Il avait recueilli quantité d'observations dans six voyages qu'il avait faits pendant l'espace de quarante ans, en Turquie, en Perse et aux Indes; mais un si long commerce avec les étrangers lui avait fait négliger sa langue naturelle, jusqu'à le mettre hors d'état de dresser lui-même ses relations: elles ont été rédigées par différens écrivains, Chappuzeaux, La Chapelle, etc.
Le royaume de Golconde prend son nom de la ville de Golconde, qui en est la capitale, et que les Persans et les Mogols ont nommée Haïderabad, située à 17 degrés et demi de latitude nord. On ne trouve dans aucun voyageur l'exacte mesure de son étendue; et les itinéraires de Tavernier ne peuvent donner là-dessus que des lumières d'autant plus imparfaites, que diverses révolutions y ont apporté beaucoup de changemens; mais en général c'est un pays dont on vante la fertilité. Il produit abondamment du riz et du blé, toutes sortes de bestiaux et de volailles, et les autres nécessités de la vie. On y voit quantité d'étangs qui sont remplis de bon poisson, surtout d'une espèce d'éperlans fort délicats.
Le climat est fort sain. Les habitans divisent leurs années en trois saisons: mars, avril, mai et juin font l'été; car, dans cet espace, non-seulement l'approche du soleil cause beaucoup de chaleur, mais le vent, qui semblerait devoir la tempérer, l'augmente à l'excès; il y souffle ordinairement vers le milieu de mai un vent d'ouest qui échauffe plus l'air que le soleil même. Dans les chambres les mieux fermées, le bois des chaises et des tables est si ardent, qu'on n'y saurait toucher, et qu'on est obligé de jeter continuellement de l'eau sur le plancher et sur les meubles; mais cette ardeur excessive ne dure que six ou sept jours, et seulement depuis neuf heures du matin jusqu'à quatre heures après midi; il s'élève ensuite un vent frais qui la tempère agréablement. Ceux qui ont la témérité de voyager pendant ces extrêmes chaleurs sont quelquefois étouffés dans leurs palanquins. Elles dureraient pendant tous les mois de juillet, d'août, de septembre et d'octobre, si les pluies continuelles qui tombent alors en abondance ne rafraîchissaient l'air, et n'apportaient aux habitans le même avantage que les Égyptiens reçoivent du Nil. Leurs terres étant préparées par cette inondation, ils y sèment leur riz et leurs autres grains, sans espérer d'autres pluies avant la même saison de l'année suivante. Ils comptent leur hiver au mois de décembre, de janvier et de février: mais l'air ne laisse pas d'être alors aussi chaud qu'il est au mois de mai dans les provinces septentrionales de France; aussi les arbres de Golconde sont-ils toujours verts et toujours chargés de fruits mûrs. On y fait deux moissons de riz. Il se trouve même des terres qu'on sème trois fois.
Les habitans de Golconde sont presque tous de belle taille, bien proportionnés, et plus blancs de visage qu'on ne saurait se l'imaginer d'un climat si chaud. Il n'y a que les paysans qui soient un peu basanés. Leur religion est un mélange d'idolâtrie et de mahométisme. Ceux qui sont attachés à la secte de Mahomet ont adopté la doctrine des Persans. Les idolâtres suivent celle des bramines.
Quoique l'usage fasse donner à présent le nom de Golconde à la capitale du royaume, elle se nomme proprement Bagnagar. Golconde est une forteresse qui en est éloignée d'environ deux lieues, où le roi fait sa résidence ordinaire, et qui n'a pas moins de deux lieues de circuit. La ville de Bagnagar fut commencée par le bisaïeul du monarque qui occupait le trône pendant le voyage de Tavernier, à la sollicitation d'une de ses femmes qu'il aimait passionnément, et qui se nommait Nagar. Ce n'était auparavant qu'une maison de plaisance où l'on entretenait de fort beaux jardins pour le roi. En y jetant les fondemens d'une grande ville, il lui fit prendre le nom de sa femme; car Bag-Nagar signifie le jardin de Nagar. On y rencontre à peu de distance quantité de grandes roches, qui ressemblent à celles de la forêt de Fontainebleau. Une grande rivière baigne les murs du côté du sud-ouest, et va se jeter proche de Mazulipatan, dans le golfe de Bengale; on la passe à Bagnagar sur un grand pont de pierre, dont la beauté ne le cède guère à celle du Pont-Neuf de Paris. La ville est bien bâtie et de la grandeur de celle d'Orléans. On y voit plusieurs belles et grandes rues, mais qui, n'étant pas mieux pavées que toutes les villes de Perse et des Indes, sont fort incommodes en été par le sable et la poussière dont elles sont remplies.
Dans un endroit de la ville, dit Tavernier, on voit une pagode commencée depuis cinquante ans, et demeurée imparfaite, qui sera la plus grande de toutes les Indes, s'il arrive jamais qu'elle soit achevée. On admire surtout la grandeur des pierres. Celle de la niche, qui est l'endroit où doit se faire la prière, est une roche entière, d'une si prodigieuse grosseur, que cinq ou six cents hommes ont employé cinq ans à la tirer de la carrière, et qu'il a fallu quatorze cents bœufs pour la traîner jusqu'à l'édifice. Une guerre du roi de Golconde et du Mogol a fait suspendre ce bel ouvrage, qui aurait passé, suivant Tavernier, pour le plus merveilleux monument de toute l'Asie.
Le peuple de Golconde est divisé en quarante-quatre tribus; et cette division sert à régler les rangs et les prérogatives. La première tribu est celle des bramines, qui sont les prêtres du pays, et les docteurs de la religion dominante. Ils entendent si bien l'arithmétique, que les mahométans mêmes les emploient pour leurs comptes. Leur méthode est d'écrire avec une pointe de fer sur des feuilles de palmier. Ils tiennent par tradition, de leurs ancêtres, les secrets de la médecine et de l'astrologie, qu'ils ne communiquent jamais aux autres tribus. L'Anglais Méthold vérifia par diverses expériences qu'ils n'entendent pas mal le calcul des temps, et la prédiction des éclipses. C'est par l'exercice continuel de ces connaissances qu'ils ont si bien établi leur réputation dans toutes les Indes, qu'on n'entreprend rien sans les avoir consultés. Mais rien n'a tant servi à la relever que l'honneur qu'ils ont eu de donner deux rois de leur race, l'un à Calicut, et l'autre à la Cochinchine. Après eux, la tribu des famgams tient le second rang. C'est un autre ordre de prêtres qui observent les cérémonies des bramines, mais qui ne prennent point d'autre nourriture que du beurre, du lait, et toutes sortes d'herbages, à l'exception des ognons, auxquels ils ne touchent jamais, parce qu'il s'y trouve certaines veines qui paraissent avoir quelque ressemblance avec du sang.
Les comitis, qui composent la troisième tribu, sont des marchands, dont le principal commerce est de rassembler les toiles de coton qu'ils revendent en gros, et de changer les monnaies. Leur habileté va si loin dans les changes, qu'à la seule vue d'une pièce d'or ils parient d'en connaître la valeur à un grain près. La tribu des campoveros, qui suit immédiatement, est composée de laboureurs et de soldats. C'est la plus nombreuse; elle ne rejette l'usage d'aucune sorte de viande, à l'exception des bœufs et des vaches; mais elle regarde comme un si grand excès d'inhumanité, de tuer des animaux dont l'homme reçoit tant de services, que le plus indigent de cet ordre n'en vendrait pas un pour la plus grosse somme aux étrangers qui les mangent, quoique entre eux ils se les vendent pour quatre francs ou cent sous. La tribu suivante est celle des femmes de débauche, dont on distingue deux sortes: l'une, de celles qui ne se prostituent qu'aux hommes d'une tribu supérieure; l'autre, des femmes communes qui ne refusent leurs faveurs à personne. Elles tiennent cette infâme profession de leurs ancêtres, qui leur ont acquis le droit de l'exercer sans honte. Les filles de leur tribu, qui ont assez d'agrémens pour n'être pas rebutées de l'autre sexe, sont élevées dans l'unique vue de plaire. Les plus laides sont mariées à des hommes de la même tribu, dans l'espérance qu'il naîtra d'elles des filles assez belles pour réparer la disgrâce de leurs mères.
On fait apprendre aux plus jolies le chant, la danse, et tout ce qui peut leur rendre le corps souple. Elles prennent des postures qu'on croirait impossibles. «J'ai vu, dit Méthold, une fille de huit ans lever une de ses jambes aussi droit, par-dessus la tête, que j'aurais pu lever mon bras, quoiqu'elle fût debout et soutenue seulement sur l'autre. Je leur ai vu mettre les plantes des pieds sur la tête.» Tavernier dit: «Il y a tant de femmes publiques dans la capitale, dans ses faubourgs et dans la forteresse, qu'on en compte ordinairement plus de vingt mille sur les rôles du déroga. Elles ne paient point de tribut, mais elles sont obligées, tous les vendredis, de venir en certain nombre, avec leur intendante et leur musique, se présenter devant le balcon du roi. Si ce prince s'y trouve, elles dansent en sa présence; et s'il n'y est pas, un eunuque vient leur faire signe de la main qu'elles peuvent se retirer. Le soir, à la fraîcheur, on les voit devant les portes de leurs maisons, qui sont de petites huttes; et quand la nuit vient, elles mettent pour signal à la porte une chandelle ou une lampe allumée. C'est alors qu'on ouvre aussi toutes les boutiques où l'on vend le tari. On l'apporte de cinq ou six lieues dans des outres, sur des chevaux qui en portent une de chaque côté, et qui vont le grand trot. Le roi tire de l'impôt qu'il met sur le tari un revenu considérable; et c'est principalement dans cette vue qu'il permet tant de femmes publiques, parce qu'elles en occasionnent une grande consommation. Ces femmes ont tant de souplesse, que, lorsque le roi qui règne présentement voulut aller voir la ville de Masulipatan, neuf d'entre elles représentèrent bien la figure d'un éléphant, quatre faisant les quatre pieds, quatre autres le corps, et une la trompe; et le roi, monté dessus comme sur un trône, fit de la sorte son entrée dans la ville.
Les orfévres, les charpentiers, les maçons, les marchands en détail, les peintres, les selliers, les barbiers, les porteurs de palanquins, en un mot, toutes les professions qui servent aux usages de la société, font autant de tribus qui ne s'allient jamais entre elles, et qui n'ont pas d'autre relation avec les autres que celles de l'intérêt et des besoins mutuels. La dernière est celle des piriaves. Cette malheureuse espèce de citoyens n'est reçue dans aucune autre tribu: elle n'a pas même la permission de demeurer dans les villes. Le plus vil artisan d'une tribu supérieure, qui aurait touché par hasard un piriave, serait obligé de se laver aussitôt. Leur fonction est de préparer les cuirs, de faire des sandales et d'emballer les marchandises. Malgré cette odieuse différence, toutes les tribus ont la même religion et les mêmes temples; car le mahométisme n'a guère trouvé de faveur qu'à la cour. Ces temples sont ordinairement fort obscurs, et n'ont pas d'autre lumière que celle qu'ils reçoivent par les portes, qui demeurent toujours ouvertes. Chacun y choisit son idole. Ils servent aussi de retraite à ceux qui voyagent. Méthold fut obligé de se loger un jour dans le temple de la Petite-Vérole, dont l'idole principale représentait une grande femme maigre, avec deux têtes et quatre bras. Le fondateur de cet édifice lui raconta que, cette maladie s'étant répandue dans sa famille, il avait fait vœu de lui bâtir un temple, et qu'elle avait cessé aussitôt. Les plus dévots, s'ils sont moins riches, lui font un autre vœu. Méthold fut témoin du zèle avec lequel il s'exécute. On fait à l'adorateur deux ouvertures avec un couteau dans les chairs des épaules, et l'on y passe les pointes de deux crocs de fer. Ces crocs tiennent au bout d'une solive posée sur un essieu, qui est porté par deux roues de fer, de sorte que la solive a son mouvement libre. D'une main l'adorateur tient un poignard; de l'autre une épée. On l'élève en l'air, et dans cet état on lui fait faire un quart de lieue de chemin par le mouvement des roues. Pendant cette procession il fait mille différens gestes avec ses armes. Méthold, qui en vit successivement accrocher quatorze à la solive, s'étonna que la pesanteur du corps ne fît pas rompre la peau par laquelle il est attaché. Cette douleur n'arrache aucune marque d'impatience à ceux qui la souffrent. On met un appareil sur leurs plaies; ils retournent chez eux dans un triste état, mais consolés par le respect et l'admiration des spectateurs.