Les meilleurs ouvriers gentous ne gagnent pas plus de deux sous dans leur journée; mais ce gain leur suffit pour subsister avec leurs femmes et leurs enfans. Ils ne virent que de riz cuit à l'eau, et le riz est à très-bon marché. Des gâteaux sans levain, cuits sous la cendre, sont le seul pain qu'ils mangent, quoiqu'il y ait à Pondichéry d'aussi bon pain qu'en Europe. Malgré la sécheresse du pays, le riz, qui ne croît pour ainsi dire que dans l'eau, s'y recueille avec une prodigieuse abondance; et c'est à l'industrie, au travail continuel des Gentous, qu'on a cette obligation. Ils creusent dans les champs, de distance en distance, des puits de dix à douze pieds de profondeur, sur le bord desquels ils mettent une espèce de bascule avec un poids en dehors et un grand seau en dedans. Un Gentou monte sur le milieu de la bascule, qu'il fait aller en appuyant alternativement un pied de chaque côté, et chantant sur le même ton, suivant ce mouvement, en malabare, qui est la langue ordinaire du pays, et un, et deux, et trois, etc. pour compter combien il a tiré de seaux. Aussitôt que ce puits est tari il passe à un autre. En général, cette nation est d'une adresse étonnante pour la distribution et le ménagement de l'eau. Elle en conserve quelquefois dans des étangs, des lacs et des canaux, après le débordement des grandes rivières, telles que le Coltam, qui n'est pas éloigné de Pondichéry. Les mahométans, auxquels on donne ordinairement le nom de Maures, sont aussi fainéans que les Gentous sont laborieux.

La ville de Pondichéry est à quarante ou cinquante toises de la mer, dont le reflux sur cette côte ne s'élève jamais plus de deux pieds. C'est une simple rade où les vaisseaux ne peuvent aborder. On emploie des bateaux pour aller recevoir ou porter des marchandises à la distance d'une lieue en mer; extrême incommodité pour une ville où rien ne manque d'ailleurs à la douceur de la vie. Les alimens y sont à très-vil prix. On y fait bonne chère en grosse viande, en gibier, en poisson. Si l'on n'y trouve point les fruits d'été qui croissent en Europe, le pays en produit d'autres qui nous manquent, et qui sont meilleurs que les nôtres.

Suivant le dernier dénombrement, on comptait dans Pondichéry cent vingt mille habitans, chrétiens, mahométans ou gentous. La ville a plusieurs grands magasins, six portes, une citadelle, onze forts ou bastions, et quatre cent cinq pièces de canon, avec des mortiers et d'autres pièces d'artillerie. La réputation des Français, soutenue par la sage conduite de leurs gouverneurs, leur a fait obtenir de plusieurs princes indiens des priviléges, des honneurs et des préférences qui doivent flatter la nation. La première faveur de cette espèce est de battre monnaie au coin de l'empereur mogol, que les Hollandais n'ont encore pu se procurer par toutes leurs offres. Les Anglais en ont joui pendant quelques années; mais diverses révolutions les ont déterminés à l'abandonner. M. Dumas obtint cette grâce en 1736, par lettres patentes de Mahomet-Chah, empereur mogol, adressées à Aly-Daoust-Khan, nabab ou vice-roi de la province d'Arcate; elles étaient accompagnées d'un éléphant avec son harnais, présent qui ne se fait chez les Orientaux qu'aux rois et aux plus puissans princes. M. Dumas, comprenant les avantages qu'il en pouvait tirer pour la compagnie, fit frapper tous les ans, depuis l'année 1735 jusqu'en 1741, qui fut celle de son retour en France, pour cinq à six millions de roupies. Cette monnaie est une pièce d'argent qui porte l'empreinte du mogol, un peu plus large que nos pièces de douze sous, et trois fois plus épaisse: une roupie vaut quarante-huit sols.

Pour comprendre de quelle utilité ce nouveau privilége fut à la compagnie, il faut savoir que le gouverneur, se conformant au titre des roupies du mogol, mit dans celle de Pondichéry la même quantité d'alliage, et qu'il établit le même droit de sept pour cent. Par une évaluation facile, on a trouvé que, dans la marque de ces cinq à six millions, valant en espèces plus de douze millions de livres, la compagnie tirait un avantage de quatre cent mille livres par an. Ce produit augmente de jour en jour par le cours étonnant des roupies de Pondichéry, qui sont mieux reçues que toutes les autres monnaies de l'Inde. Non-seulement elles se font des lingots que la compagnie envoie, mais toutes les nations y portent leurs matières, sur lesquelles l'hôtel de la monnaie profite suivant la quantité de l'alliage. Il n'y a que les pagodes et les sequins qui puissent le disputer, dans le commerce, à la monnaie de Pondichéry. La pagode est l'ancienne monnaie des Indes. C'est une pièce d'or qui a précisément la forme d'un petit bouton de veste, et qui vaut huit livres dix sous. Le dessous, qui est plat, représente une idole du pays; et le dessus, qui est rond, est marqué de petits grains, comme certains boutons de manche. Le sequin est une véritable pièce d'or très-raffiné, qui vaut dix livres de notre monnaie. Il est un peu plus large qu'une pièce de douze sous, mais moins épais; ce qui fait que tous les sequins sont un peu courbés; il s'en trouve même de percés, ce qui vient de l'usage que les femmes indiennes ont de les porter au cou comme des médailles. Ces pièces sont extrêmement communes dans le pays, et ne se frappent qu'à Venise. Elles viennent par les Vénitiens, qui font un commerce très-considérable à Bassora, dans le fond du golfe Persique, à Moka, au détroit de Babel-Mandel, et à Djedda, qui est le port de la Mecque. Les Indiens y portent tous les ans une bien plus grande quantité de marchandises que les Français, les Hollandais, les Anglais et les Portugais n'en tirent. Ils les vendent aux Persans, aux Égyptiens, aux Turcs, aux Russes, aux Polonais, aux Suédois, aux Allemands et aux Génois, qui vont les acheter dans quelqu'un de ces trois ports, pour les faire passer dans leur pays par la Méditerranée et par terre.

Il convient, dans cet article, de faire connaître les monnaies qui sont en usage à Pondichéry. Après les pagodes, il faut placer les roupies d'argent, monnaie assez grossière, qui n'ont pas tout-à-fait la largeur de nos pièces de vingt-quatre sous, mais qui sont plus épaisses du double. L'empreinte est ordinairement la même sur toute la côte de Coromandel. Une face porte ces mots: l'an... du règne glorieux de Mahomet; et l'autre: cette roupie a été frappée à...: celles de Pondichéry et de Madras portent également le nom d'Arcate, parce que la permission de les frapper est venue du nabab de cette province; mais on distingue celles de Pondichéry par un croissant qui est au bas de la seconde face, et celles de Madras par une étoile.

Les fanons sont de petites pièces d'argent, dont sept et demi valent une roupie, et vingt-quatre une pagode, par conséquent le fanon vaut un peu moins de six sous.

On appelle cache une petite monnaie de cuivre, dont soixante-quatre valent un fanon; ainsi la cache vaut un peu plus d'un denier.

Ces monnaies, quoiqu'en usage dans l'Inde entière, n'y ont pas la même valeur partout; et la cause de cette différence est qu'il y en a de plus ou moins fortes, et de plus ou moins parfaites pour le titre.

Dans le Bengale on compte encore par ponis, qui ne sont pas des pièces, mais une somme arbitraire, comme nous disons en France une pistole. Il faut trente-six à trente-sept ponis pour une roupie d'argent d'Arcate; ainsi le ponis vaut environ cinq liards de notre monnaie. Au-dessous sont les petits coquillages dont on a parlé dans les relations d'Afrique et dans celles des Maldives, qui portent le nom de cauris, et dont quatre-vingts font le ponis.

L'établissement français de Pondichéry s'est accru par les donations de quelques nababs qui ont eu besoin de ses secours, après la guerre que Thamas-Kouli-Khan ou Nadir-Chah, roi de Perse, porta dans l'Indoustan.