On ne connaît dans le pays aucune mine d'or ni de cuivre. Il se trouve dans un seul endroit des montagnes une grande quantité de bézoards, qu'on tire du ventre des chèvres. Méthold parle avec admiration de la multitude de ces animaux qu'on ne cesse pas de tuer, pour chercher ces précieuses pierres dans leurs entrailles. Quelques-unes en donnent trois ou quatre, les unes longues, d'autres rondes, mais toutes fort petites. On a fait une expérience singulière sur ces chèvres. De quatre qui furent transportées à cent cinquante milles de leurs montagnes, on en ouvrit deux aussitôt après, et l'on y trouva des bézoards. On laissa passer dix jours pour ouvrir la troisième, et l'on vit à quelques marques qu'elle en avait eu. Dans la quatrième, qui ne fut ouverte qu'un mois après, on ne trouva ni bézoards, ni la moindre marque de pierre. Méthold en conclut que la nature produit dans ces montagnes quelque arbre ou quelque plante qui, servant de nourriture aux chèvres, concourt à la production du bézoard. Il ajoute à cette courte relation que la teinture, ou plutôt, dit-il, la peinture des toiles de ce pays (car les plus fines se peignent au pinceau) est la meilleure et la plus belle de toutes celles de l'Orient. La couleur dure autant que l'étoffe. On la tire d'une plante qui ne croît point dans d'autres lieux, et que les habitans nomment chay.

Le récit de Tavernier est plus étendu. Il s'était rendu dans le golfe Persique, où l'espérance du gain et sa profession de joaillier l'avaient engagé à acheter un grand nombre de perles. Il résolut d'entreprendre le voyage de Golconde pour se fournir de ce qu'il trouverait de plus riche dans les mines de diamans, et pour vendre au roi ses perles, dont la moindre était de trente-quatre carats. L'espèce de curiosité que peut inspirer ce voyage nous empêche de rien retrancher de son itinéraire, que plusieurs de nos lecteurs seront bien aises de suivre.

Il s'embarqua le onzième jour de mai 1652 sur un grand vaisseau du roi de Golconde, qui vient en Perse tous les ans, chargé de toiles fines et de chites, ou de toiles peintes, dont les fleurs sont au pinceau; ce qui les rend plus belles et les plus chères que celles qui se font au moule. La compagnie hollandaise s'étant accoutumée à donner aux vaisseaux des rois de l'Inde un pilote, un sous-pilote et deux ou trois canonniers, il y avait six matelots hollandais dans l'équipage du vaisseau. Les marchands arméniens et persans qui passaient aux Indes pour leur commerce y étaient au nombre de cent. On avait aussi à bord cinquante-six chevaux que le roi de Perse envoyait au roi de Golconde.

Après quelques jours de navigation il s'éleva un vent des plus impétueux. Le bâtiment, qu'on avait eu l'imprudence de laisser sécher pendant cinq mois au port de Bender-Abassi, commença bientôt à faire eau de toutes parts; et, par un autre malheur, les pompes ne valaient rien. On fut obligé de recourir à deux balles de cuirs de Russie qu'un marchand portait aux Indes, où ces belles peaux, qui sont très-fraîches, servent à couvrir les lits de repos. Quatre ou cinq cordonniers qui se trouvaient heureusement à bord, entreprirent d'en faire des seaux qui ne tenaient pas moins d'une pipe, et rendirent un service important dans un si grand danger. À l'aide d'un gros câble auquel on attacha autant de poulies qu'il y avait de seaux, on vint à bout, dans l'espace d'une heure ou deux, de tirer toute l'eau du vaisseau par cinq grands trous qu'on fit en divers endroits du tillac.

Le temps étant devenu plus doux, on arriva le 2 juillet au port de Masulipatan. Les facteurs anglais et hollandais y reçurent fort civilement Tavernier, et lui donnèrent plusieurs fêtes dans un beau jardin que les Hollandais ont à une demi-lieue de la ville; mais, apprenant le dessein qu'il avait de se rendre à Golconde, ils l'avertirent que le roi n'achetait rien de rare ni de haut prix sans avoir consulté Mirghimola, son premier ministre et général de ses armées, qui faisait alors le siége de Gandicot, ville de la province de Carnatic, dans le royaume de Visapour. Tavernier ne balança point à prendre cette route; il acheta une sorte de voiture qui se nomme pallekis, avec trois chevaux et six bœufs, pour porter lui, ses valets et son bagage; et son départ ne fut différé que jusqu'au 21 juillet.

Il fit trois lieues le premier jour pour aller passer la nuit dans le village de Nilmol. Le 22 il fit six lieues jusqu'à Vouhir, autre village avant lequel on passe une rivière sur un radeau; le 23, après une marche de six heures, il arriva dans Patemet, mauvais village où la violence des pluies l'obligea de s'arrêter trois jours.

Le 27, n'ayant pu faire qu'une lieue et demie jusqu'à Bézoara, par des chemins que les grandes eaux avaient rompus, il s'y arrêta quatre autres jours. Une rivière qu'il avait à passer s'était changée en torrent si rapide, que la barque ne pouvait résister au courant, sans compter qu'il fallut du temps pour laisser passer les chevaux du roi de Perse. On les menait à Mirghimola, par la même raison qui forçait Tavernier de voir ce ministre avant de se rendre à Golconde. Pendant le séjour qu'il fit à Bézoara il visita plusieurs pagodes. Le nombre en est plus grand dans cette contrée qu'en tout autre endroit des Indes, parce qu'à l'exception des gouverneurs et de quelques-uns de leurs domestiques qui sont mahométans, tous les peuples y sont idolâtres.

Il partit de Bézoara le 31, et, passant la rivière, qui était large alors d'une demi-lieue, il arriva trois lieues plus loin devant une grande pagode bâtie sur une plate-forme où l'on monte par quinze ou vingt marches. On y voit la figure d'une vache, d'un marbre fort noir, et quantité d'autres idoles. Les plus hideuses sont celles qui reçoivent le plus d'adorations et d'offrandes. Un quart de lieue au delà, on traverse un gros village. Le même jour Tavernier fit encore trois lieues pour arriver à Kakkali, village proche duquel on voit dans une petite pagode cinq ou six idoles de marbre assez bien faites. Le lendemain, après une marche de sept heures, il alla descendre à Condevir, grande ville avec un double fossé revêtu de pierres de taille. On y arrive par un chemin qui est fermé des deux côtés d'une forte muraille où, d'espace en espace, on voit quelques tours rondes peu capables de défense. Cette ville touche au levant d'une montagne d'une lieue de tour, environnée par le haut d'un bon mur, avec une demi-lune de cinquante en cinquante pas. Elle a dans son enceinte trois forteresses dont on néglige l'entretien.

Le 2 d'août Tavernier et les compagnons de son voyage ne firent que six lieues pour aller passer la nuit dans le village de Copenour. Le 3, après avoir fait huit lieues, ils entrèrent dans Adanqui, village assez considérable, qui est accompagné d'une fort grande pagode, où l'on voit les ruines de quantité de chambres qui avaient été faites pour les prêtres. Il reste encore dans la pagode quelques idoles mutilées que ces peuples ne laissent pas d'adorer. Le 4, on fit huit lieues jusqu'au village de Nosdrepar, avant lequel on trouve, à la distance d'une demi-lieue, une grande rivière qui avait alors peu d'eau, parce que le temps des pluies n'était pas encore arrivé dans ce canton. Le 5, après huit lieues de chemin, on passa la nuit au village de Condecour. Le 6, on marcha sept heures pour arriver à Dakié. Le 7, après avoir fait trois lieues, on traversa Nélour, ville où les pagodes sont en grand nombre. Un quart de lieue plus loin, on traversa une grande rivière, après laquelle on fit encore six lieues jusqu'au village de Gandaron. Le 8, on arriva par une marche de huit heures à Sereplé, qui n'est qu'un petit village. Le 9, on fit neuf lieues pour s'arrêter dans un fort bon village qui se nomme Ponter. Le 10, on marcha deux heures, et l'on passa la nuit à Senepgond, autre village considérable.

Le jour suivant on arriva le soir à Paliacate, qui n'est qu'à quatre lieues de Senepgond; mais on en fit plus d'une dans la mer, où les chevaux avaient, en plusieurs endroits, de l'eau jusqu'à la selle. Le véritable chemin est plus long de deux ou trois lieues. Paliacate est un fort qui appartient aux Hollandais, et dans lequel ils tiennent leur comptoir pour la côte de Coromandel; ils y entretiennent une garnison d'environ deux cents hommes, qui, joints à plusieurs marchands et à quelques naturels du pays, en font une demeure assez peuplée. L'ancienne ville du même nom n'en est séparée que par une grande place. Les bastions sont montés d'une fort bonne artillerie, et la mer vient battre au pied; mais c'est moins un port qu'une simple plage. Tavernier séjourna dans la ville jusqu'au lendemain au soir, et le gouverneur, qui se nommait Pitre, ne souffrit point qu'il y eût d'autre table que la sienne. Il lui fit faire trois fois, avec une confiance affectée, le tour du fort sur les murailles, où l'on pouvait se promener facilement. La manière dont les habitans de Paliacate vont prendre l'eau qu'ils boivent est assez remarquable; ils attendent que la mer soit retirée pour aller faire sur leur rivage des ouvertures d'où ils tirent de l'eau douce qui est excellente.