Le droit de marier les enfans appartient aux pères et aux mères, qui leur choisissent toujours un parti dans la même tribu, et le plus souvent dans la même famille; car ils n'ont aucun égard pour les degrés de parenté. Ils ne donnent rien aux filles en les mariant; le mari est même obligé de faire quelque présent au père. On marie les garçons dès l'âge de cinq ans, et les filles à l'âge de trois; mais on suit les lois de la nature pour la consommation. Elle est fort avancée dans un climat si chaud; et Méthold a vu des filles devenir mères avant l'âge de douze ans. La cérémonie du mariage consiste à promener les deux époux dans un palanquin, par les rues et les places publiques. À leur retour, un bramine étend un drap sous lequel il fait passer une jambe au mari, pour presser de son pied nu celui de la jeune épouse, qui est dans le même état. Si le mari meurt avant sa femme, la veuve n'a jamais la liberté de se remarier, sans excepter celles dont le mariage n'a point été consommé. Leur condition devient fort malheureuse. Elles demeurent renfermées dans la maison de leur père, dont elles n'obtiennent jamais la permission de sortir; assujetties aux ouvrages les plus fatigans, privées de toutes sortes d'ornemens et de plaisirs. Enfin cette contrainte est si pénible, que la plupart prennent la fuite pour mener une vie plus libre; mais elles sont obligées de s'éloigner de leur famille, dans la crainte d'être empoisonnées par leurs parens, qui se font un honneur de cette vengeance.
L'usage leur laisse indifféremment la liberté de brûler leurs morts ou de les enterrer. On jette les cendres des uns dans la rivière la plus voisine; les autres sont ensevelis les jambes croisées, c'est-à-dire, dans la posture où ils s'asseyent ordinairement. Si l'on en croit la tradition du pays, les femmes étaient autrefois si livrées à la débauche, qu'elles empoisonnaient leurs maris pour s'y abandonner plus librement. Ce désordre, répandu dans toutes les conditions, ne put être arrêté que par de rigoureuses lois qui obligeaient une veuve de se brûler avec son mari, sur le seul fondement qu'elle pouvait avoir procuré sa mort par l'avantage qu'elle trouvait à lui survivre. Cet usage subsiste encore dans quelques autres pays des Indes; mais, du temps de Méthold, on en avait adouci la rigueur à Golconde. La loi n'ôtait aux veuves que la liberté de se remarier, en leur laissant néanmoins celle de se brûler par un simple mouvement de tendresse, et dans l'espérance de rejoindre l'objet de leur affection. Ce motif n'a souvent que trop de force, surtout dans de jeunes femmes qui se voient condamnées pour le reste de leur vie aux horreurs du veuvage. On peut même conclure du récit de Méthold non-seulement que les femmes sont élevées dans des préjugés favorables à l'ancien usage, mais que toute la nation n'est pas fâchée qu'il se perpétue.
Il nous reste à parler des mines de Golconde. Tavernier se vante d'être le premier Européen qui les ait visitées; il se trompe. Ce même anglais Méthold, dont nous avons mêlé les observations à celles de Tavernier, avait fait un voyage aux mines en 1622; et nous transcrirons son récit avant celui du voyageur français.
Méthold ayant entendu parler avec admiration d'une mine de diamans dont le roi de Golconde s'était mis en possession, et qui attirait tous les joailliers des pays voisins, ne put résister à la curiosité de la visiter. On attribuait cette découverte au hasard. Un berger, gardant son troupeau dans un champ écarté, avait donné du pied contre une pierre qui lui avait paru jeter quelque éclat. Il l'avait ramassée, et l'ayant vendue pour un peu de riz à quelqu'un qui n'en connaissait pas mieux la valeur, elle était passée de mains en mains, sans rapporter beaucoup de profit à ses maîtres, jusqu'à celle d'un marchand plus éclairé, qui, par de longues recherches, était parvenu enfin à découvrir la mine. Méthold, également curieux de voir le lieu d'où l'on tirait une si riche production de la nature, et de connaître l'ordre qui s'observait dans le travail, entreprit ce voyage avec Socore et Thomason, tous deux employés comme lui au service de la compagnie anglaise dans le comptoir de Masulipatan.
Ils employèrent quatre jours à traverser un pays désert, stérile et rempli de montagnes. Cet espace leur parut d'environ cent huit milles d'Angleterre. Le premier étonnement fat de trouver les environs de la mine fort peuplés, non-seulement par la multitude des ouvriers que le roi ne cessait pas d'y envoyer, mais encore par un grand nombre d'étrangers que l'avidité du gain attirait de toutes les contrées voisines. Les trois Anglais se logèrent dans une hôtellerie assez commode; et pour suivre l'usage établi, ils rendirent une visite de civilité au gouverneur, Radja Ravio, qui était bramine; le roi l'avait chargé de recevoir les droits de la couronne, et de conserver l'ordre entre quantité de nations différentes. Cet officier leur fit voir de fort beaux diamans dont le plus précieux était de trente carats, et pouvait se tailler en pointe.
Le jour suivant ils se rendirent à la mine: elle n'est qu'à deux lieues de la ville de Golconde. Le nombre des ouvriers ne montait pas à moins de trente mille. Les uns fouillaient la terre, les autres en remplissaient des tonneaux. D'autres puisaient l'eau qui s'amassait dans les ouvertures. D'autres portaient la terre de la mine dans un lieu fort uni, sur lequel ils l'étendaient à la hauteur de quatre ou cinq pouces; et la laissant sécher au soleil, ils la broyaient le jour suivant avec des pierres. Ils ramassaient avec soin tous les cailloux qui s'y trouvaient. Ils les cassaient sans aucune précaution. Quelquefois ils y trouvaient des diamans. Plus souvent ils n'en trouvaient pas. Mais on assura Méthold qu'ils connaissaient à la vue les terres qui donnaient le plus d'espérance, et qu'ils les distinguaient même à l'odeur. Il ne put douter du moins qu'ils n'eussent quelque moyen de faire cette distinction sans rompre les mottes de terre et les cailloux; car dans quelques endroits ils ne faisaient qu'égratigner un peu de terre; et dans d'autres ils fouillaient jusqu'à la profondeur de cinquante à soixante pieds.
La terre de cette mine est rouge, avec des veines d'une matière qui ressemble beaucoup à de la chaux, quelquefois blanches et quelquefois jaunes. Elle est mêlée de cailloux qui se lèvent attachés plusieurs ensemble. Au lieu d'y faire des allées et des chambres comme dans les mines de l'Europe, on creuse droit en bas, et l'on fait comme des puits carrés. Méthold ne peut assurer si les mineurs s'attachent à cette méthode pour suivre le cours de la veine, ou si c'est un simple effet de leur ignorance; mais ils ont une manière de tirer l'eau des mines qui lui parut préférable à toutes nos machines: elle consiste à placer les uns au-dessus des autres un grand nombre d'hommes qui se donnent l'eau de mains en mains. Rien n'est plus prompt que ce travail; et la diligence y est d'autant plus nécessaire, que l'endroit où l'on a travaillé à sec pendant toute la nuit se trouverait le matin presque rempli d'eau.
La mine était affermée à Marcanda, riche marchand de la tribu des orfévres, qui en payait annuellement la somme de trois cent mille pagodes, sans compter que le roi se réservait tous les diamans au-dessus de dix carats. Ce fermier général avait divisé le terrain en plusieurs portions carrées qu'il louait à d'autres marchands. Les punitions étaient très-rigoureuses pour ceux qui entreprenaient de frauder les droits: mais cette crainte n'empêchait pas qu'on ne détournât sans cesse quantité de beaux diamans. Méthold en vit deux de cette espèce qui approchaient chacun de vingt carats, et plusieurs de dix ou douze. Mais, malgré le péril auquel on s'expose en les montrant, ils se vendent fort cher.
Cette mine est située au pied d'une grande montagne, assez proche de Chrischna, grand fleuve qui coule à l'est. Le pays est naturellement si stérile, qu'il ne pouvait passer que pour un désert avant cette découverte. On admirait avec quelle promptitude il s'était peuplé, et l'on y comptait alors plus de cent mille hommes, ouvriers ou marchands. Les vivres y étaient d'autant plus chers, qu'on était obligé de les y apporter de fort loin; et les maisons assez mal bâties, parce qu'on se formait des logemens proportionnés au peu de séjour qu'on y devait faire. Peu de temps après, un ordre du roi fit fermer la mine et disparaître tous les habitans. On s'imagina que le dessein de ce prince était d'augmenter le prix et la vente des diamans: mais quelques Indiens mieux instruits apprirent à Méthold que cet ordre était venu à l'occasion d'une ambassade du Mogol qui demandait au roi de Golconde trois livres pesant de ses plus beaux diamans. Aussitôt que les deux cours se furent accordées, on recommença le travail, et la mine était presque épuisée lorsque Méthold quitta Masulipatan.
Ce pays produit aussi beaucoup de cristal et quantité d'autres pierres transparentes, telles que des grenats, des améthystes, des topazes et des agates. Il s'y trouve beaucoup de fer et d'acier qui se transporte en divers endroits des Indes.