Les plus malheureux sont les mineurs mêmes, dont les gages ne montent par an qu'à trois pagodes; aussi ne se font-ils pas scrupule en cherchant dans le sable de détourner une pierre qu'ils peuvent dérober aux yeux, et comme ils sont nus, à la réserve d'un petit linge qui leur couvre le milieu du corps, ils tâchent adroitement de l'avaler. Tavernier en vit un qui avait caché dans le coin de son œil une pierre du poids d'un manghelin, c'est-à-dire d'environ deux de nos carats, et dont le larcin fut découvert. Celui qui trouve une pierre dont le poids est au-dessus de sept ou huit manghelins reçoit une récompense, mais proportionnée à sa misère plutôt qu'à l'importance du service.
Les marchands qui se rendent à la mine pour ce riche négoce ne doivent pas sortir de leur logement: mais chaque jour, à dix ou onze heures du matin, les maîtres mineurs leur apportent des montres de diamans. Si les parties sont considérables, ils les confient aux marchands pour leur donner le temps de les considérer à loisir. Il faut ensuite que le marché soit promptement conclu, sans quoi les maîtres reprennent leurs pierres, les lient dans un coin de leur ceinture ou de leur chemise, et disparaissent pour ne revenir jamais avec les mêmes pierres; ou du moins s'ils les rapportent, elles sont mêlées avec d'autres qui changent absolument le marché. Si l'on convient de prix, l'acheteur leur donne un billet de la somme pour l'aller recevoir du chérif, c'est-à-dire d'un officier nommé pour donner et recevoir les lettres de change. Le moindre retardement au delà du terme oblige de payer un intérêt sur le pied d'un et demi pour cent par mois. Mais, lorsque l'acheteur est connu, ils aiment mieux les lettres de change pour Agra, pour Golconde ou pour Visapour, et surtout pour Surate, d'où ils font venir diverses marchandises par les vaisseaux étrangers.
C'est un spectacle agréable de voir paraître tous les jours au matin les enfans des maîtres mineurs et d'autres gens du pays, depuis l'âge de dix ans, jusqu'à l'âge de quinze ou seize, qui viennent s'asseoir sous un gros arbre dans la place du bourg. Chacun d'eux a son poids de diamans dans un sac pendu d'un côté de sa ceinture, et de l'autre une bourse attachée, qui contient quelquefois jusqu'à cinq ou six cents pagodes d'or. Ils attendent qu'on leur vienne vendre quelques diamans, soit du lieu même ou de quelque autre mine. Quand on leur en présente un, on le met entre les mains du plus âgé de ces enfans, qui est comme le chef des autres. Il le considère soigneusement, et le fait passer à son voisin, qui l'examine à son tour: ainsi la pierre circule de main en main dans un grand silence, jusqu'à ce qu'elle revienne au premier. Il en demande alors le prix pour en faire le marché; et s'il l'achète trop cher, c'est pour son compte. Le soir, tous ces enfans font la somme de ce qu'ils ont acheté. Ils regardent leurs pierres, et les mettent à part, suivant leur eau, leur poids et leur netteté. Ils mettent le prix sur chacune, à peu près comme elles pourraient se vendre aux étrangers. Ensuite ils les portent aux maîtres, qui ont toujours quantité de parties à assortir, et tout le profit se partage entre ces jeunes marchands, avec cette seule différence, que le chef ou le plus âgé prend un quart pour cent de plus que les autres. Ils connaissent si parfaitement le prix de toutes sortes de pierres, que, si l'un d'eux, après en avoir acheté une, veut perdre demi pour cent, un autre est prêt à lui rendre aussitôt son argent.
Un jour, sur le soir, Tavernier reçut la visite d'un homme fort mal vêtu. Il n'avait qu'une ceinture autour du corps et un méchant mouchoir sur la tête. Après quelques civilités, il fit demander à Tavernier, par son interprète, s'il voulait acheter quelques rubis; et tirant de sa ceinture quantité de petits linges, il en fit sortir une vingtaine de petites pierres. Tavernier en acheta quelques-unes, et ne fit pas difficulté de les payer un peu au-delà de leur prix, parce qu'il jugea qu'on n'était pas venu le trouver sans avoir quelque chose de plus précieux à lui offrir. En effet, l'Indien l'ayant prié d'écarter ses gens, ne se vit pas plus tôt seul avec l'interprète et lui, qu'il ôta le mouchoir sous lequel ses cheveux étaient liés. Il en tira un petit linge qui contenait un diamant de quarante-huit carats et demi, et de la plus belle eau du monde, et les trois quarts fort net. «Gardez-le jusqu'à demain, dit-il à Tavernier, pour l'examiner à loisir. S'il est de votre goût, vous me trouverez hors du bourg à telle heure, et vous m'apporterez telle somme.» Tavernier ne manqua pas de lui porter la somme qu'il avait demandée; à son retour à Surate, il trouva un profit considérable sur cette pierre.
Quelques jours après, ayant reçu avis qu'un Français nommé Boète, qu'il avait laissé à Golconde pour recevoir et garder son argent, était attaqué d'une maladie dangereuse, il ne pensa qu'à retourner dans le pays. Le gouverneur de la mine, surpris de le voir partir sitôt, lui demanda s'il avait employé tout son argent. Il lui restait vingt mille pagodes, dont il regrettait effectivement de n'avoir pas fait l'emploi; mais, se croyant pressé par l'avis qu'il avait reçu, il fit voir au gouverneur tout ce qu'il avait acheté, qui se trouva conforme au rôle du receveur des droits; il paya les deux pour cent; et, ne déguisant pas même qu'il avait acheté en secret un diamant de quarante-huit carats et demi, il satisfit avec la même fidélité pour cette pierre, quoique personne ne fût informé de son marché dans le bourg. Le gouverneur, admirant sa bonne foi, lui confessa naturellement qu'aucun marchand du pays n'aurait eu cette délicatesse; et, dans le mouvement de son estime, il fit venir les plus riches marchands de la mine, avec ordre d'apporter leurs plus belles pierres. Dans l'espace d'une heure ou deux, Tavernier employa fort avantageusement ses vingt mille pagodes. Après le marché, ce généreux gouverneur dit aux marchands qu'ils devaient distinguer un si galant homme par quelque témoignage de reconnaissance et d'amitié. Ils consentirent de fort bonne grâce à lui faire présent d'un diamant de quelque prix.
La manière de traiter entre ces marchands mérite particulièrement une observation. Tout se passe dans le plus profond silence. Le vendeur et l'acheteur sont assis l'un devant l'autre comme deux tailleurs. L'un des deux ouvrant sa ceinture, le vendeur prend la main droite de l'acheteur, et la couvre avec la sienne de cette ceinture, sous laquelle le marché se fait secrètement, quoiqu'en présence de plusieurs autres marchands qui peuvent se trouver dans la même salle, c'est-à-dire que les deux intéressés ne se parlent, ni de la bouche, ni des yeux, mais seulement de la main. Si le vendeur prend toute la main de l'acheteur, ce signe exprime mille. Autant de fois qu'il la lui presse, ce sont autant de mille pagodes ou de mille roupies, suivant les espèces dont il est question. S'il ne prend que les cinq doigts, il n'exprime que cinq cents. Un doigt signifie cent. La moitié du doigt jusqu'à la jointure du milieu, signifie cinquante; et le petit bout du doigt jusqu'à la première jointure, signifie dix. Il arrive souvent que, dans un même lieu et devant quantité de témoins, une même partie se vend sept à huit fois, sans qu'aucun autre que les intéressés sache à quel prix elle est vendue. À l'égard du poids des pierres, on n'y peut être trompé que dans les marchés clandestins. Lorsqu'elles s'achètent publiquement, c'est toujours aux yeux d'un officier du roi, qui, sans tirer aucun bénéfice des particuliers, est chargé de peser les diamans; et tous les marchands doivent s'en rapporter à son témoignage.
Tavernier obtint du gouverneur une escorte de six cavaliers pour sortir des terres de son gouvernement, qui s'étend jusqu'aux limites communes des royaumes de Visapour et de Golconde. Elles sont marquées par une rivière large et profonde, dont le passage est d'autant plus difficile, qu'il ne s'y trouve ni pont ni bateau. On se sert, pour la traverser, d'une invention assez commune aux Indes. C'est un vaisseau rond de dix à douze pieds de diamètre, composé de branches d'osier, comme nos mannequins, et couvert de cuir de bœuf. On pourrait entretenir de bonnes barques, ou faire un pont sur cette rivière; mais les deux rois s'y opposent, parce qu'elle fait la séparation de leurs états. Chaque jour au soir, tous les bateliers des deux rives sont obligés de rapporter à deux officiers, qui demeurent de part et d'autre à un quart de lieue du passage, un état exact des personnes et des marchandises qui ont passé l'eau pendant le jour.
En arrivant à Golconde, Tavernier apprit avec chagrin que son agent était mort, et que la chambre où il l'avait laissé avait été scellée de deux sceaux, l'un du cadi, qui est comme le chef de la justice, et l'autre du cha-bander ou saban-dar, qu'il compare à notre prévôt des marchands. Un officier de justice gardait la porte nuit et jour, avec deux valets qui avaient servi l'agent jusqu'à sa mort. Après avoir demandé à Tavernier si l'argent qui se trouvait dans la chambre était à lui, on en exigea des preuves, qui furent le témoignage des chérifs mêmes qui l'avaient compté par son ordre. On lui fit signer un papier par lequel il déclarait qu'on n'en avait rien détourné; et les frais de ces procédures lui parurent si légers, qu'il admira également la fidélité et le désintéressement de la justice indienne.
Il entreprit bientôt de visiter une autre mine de diamans qui est dans le royaume de Golconde, à sept journées de la capitale. Elle est proche d'un gros bourg où passe la même rivière qu'il avait traversée en revenant de Raolkonde. De hautes montagnes forment une sorte de croissant à une lieue et demie du bourg; et c'est dans l'espace qui est entre le bourg et les montagnes qu'on trouve le diamant. Plus on cherche en s'approchant des montagnes, plus on découvre de grandes pierres; mais si l'on remonte trop haut, on ne rencontre plus rien. Ce voyage, suivant le calcul de Tavernier, est de cinquante-cinq lieues.
Il fut surpris de trouver aux environs de cette mine jusqu'à soixante mille personnes qu'on y employait continuellement au travail. On lui raconta qu'elle avait été découverte depuis environ cent ans par un pauvre homme, qui, bêchant un petit terrain pour y semer du millet, avait trouvé une pointe-naïve du poids d'environ vingt-cinq carats. La forme et l'éclat de cette pierre la lui avaient fait porter à Golconde, où les négocians avaient reçu avec admiration un diamant de ce poids, parce que les plus gros qui fussent connus auparavant n'étaient que de dix à douze carats. Le bruit de cette découverte n'ayant pas tardé à se répandre, plusieurs personnes riches avaient commencé aussitôt à faire ouvrir la terre, et l'on n'avait pas cessé d'y trouver quantité de grandes pierres. Il s'en trouvait en abondance depuis dix jusqu'à quarante carats, et quelquefois de beaucoup plus grandes, puisque, suivant le témoignage de Tavernier, Mirghimola, ce même capitaine indien dont on a parlé, fit présent au grand mogol Aureng-zeb d'un diamant de cette mine qui pesait neuf cents carats avant d'être taillé. Mais la plupart de ces grandes pierres ne sont pas nettes, et leurs eaux tiennent ordinairement de la qualité du terroir. S'il est humide et marécageux, la pierre tire sur le noir; s'il est rougeâtre, elle tire sur le rouge, et suivant les autres endroits, tantôt sur le vert et tantôt sur le jaune. Il paraît toujours sur leur surface une sorte de graisse qui oblige de porter sans cesse la main au mouchoir pour l'essayer.