Nous trouvons dans notre recueil peu de détails sur les possessions européennes de cette côte, qui dépend en grande partie du royaume de Carnate, et qui est tributaire du grand-mogol. Ce royaume de Carnate était autrefois soumis au roi de Golconde; les mahométans mogols s'en sont emparés, et le pays est partagé, comme dans tous le reste de l'Inde, entre le mahométisme et l'idolâtrie; nous n'avons trouvé sur l'intérieur de ce royaume que quelques récits de missionnaires, peu intéressans pour la curiosité du lecteur. Les villes de la côte sont célèbres par leur commerce, et fréquentées par toutes les nations de l'Europe. Les Portugais y possèdent Méliapour ou San-Thomé; les Hollandais ont bâti le fort de Gueldre dans la ville de Paliacate, et les Anglais le fort de Saint-Georges dans celle de Madras: on sait combien est riche et florissante cette colonie, rivale de Pondichéry. L'intérêt national nous engage à parler avec un peu plus d'étendue de cette colonie française, qui a essuyé tant d'alternatives de prospérités et de disgrâces.

Luillier, voyageur français, est le seul qui nous ait donné quelques détails sur Pondichéry. Il s'était embarqué à Lorient, le 4 mars 1722, sur un vaisseau de la compagnie des Indes. Dix jours qu'il passa d'abord dans la rade de Pondichéry, avant de continuer sa route vers le Bengale, ne lui donnèrent pas le temps d'acquérir beaucoup de connaissances sur la colonie, qu'il n'eut le temps de visiter qu'à son retour. Pondichéry était déjà devenu le premier comptoir de la compagnie des Indes. On commençait à ne rien épargner pour lui donner de l'éclat. Luillier croit son circuit d'environ quatre lieues, et le représente déjà très-peuplé, surtout de Gentous, qui aiment mieux, dit-il, la domination française que celle des Maures. Chaque état est resserré dans son quartier. On y construisit alors une nouvelle forteresse, près de laquelle quelques officiers français avaient fait bâtir des maisons: mais, comme le pays a peu de bois pour les édifices, et que d'ailleurs il s'élève de temps en temps des vents fort impétueux, elles ne sont que d'un étage. Outre ce nouveau fort, on en comptait neuf petits, qui faisaient auparavant l'unique défense des murs. La garde était composée de trois compagnies d'infanterie française, et d'environ trois cents Cipaies, nom qu'on donne à des habitans naturels du pays qu'on fait élever et vêtir à la manière de France. Il y avait à Pondichéry trois maisons religieuses: l'une de jésuites, la seconde de carmes, et la troisième de capucins, qui se disaient curés de toute la ville et de l'église malabare. Le roi, pour donner du lustre à ce bel établissement, y avait établi depuis quelques années un conseil souverain; la compagnie y entretenait un gouverneur, un commandant militaire et un major.

On ne s'est arrêté à cette courte description que pour faire comparer, dans la suite de cet article, l'état de Pondichéry, tel qu'il était alors avec ce qu'il est devenu dans l'espace de peu d'années.

Le vaisseau ayant remis à la voile le 22 juillet pour le Bengale, on n'eut qu'un vent favorable jusqu'à la rade de Ballasor, où l'on arriva le 29. Ballasor est un lieu célèbre par le commerce des senas, sorte de belle toile blanche, et de ces étoffes qui passent en France pour des écorces d'arbres, quoiqu'elles soient composées d'une soie sauvage qui se trouve dans les bois. On passa le lendemain devant Calcutta, comptoir des Anglais de l'ancienne compagnie, où l'on faisait bâtir alors de très-beaux magasins. Il est situé sur le bord du Gange, à huit lieues du comptoir de France. Comme divers particuliers ont fait bâtir des maisons à Calcutta, on le prendrait de loin pour une ville.

On passa de même devant le comptoir des Danois, qui saluèrent le bâtiment français de treize coups de canon: c'est un honneur qu'il reçut de tous les vaisseaux européens qu'il rencontra jusqu'à la loge française; elle porte le nom de Chandernagor: c'est une très-belle maison qui est située sur le bord d'un des deux bras du Gange. Elle a deux autres loges dans sa dépendance: celle de Cassambazar, d'où viennent toutes les soies dont il se fait un si grand commerce au Levant, et celle de Ballasor. Tous ces établissemens sont situés dans le pays d'Ougly, province du royaume de Bengale.

Chandernagor n'est éloigné que d'une lieue de Chinchoura, grande ville où les Hollandais et les Anglais de la nouvelle compagnie ont des comptoirs. Celui des Hollandais l'emporte beaucoup sur l'autre par la beauté des édifices; les Portugais y ont deux églises, l'une qui appartenait aux jésuites, et l'autre aux augustins. La ville de Chinchoura est défendue par une citadelle qui sert de logement au gouverneur. Le port est si spacieux, qu'il peut contenir trois cents vaisseaux à l'ancre.

Les banians, qui sont les principaux marchands du pays, y ont leur demeure et leurs magasins.

La province d'Ougly est par le vingt-troisième degré sous le tropique du cancer. L'air y est fort grossier et moins sain qu'à Pondichéry; cependant la terre y est beaucoup meilleure; elle produit toutes sortes de légumes et d'herbes potagères, du froment, du riz en abondance, du miel, de la cire, et toutes les espèces de fruits qui croissent aux Indes. Aussi le Bengale en est-il comme le magasin. On y recueille quantité de coton, d'une plante dont la feuille ressemble à celle de l'érable, et qui s'élève d'environ trois pieds; le bouton qui le renferme fleurit à peu près comme celui de nos gros chardons.

La compagnie tire de son comptoir d'Ougly diverses sortes de malles-molles; des casses, que nous nommons mousselines doubles; des doréas, qui sont les mousselines rayées; des tangebs, ou des mousselines serrées; des amans, qui sont de très-belles toiles de coton, quoique moins fines que les senas de Ballasor; des pièces de mouchoirs de soie, et d'autres toiles de coton. La grande ville de Daca, qui est éloignée de la loge d'environ cent lieues, fournit les meilleures et les plus belles broderies des Indes, en or et en argent comme en soie. De là viennent les stinkerques et les belles mousselines brodées qu'on apporte en France. C'est de Patna que la compagnie tire du salpêtre, et tout l'Orient, de l'opium. Les jamavars, les armoisins et le cottonis, qui sont des étoffes mêlées de soie et de coton, viennent de Cassambazar. En général, suivant la remarque de Luillier, les plus belles mousselines des Indes viennent de Bengale, les meilleures toiles de coton viennent de Pondichéry, et les plus belles étoffes de soie à fleurs d'or et d'argent viennent de Surate.

Le retour à Pondichéry n'offrit rien de plus remarquable que les événemens ordinaires de la navigation. Jetons un coup d'œil rapide sur les progrès de la colonie depuis le voyage de Luillier, et sur l'état de Pondichéry. Il fut entouré de murs en 1723. L'attention que les gouverneurs ont toujours eue d'assigner le terrain aux particuliers qui demandaient la permission de bâtir a formé comme insensiblement une ville aussi régulière que si le plan avait été tracé tout d'un coup: les rues en paraissent tirées au cordeau. La principale, qui va du sud au nord, a mille toises de long, c'est-à-dire une demi lieue parisienne; et celle qui croise le milieu de la ville est de six cents toises. Toutes les maisons sont contiguës. La plus considérable est celle du gouverneur. De l'autre côté, c'est-à-dire au couchant, on voit le jardin de la compagnie, planté de fort belles allées d'arbres, qui servent de promenades publiques, avec un édifice richement meublé, où le gouverneur loge les princes étrangers et les ambassadeurs. Les jésuites ont dans la ville un beau collége, dans lequel douze ou quinze de leurs prêtres montrent à lire et à écrire, et donnent des leçons de mathématiques; mais ils n'y enseignent pas la langue latine. La maison des missions étrangères n'a que deux ou trois prêtres, et le couvent des capucins en a sept ou huit. Quoique les maisons de Pondichéry n'aient qu'un étage, celles des riches habitans sont belles et commodes. Les Gentous y ont deux pagodes, que les rois du pays leur ont fait conserver, avec la liberté du culte pour les bramines, gens pauvres, mais occupés sans cesse au travail, qui font toute la richesse de la ville et du pays. Leurs maisons n'ont ordinairement que huit toises de long sur six de large, pour quinze ou vingt personnes, et quelquefois plus. Elles sont si obscures, qu'on a peine à comprendre qu'ils aient assez de jour pour leur travail. La plupart sont tisserands, peintres en toiles ou orfévres. Ils passent la nuit dans leurs cours ou sur le toit, presque nus et couchés sur une simple natte: ce qui leur est commun, à la vérité, avec le reste des habitans; car Pondichéry étant au 12e. degré de latitude septentrionale, et par conséquent dans la zone torride, non-seulement il y fait très-chaud, mais pendant toute l'année il n'y pleut que sept ou huit jours vers la fin d'octobre. Cette pluie, qui arriva régulièrement, est peut-être un des phénomènes les plus singuliers de la nature.