Le 12, il partit de Paliacate; et le lendemain, vers dix heures du matin, il entra dans Madraspatan, ou Madras, fort anglais qui porte aussi le nom de Saint-Georges, et qui commençait alors à se peupler. Il s'y logea dans le couvent des Capucins, où le P. Ephraïm de Nevers et le P. Zénon de Beaugé jouissaient paisiblement de la protection du gouverneur. San-Thomé n'étant qu'à une demi-lieue de Madras, Tavernier visita cette ville, dont les Portugais étaient encore en possession; mais leurs civilités ne purent l'empêcher de retourner le soir parmi les Anglais, avec lesquels il trouvait plus d'amusement. Ils l'arrêtèrent jusqu'au 22, qu'étant parti le matin, il fit six lieues pour aller passer la nuit dans un gros village qui se nomme Servavaron.
Le 23, il la passa dans le bourg d'Oudecot, après avoir traversé pendant sept lieues un pays plat et sablonneux, où l'on ne voit de toutes parts que des forêts de bambous d'une hauteur égale à nos plus hautes futaies. Il s'en trouve de si épaisses, qu'elles sont inaccessibles aux hommes; mais elles sont peuplées d'une prodigieuse quantité de singes. On avait raconté à Tavernier que les singes qui habitent un côté du chemin étaient si mortels ennemis de ceux qui occupent les forêts du côté opposé, que, si le hasard en fait passer un d'un côté à l'autre, il est étranglé sur-le-champ. Le gouverneur de Paliacate lui avait parlé du plaisir qu'il avait eu à les voir combattre, et lui avait appris comment on se procure ce spectacle. Dans tout ce canton le chemin est fermé, de lieue en lieue, par des portes et des barricades, où l'on fait une garde continuelle, avec la précaution de demander aux passans où ils vont et d'où ils viennent; de sorte qu'un voyageur y peut marcher sans crainte et porter son or à la main. L'abondance n'y règne pas moins que la sûreté, et l'on y trouve à chaque pas l'occasion d'acheter du riz. Ceux qui veulent être témoins d'un combat de singes font mettre dans le chemin cinq ou six corbeilles de riz, éloignées de quarante ou cinquante pas l'une de l'autre; et près de chaque corbeille cinq ou six bâtons de deux pieds de long et de la grosseur d'un pouce. On se retire ensuite un peu plus loin. Bientôt on voit les singes descendre des deux côtés du sommet des bambous, et sortir du bois pour s'approcher des corbeilles. Ils sont d'abord près d'une demi-heure à se montrer les dents: tantôt ils avancent, tantôt ils reculent, comme s'ils appréhendaient d'en venir au choc. Enfin les femelles, qui sont plus hardies que les mâles, surtout celles qui ont des petits, qu'elles portent entre leurs bras, comme une femme porte son enfant, s'approchent d'une proie qui les tente, et mettent la tête dans les corbeilles. Alors les mâles du parti opposé fondent sur elles et les mordent sans ménagement. Ceux de l'autre côté s'avancent aussi pour soutenir leurs femelles; et, la mêlée devenant furieuse, ils prennent les bâtons qu'ils trouvent près des corbeilles, avec lesquels ils commencent un rude combat. Les plus faibles sont obligés de céder: ils se retirent dans les bois, estropiés de quelque membre, ou la tête fendue; tandis que les vainqueurs, demeurant maître du champ de bataille, mangent avidement le riz. Cependant, lorsqu'ils sont à demi rassasiés, ils souffrent que les femelles du parti contraire viennent manger avec eux.
Tavernier, se disposant à partir pour Golconde, se rendit le 15 au matin à la tente du nabab Mirghimola. Sa curiosité n'y manqua pas d'exercice. Ce général était assis les jambes croisées et les pieds nus, avec deux secrétaires près de lui. Cette posture n'eut rien de surprenant pour Tavernier, parce qu'elle est commune en Orient, non plus que la nudité des jambes et des pieds, parce que c'est l'usage des plus grands seigneurs de Golconde, surtout dans leurs appartemens, où l'on ne marche que sur de riches tapis. Mais il observa que le nabab avait tous les entre-deux des doigts des pieds pleins de lettres, et qu'il en avait aussi quantité entre les doigts de la main gauche. Il en tirait tantôt de ses mains, tantôt de ses pieds, pour en dicter les réponses à ses secrétaires. Lui-même il en faisait quelques-unes. Lorsque les secrétaires avaient achevé d'écrire, il leur faisait lire leurs lettres. Ensuite il y appliquait son cachet de sa propre main; et c'était lui-même aussi qui les donnait aux messagers qui devaient les porter. Aux Indes, suivant la remarque de Tavernier, toutes les lettres que les rois, les généraux d'armée et les gouverneurs de provinces envoient par des gens de pied, arrivent beaucoup plus vite que par d'autres voies. On rencontre de deux en deux lieues de petites cabanes où demeurent constamment deux ou trois hommes gagés pour courir. Le messager, qui arrive hors d'haleine, jette sa lettre à l'entrée. Un des autres la ramasse, et se met à courir aussitôt. Ajoutez qu'aux Indes, la plupart des chemins sont comme des allées d'arbres, et que ceux qui sont sans arbres ont, de cinq en cinq cents pas, de petits monceaux de pierres que les habitans des villages voisins sont obligés de blanchir, afin que dans les nuits obscures et pluvieuses ces courriers puissent distinguer leur route.
Pendant que Tavernier était dans la tente, on vint avertir le nabab qu'on avait amené quatre criminels à sa porte. L'usage du pays ne permet pas de les garder long-temps en prison. La sentence suit de près la conviction du crime. Mirghimola, sans rien répondre, continua d'écrire et de faire écrire ses secrétaires; ensuite il ordonna tout d'un coup qu'on lui amenât les criminels. Après les avoir interrogés sévèrement, et leur avoir fait confesser de bouche le crime dont ils étaient accusés, il reprit ses occupations. Plusieurs officiers de son armée, qui entraient dans la tente, s'approchaient respectueusement pour lui faire leur cour. Il ne répondit à leur salutation que par un signe de tête. Enfin, ce silence ayant duré près d'une heure, il leva brusquement la tête pour prononcer la sentence des quatre criminels.
Tavernier alla descendre chez Pitre Delan, jeune Hollandais, chirurgien du roi, que ce prince avait demandé instamment à Cheteur, envoyé de Batavia. Le roi de Golconde se plaignait depuis long-temps d'un mal de tête, et les médecins l'exhortaient à se faire tirer du sang en quatre endroits de la langue. Les chirurgiens du pays n'osaient entreprendre cette opération. Delan, dont on espérait un si grand service, fut attaché à la cour avec huit cents pagodes de gages. Quelques jours après le départ de l'envoyé, cet adroit jeune homme, qui avait déjà fait prendre une bonne opinion de son habileté en publiant que la saignée était le moins difficile de tous les exercices de chirurgien, fut averti que le roi était résolu de le mettre à l'épreuve; mais on lui déclara que ce prince voulait absolument que, suivant l'ordonnance des médecins, il ne lui tirât que huit onces de sang, et qu'avec un maître si redoutable il ne devait rien donner au hasard. Delan, plein de confiance en ses propres lumières, ne balança point à se laisser conduire dans une chambre du palais par deux ou trois eunuques. Quatre vieilles femmes l'y vinrent prendre pour le mener au bain, où, l'ayant déshabillé et bien lavé, elles lui parfumèrent tout le corps, particulièrement les mains. Elles lui firent prendre une robe à la mode du pays; ensuite l'ayant mené devant le roi, elles apportèrent quatre petits plats d'or, que les médecins firent peser. Il fut averti encore qu'il devait se garder sur sa tête de passer les bornes de leur ordonnance; il saigna le roi avec tant de bonheur ou d'adresse, qu'en pesant le sang avec les plats, on trouva qu'il n'en avait tiré que huit onces. Cette justesse, et la légèreté de sa main, passèrent pour des prodiges de l'art. Le monarque en fut si satisfait, qu'il lui fit donner sur-le-champ trois cents pagodes, c'est-à-dire environ sept cents écus. La jeune reine et la mère-reine voulurent aussi qu'il leur tirât du sang. Tavernier, qui ne s'arrête à ce récit que pour faire connaître à nos chirurgiens ce qu'ils peuvent espérer aux Indes, s'imagine que la curiosité de le voir avait plus de part à cet empressement que le besoin de se faire saigner. C'était, dit-il, un jeune homme des mieux faits, et jamais ces deux princesses n'avaient vu un étranger de si près. Delan fut conduit dans une chambre magnifique, où les femmes qui l'avaient préparé à saigner le roi lui lavèrent encore les bras et les mains, et le parfumèrent soigneusement. Ensuite elles tirèrent un rideau, et la jeune reine allongea le bras par un trou. Il la saigna fort habilement. La reine-mère n'ayant pas été moins satisfaite, il reçut une grosse somme, avec quelques pièces de brocart d'or; et ces trois opérations le mirent dans une haute faveur à la cour.
Il paraît que ce fut sous la protection de cet heureux chirurgien que Tavernier entreprit de visiter les mines de diamans. On lui conseilla de commencer par celle de Raolkonde, qui est la plus célèbre. Elle est située à cinq journées de Golconde, et à huit ou neuf de Visapour. Il n'y avait pas plus de deux cents ans qu'elle avait été découverte. Comme les souverains de ces deux royaumes étaient autrefois sujets de l'Indoustan et gouverneurs des mêmes provinces qu'ils érigèrent en royaumes après leur révolte, on a cru long-temps en Europe que les diamans venaient des terres du grand-mogol.
En arrivant à Raolkonde, Tavernier alla saluer le gouverneur de la mine, qui commande aussi dans la province. C'était un mahométan, qui lui fit un accueil fort civil, et qui lui promit toutes sortes de sûretés pour son commerce, mais qui lui recommanda beaucoup de ne pas frauder les droits du souverain, qui sont de deux pour cent.
Aux environs du lieu d'où l'on tire les diamans, la terre est sablonneuse et pleine de rochers et de taillis. Ces rochers ont plusieurs veines larges, tantôt d'un demi-doigt, tantôt d'un doigt entier; et les mineurs sont armés de petits fers crochus par le bout, qu'ils enfoncent dans ces veines pour en tirer le sable ou la terre. C'est dans cette terre qu'ils trouvent les diamans. Mais, comme les veines ne vont pas toujours droit, et que tantôt elles baissent ou elles haussent, ils sont contraints de casser ces rochers pour ne pas perdre leur trace. Après les avoir ouvertes, ils ramassent la terre ou le sable, qu'ils lavent deux ou trois fois pour en séparer les diamans. C'est dans cette mine que se trouvent les pierres les plus nettes et de la plus belle eau; mais il arrive souvent que, pour tirer le sable des rochers, ils donnent de si grands coups d'un gros levier de fer, qu'ils étonnent le diamant et qu'ils y mettent des glaces. Lorsque la glace est un peu grande, ils clivent la pierre, c'est-à-dire qu'ils la fendent, et plus habilement que nous. Ce sont les pièces qu'on nomme faibles en Europe, et qui ne laissent pas d'être de grande montre. Si la pierre est nette, ils ne font que la passer sur la roue, sans s'amuser à lui donner une forme, dans la crainte de lui ôter quelque chose de son poids. S'il y a quelque petite glace, ou quelques points, ou quelque petit sable noir ou rouge, ils couvrent toute la pierre de facettes pour cacher ses défauts. Une glace fort petite se couvre de l'arête d'une des facettes; mais les marchands aimant mieux un point noir dans une pierre qu'un point rouge, on brûle la pierre qui est tachée d'un point rouge, et ce point devient noir.
On trouve auprès de cette mine quantité de lapidaires qui n'ont que des roues d'acier à peu près de la grandeur de nos assiettes de table. Ils ne mettent qu'une pierre sur chaque roue, qu'ils arrosent incessamment avec de l'eau, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé le chemin de la pierre. Alors ils prennent de l'huile et n'épargnent pas la poudre de diamant, qui est toujours à grand marché. Ils chargent aussi la pierre beaucoup plus que nous. Tavernier vit mettre sur une pierre cent cinquante livres de plomb. C'était à la vérité une grande pierre qui demeura à cent trois carats après avoir été taillée, et la grande roue du moulin, qui était à notre manière, était tournée par quatre Nègres. Les Indiens ne croient pas que la charge donne des glaces aux pierres.
Le négoce se fait à la mine avec autant de liberté que de bonne foi. Outre ses deux pour cent, le roi tire un droit des marchands pour la permission de faire travailler à la mine. Ces marchands, après avoir cherché un endroit favorable avec les mineurs, prennent une portion de terrain à laquelle ils emploient un nombre convenable d'ouvriers. Depuis le premier moment du travail jusqu'au dernier, ils paient chaque jour au roi deux pagodes pour cinquante hommes, et quatre pagodes s'ils en emploient cent.