Le pouvoir du vice-roi portugais s'étend sur tous les établissemens de sa nation dans les Indes. Il y exerce tous les droits de l'autorité royale, excepté à l'égard des gentilshommes, que les Portugais nomment hidalgos. Dans les causes civiles comme dans les criminelles, ils peuvent appeler de sa sentence en Portugal; mais il les y envoie prisonniers les fers aux pieds. Ses appointemens sont peu considérables en comparaison des profits qui lui reviennent pendant ses trois ans d'administration. Le roi lui donne environ soixante mille pardos, ce qui suffit à peine pour son entretien, au lieu qu'il gagne quelquefois un million. Il se fait servir avec tout le faste de la royauté. Jamais on ne le voit manger hors de son palais, excepté le jour de la conversion de saint Paul, et celui du nom de Jésus, qu'il va dîner dans les maisons de jésuites qui portent ces noms. L'archevêque est le seul qui mange quelquefois à sa table. Ce prélat est lui-même un grand seigneur par son rang et par l'immensité de son revenu. Son autorité dans les Indes représente celle du pape, excepté à l'égard des jésuites, qui, ne voulant reconnaître que le pape même et leur général, étaient en procès avec lui depuis long-temps. Son revenu n'a pas de bornes, parce qu'outre les rentes annuelles qui sont attachées à la dignité d'archevêque et de primat des Indes, il tire des présens de tous les autres ecclésiastiques, et la principale part des biens confisqués par l'inquisition de Goa. On lui rend à peu près les mêmes honneurs qu'au vice-roi. Il mange en public avec la même pompe, et ne se familiarise pas plus avec la noblesse. Un évêque qu'il a sous ses ordres, et qui porte aussi le titre d'évêque de Goa, rend pour lui ses visites, comme il exerce en son nom la plupart des fonctions épiscopales.

Quant à ce qui regarde l'inquisition, le rédacteur de l'Histoire générale, avant de rapporter ce qu'en dit Pyrard, commence par remarquer que c'est un homme très-religieux, dont le caractère est bien établi, et dont le témoignage ne peut être suspect. Sa franchise, à qui la naïveté de son langage un peu vieux semble encore donner plus de poids, se manifeste tellement dans son récit, que le rédacteur n'a pas cru devoir y changer le moindre mot. Nous imiterons son exemple.

«Quant à leur inquisition, leur justice y est beaucoup plus sévère qu'en Portugal, et brûle fort souvent des Juifs que les Portugais appellent christianos novos, qui veut dire, nouveaux chrétiens. Quand ils sont une fois pris par la justice de la sainte inquisition, tous leurs biens sont saisis aussi, et ils n'en prennent guère qui ne soient riches. Le roi fournit à tous les frais de cette justice, si les parties n'ont de quoi; mais ils ne les attaquent ordinairement que quand ils savent qu'ils ont amassé beaucoup de biens. C'est la plus cruelle et impitoyable chose du monde que cette justice, car le moindre soupçon et la moindre parole, soit d'un enfant, soit d'un esclave qui veut faire déplaisir à son maître, font aussitôt prendre un homme, et ajouter foi à un enfant, pourvu qu'il sache parler. Tantôt on les accuse de mettre des crucifix dans les coussins sur quoi ils s'asseyent et s'agenouillent; tantôt qu'ils fouettent des images et ne mangent point de lard; enfin qu'ils observent encore leur ancienne loi, bien qu'ils fassent publiquement les œuvres de bons chrétiens. Je crois véritablement que le plus souvent ils leur font accroire ce qu'ils veulent, car ils ne font mourir que les riches, et aux pauvres ils donnent seulement quelque pénitence. Et ce qui est plus cruel et méchant, c'est qu'un homme qui voudra mal à un autre, pour se venger, l'accusera de ce crime; et étant pris, il n'y a ami qui ose parler pour lui, ni le visiter ou s'entremettre pour lui, non plus que pour les criminels de lèse-majesté. Le peuple n'ose non plus parler en général de cette inquisition, si ce n'est avec un très-grand honneur et respect; et si de cas fortuit il échappait quelque mot qui la touchât tant soit peu, il faudrait aussitôt s'accuser et se déférer soi-même, si vous pensiez que quelqu'un l'eût ouï; car autrement, si un autre vous déférait, on serait aussitôt pris. C'est une horrible et épouvantable chose d'y être une fois, car on n'a ni procureur ni avocat qui parle pour soi; mais eux sont juges et parties tout ensemble. Pour la forme de procéder, elle est toute semblable à celle d'Espagne, d'Italie et de Portugal. Il y en a quelquefois qui sont deux ou trois ans prisonniers sans savoir pourquoi, et ne sont visités que des officiers de l'inquisition, et sont en lieu d'où ils ne voient jamais personne. S'ils n'ont de quoi vivre, le roi leur en donne. Les Gentous et Maures indiens de Goa, de quelque religion que ce soit, ne sont pas sujets à cette inquisition, si ce n'est lorsqu'ils se sont faits chrétiens. Cependant, si d'aventure un Indien, Maure ou Gentou avait diverti ou empêché un autre qui aurait eu volonté de se faire chrétien, et que cela fût prouvé contre lui, il serait pris de l'inquisition, comme aussi celui qui aurait fait quitter le christianisme à un autre, comme il arrive assez souvent. Il me serait difficile de dire le nombre de tous ceux que cette inquisition fait mourir ordinairement à Goa. Je me contente de l'exemple seul d'un joaillier ou lapidaire qui y avait demeuré vingt-cinq ans et plus, et était marié à une Portugaise métisse, dont il avait une fort belle fille prête à marier, ayant amassé environ trente ou quarante mille crusades de bien. Or, étant en mauvais ménage avec sa femme, il fut accusé d'avoir des livres de la religion prétendue. Sur quoi étant pris, son bien fut saisi, la moitié laissée à sa femme, et l'autre à l'inquisition. Je ne sais ce qui en arriva, car je m'en vins là-dessus; mais je crois, plutôt qu'autre chose, qu'on l'a fait mourir, ou pour le moins tout son bien perdu pour lui. Il était Hollandais de nation. Au reste, toutes les autres inquisitions des Indes répondent à celle-ci de Goa. C'est toutes les bonnes fêtes qu'ils font justice. Ils font marcher tous ces pauvres criminels ensemble avec des chemises ensoufrées et peintes de flammes de feu; et la différence de ceux qui doivent mourir d'avec les autres, est que les flammes vont en haut, et celles des autres en bas. On les mène droit à la grande église, qui est assez près de la prison, et sont là durant la messe et le sermon, auquel on leur fait de grandes remontrances; après, on les mène au Campo Santo-Lazaro, et là on brûle les uns en présence des autres qui y assistent.»

C'est un spectacle curieux de voir tous les nouveaux chrétiens de la domination portugaise avec un grand chapelet de bois qu'ils portent au cou; et les Portugais mêmes, hommes et femmes, qui en portent sans cesse un entre les mains, sans le quitter dans les exercices les plus profanes et les plus opposés aux bonnes mœurs. Ils ont quelques autres usages d'une piété assez mal entendue. À la messe, par exemple, lorsque le prêtre lève l'hostie consacrée, ils lèvent tous le bras, comme s'ils voulaient la montrer, et crient deux ou trois fois de toute leur force, misericordia! Ils poussent un cri bien plus effrayant, au rapport de quelques voyageurs modernes, lorsque, se précipitant vers le lieu où l'on exécute les autodafé, et pleins de cette curiosité barbare qui se permet le spectacle d'un supplice, ils répètent, en se pressant les uns sur les autres, à l'aspect d'un juif qu'on va brûler, judeo! judeo! Ce murmure sourd, ce frémissement d'une rage pieuse (je le répète d'après un voyageur français qui en a été témoin) fait frissonner jusqu'au fond de l'âme; il semble qu'alors tout un peuple soit composé de bourreaux. En général, tout ce qu'on rapporte de cette nation prouve une dévotion sombre et mélancolique, un culte de terreur qui rappelle ce mot de La Bruyère: «Il y a des gens dont on peut dire, non pas qu'ils craignent Dieu, mais qu'ils en ont peur.» On pourrait citer aussi ce beau vers de la tragédie d'Oreste qui peint Clytemnestre tremblant devant les dieux:

Elle semblait les craindre, et non les adorer.

CHAPITRE IV.

Golconde.

La division générale de l'Inde présente d'abord à nos recherches les régions situées en-deçà du Gange, que l'on peut distinguer en deux parties, l'occidentale, nommée autrement côte de Malabar, dont nous venons de parler; et l'orientale, qui s'étend vers la côte de Coromandel. On sent bien que notre plan n'est point de donner une description exactement géographique de toutes les contrées situées entre ces deux côtes. Nous nous bornons à suivre les voyageurs dans les pays d'où l'on peut tirer des détails intéressans, et qui ont paru fixer principalement leur attention. Nous ne nous sommes arrêté sur la côte de Malabar, qu'à Surate et à Goa. Avant de passer sur la côte opposée, nous trouvons sur notre route Golconde, qui mérite d'occuper nos lecteurs. Gingi, Tanjaour, Maduré, et tous les pays qui s'étendent vers la pointe du cap Comorin, ne nous offrent rien, dans les récits des voyageurs, qui puisse ajouter aux notions que nous cherchons à prendre du grand pays de l'Inde. Nos observations sur ce pays étant principalement tirées de Tavernier, nous croyons devoir dire un mot de ce célèbre voyageur qui a reçu tant d'éloges et essuyé tant de censures. Lorsqu'il raconte sur la foi d'autrui, on peut croire et on a prouvé que ces récits sont souvent fabuleux; mais, comme il ne manque ni de probité ni de lumières, on peut d'autant moins le démentir sur ce qu'il a vu de ses propres yeux, qu'en le comparant avec les voyageurs les plus estimés, on ne s'aperçoit point qu'il soit jamais en contradiction avec eux. Son critique le plus violent a été le ministre Jurieu; mais, par le mal que Tavernier avait dit des Hollandais dans ses voyages, on peut présumer qu'il entrait dans les censures de Jurieu beaucoup de partialité nationale; et le caractère connu de ce critique protestant, l'amertume et la violence de ses déclamations contre Tavernier, doivent faire penser qu'il écoutait beaucoup plus son animosité personnelle que le zèle de la vérité. Bayle, en convenant lui-même des reproches qu'on peut faire à Tavernier, le justifie sur le degré de croyance qu'il mérite quand il parle comme témoin oculaire, et infirme le témoignage de Jurieu par une réflexion très-juste: «Que n'a-t-on pris, dit-il, le parti d'opposer relation à relation, faits à faits, au lieu d'entasser des injures personnelles?»

Jean-Baptiste Tavernier était né, en 1605, à Paris, où son père, natif d'Anvers, était venu s'établir pour y faire le commerce des cartes géographiques. Les curieux qui venaient en acheter chez lui, s'y arrêtant quelquefois à discourir sur les pays étrangers, l'inclination naturelle du jeune Tavernier pour les voyages ne fut pas moins échauffée par leurs discours que par la vue de tant de cartes. Aussi commença-t-il à s'y livrer dès sa plus tendre jeunesse. On apprendra par son exemple que l'ardeur et l'industrie peuvent conduire à la fortune avec fort peu de secours. Il gagna dans ses voyages d'Orient des biens si considérables par le commerce de pierreries, qu'à son retour en 1668, après avoir été anobli par Louis XIV, il se vit en état d'acheter la baronnie d'Aubonne, au canton de Berne, sur les bords du lac de Genève. Cependant la malversation d'un de ses neveux, auquel il avait confié la direction d'une cargaison de deux cent vingt-deux mille livres, dont il espérait tirer au Levant plus d'un million de profit, jeta ses affaires dans un si grand désordre, que, pour payer ses dettes ou pour se mettre en état de former d'autres entreprises, il vendit cette terre à M. du Quesne, fils aîné d'un de nos grands hommes de mer. Ensuite, s'étant mis en chemin dans l'espérance de réparer ses pertes par de nouveaux voyages, il mourut à Moscou, dans le cours du mois de juillet 1689, âgé de quatre-vingt-quatre ans.