pour donner à ces animaux la nourriture qui leur convient, on loue un pauvre homme pour passer une nuit sur un lit dans cet hôpital; mais on a la précaution de l'y attacher, de peur que, la douleur des piqûres l'obligeant de se retirer avant le jour, il ne puisse les nourrir à l'aise de son sang. C'est pousser un peu loin l'amour pour les animaux. Les sages de l'Inde n'ont-ils pas compris que tout ce qui ne vit que du mal d'autrui ne mérite pas de vivre? Ce n'est pas pour les insectes nourris à Surate que nous faisons cette réflexion.

Thévenot, voyageur français, regarde Surate et son canton comme la plus belle partie de la province du Guzarate, indépendamment des avantages extraordinaires que cette ville tire de son commerce; et la province même, comme la plus agréable de l'Indostan: c'était autrefois un royaume, qui tomba sous la domination du grand-mogol Akbar, vers l'année 1595.

C'est ici le lieu de placer une aventure fort touchante arrivée au voyageur Carré, dont nous venons de tirer les détails qui regardent Surate. Il traversait les déserts de l'Arabie; il s'était pourvu en Perse d'un guide arabe, nommé Hadgi-Hassem, dont on lui avait garanti le courage et la fidélité. Un jour que la disette d'eau, ou plutôt l'infection que les sauterelles avaient répandue dans tous les puits qui se trouvent sur la route, les avait réduits pour unique ressource à une petite provision d'eau fraîche qu'ils portaient dans des outres, ils aperçurent, à quatre cents pas d'une colline, un cavalier bien monté qui venait à eux à toute bride: ils s'arrêtèrent avec quelque défiance dans un lieu rempli de brigands: ils le couchèrent en joue, Carré armé de son fusil, et l'Arabe de son arc. Le cavalier retint son cheval, et leur cria en langue turque qu'il ne pensait point à les insulter. En leur tenant ce discours, il reculait sur ses traces pour se mettre hors de la portée du fusil qui lui était suspect. Lorsqu'il se crut en sûreté, il fit un signe de la main; et, baissant la pointe de sa lance, il fit entendre aux étrangers qu'il désirait leur parler.

Hadgi-Hassem ne balança point à s'approcher de lui: Carré les laissa un moment ensemble. Après quelques mots d'explication, le cavalier, s'étant assuré qu'il n'avait rien à craindre, descendit de cheval, et la conversation devint commune; mais les complimens ne furent pas longs. Il était si plein de son malheur, qu'il ne pouvait parler d'autre chose. «J'ai, leur dit-il, derrière cette colline, une grosse compagnie de gens que j'amène d'Alep. Avancez, vous allez être témoin de notre funeste situation, et peut-être aiderez-vous à notre salut.»

Carré et son guide montèrent la colline; ils découvrirent bientôt la caravane, composée d'une vingtaine de valets et d'environ cent chameaux qui servaient à porter deux cents filles âgées de douze à quinze ans: elles étaient dans un état dont la seule vue inspirait la pitié; couchées par terre, la plupart fort belles, mais les yeux baignés de larmes, et le désespoir peint sur leurs visages. Les unes jetaient des cris pitoyables; d'autres s'arrachaient les cheveux.