«Jamais de ma vie, dit l'auteur, je ne serai aussi touché que je le fus de ce spectacle; et, quoique j'entrevisse une partie de la vérité, je demandai au cavalier turc qui étaient ces misérables filles, et d'où venaient leurs lamentations. Il me répondit en italien que je voyais sa ruine entière; qu'il était un homme perdu, et plus désespéré cent fois que toutes ces filles ensemble. «Il y a dix ans, ajouta-t-il, que je les élève dans Alep, avec des soins et des peines infinies, après les avoir achetées bien cher. C'est ce que j'ai pu rassembler de plus beau en Grèce, en Géorgie, en Arménie; et dans le temps que je les conduis pour les vendre à Bagdad, où la Perse, l'Arabie et le pays du Mogol s'en fournissent, j'ai le malheur de les voir périr faute d'eau, pour avoir pris le chemin du désert, comme le plus sûr.»

»Ce récit m'inspira une égale horreur pour sa personne et pour sa profession. Cependant je feignis d'autres sentimens pour l'engager à nous apprendre le reste de son aventure. Il continua librement; et nous montrant des fossés qui venaient d'être comblés: «J'ai déjà fait enterrer, nous dit-il, plus de vingt de ces filles et dix eunuques qui sont morts pour avoir bu de l'eau des puits. C'est un poison mortel pour les hommes et les bêtes. À peine même y trouve-t-on de l'eau; ce ne sont que des sauterelles mortes, dont l'odeur seule est capable de tout infecter. Nous sommes réduits à vivre du lait des chameaux femelles; et si l'eau continue de nous manquer, il faut m'attendre à laisser dans ces déserts la moitié de mes espérances.»

»Pendant que je détestais au fond du cœur la barbarie de cet infâme marchand, la compassion dont j'étais rempli pour tant de malheureuses filles me tirait les larmes des yeux; mais je me crus près de mourir de saisissement et de douleur lorsque j'en vis neuf ou dix qui touchaient à leur fin, et que j'aperçus sur les plus beaux visages du monde les dernières convulsions de la mort.

»Je m'approchai d'une d'entre elles qui allait expirer, et coupant la corde qui attachait nos outres, je me hâtai de lui offrir à boire. Mon guide arabe devint furieux. Je compris par l'excès auquel il s'emporta combien ces peuples ont de férocité dans les mœurs. Il prit son arc, et d'un coup de flèche il tua la jeune fille que je voulais secourir. Ensuite il jura qu'il traiterait de même toutes les autres, si je continuais de leur donner de l'eau. «Ne vois-tu pas, me dit-il d'un ton brutal, que, si tu prodigues le peu d'eau qui nous reste, nous serons bientôt réduits à la même extrémité? Sais-tu que d'ici à vingt lieues il n'y en a pas une goutte qui ne soit empoisonnée par les sauterelles pouries?» En me tenant ce discours, il fermait les outres, et les attachait au cheval avec une action si violente et tant de fureur dans les yeux, que la moindre résistance l'eût rendu capable de m'attaquer moi-même.

»Cependant il conseilla au marchand turc d'envoyer quelques-uns de ses gens avec des chameaux dans les marais de Taiba, qui ne devaient pas être fort éloignés, et dans lesquels il se trouve des eaux vives qui pouvaient avoir été garanties de la corruption; mais la crainte que les Arabes de cette ville ne vinssent enlever ce qui lui restait de sa marchandise l'empêchait de prendre ce parti, et nous le laissâmes dans une irrésolution dont nous ne vîmes pas la fin.

»Je ne dirai rien des cris que j'entendis jeter à tant de victimes innocentes lorsque, nous voyant partir, elles perdirent l'espérance qu'elles avaient eue pendant quelques instans, de trouver du soulagement à la soif qui les consumait. Ce souvenir m'afflige encore.»

CHAPITRE III.

Goa.

L'île de Goa était, comme on l'a vu dans le premier volume de cet Abrégé, une dépendance du royaume de Décan; elle a donné son nom à la ville qui en est la capitale. Cette île, dont le circuit est d'environ huit lieues, est formée par une belle et grande rivière qui l'environne, et qui fait plusieurs autres îles peuplées d'Indiens et de Portugais. Cette rivière est assez profonde, quoique les grands vaisseaux, tels que les caraques et les galions, soient obligés de s'arrêter à l'embouchure, qui porte le nom de Barre. Les bords de l'île sont défendus par sept forteresses, dont les deux principales sont à l'embouchure de la rivière: l'une au nord, du côté de la terre ferme, qui est le pays de Bardes, dépendant aussi des Portugais, et pour la garde d'une belle fontaine d'eau fraîche autant que pour celle de la rivière; l'autre à l'opposite, sur un cap de l'île. Ces deux forteresses défendent fort bien l'entrée de la rivière; mais elles ne peuvent empêcher les navires étrangers de mouiller à la Barre, et par conséquent de fermer le passage aux vaisseaux portugais.