Après l'infortune du mogol, qui avait été fait prisonnier dans sa capitale, et dont les immenses trésors étaient passés entre les mains du vainqueur, quelques nababs, ou vice-rois de la presqu'île de l'Inde, jugèrent l'occasion d'autant plus favorable pour s'ériger eux-mêmes en souverains, qu'il n'y avait aucune apparence que le roi de Perse, déjà trop éloigné de ses propres états, et si bien récompensé de son entreprise, pensât à les venir attaquer dans une région qu'il connaissait aussi peu que les environs du cap de Comorin. Daoust-Aly-Khan, nabab d'Arcate, le même qui avait accordé aux Français la permission de battre monnaie, se flatta de pouvoir former deux royaumes: l'un, pour Sabder-Aly-Khan, son fils aîné; l'autre pour Sander-Saheb, son gendre: jeunes gens qui n'avaient que de l'ambition, sans aucun talent pour soutenir un si grand projet. Arcate est une grande ville à trente lieues de Pondichéry au sud-ouest, la plus malpropre qu'il y ait au monde.

Les mogols, qui avaient étendu leurs conquêtes dans cette partie de l'Inde sous le règne du fameux Aureng-Zeb, avaient laissé subsister les royaumes de Trichenapaly, de Tanjaour, de Maduré, de Maïssour et de Marava. Ces états étaient gouvernés par des princes gentous, tributaires, à la vérité, de l'empereur mogol, mais fiers et lents dans leur dépendance, qui se dispensaient quelquefois de payer le tribut, ou qui attendaient que l'empereur fît marcher ses armées pour les y contraindre. La plupart devaient à la cour de Delhy de très-grosses sommes qu'on avait laissé accumuler par la mollesse de Mahomet-Chah, plus occupé des plaisirs de son sérail que de l'administration, dont il se reposait sur des ministres aussi voluptueux que lui. Daoust-Aly-Khan saisit cette occasion pour attaquer les princes voisins de son gouvernement. Il assembla une armée de vingt-cinq à trente mille chevaux, avec un nombre proportionné d'infanterie, dont il donna le commandement à Sabder et à Sander-Sahed. Leur premier exploit fut la prise de Trichenapaly, grande ville fort peuplée, à trente-cinq lieues au sud-ouest de Pondichéry. Cette capitale, investie par l'armée des Maures, le 6 mars 1736, fut emportée d'assaut le 26 du mois suivant. Sabder en abandonna le gouvernement à Sander-Saheb, son beau-frère, qui prit aussitôt la qualité de nabab.

Après avoir soumis le reste de cette contrée, ils tournèrent leurs armes vers le royaume de Tanjaour, dont ils assiégèrent la capitale. Le roi Sahadgy s'y était renfermé avec toutes les troupes qu'il avait pu rassembler. Cette place est si bien fortifiée, qu'après avoir inutilement poussé leurs attaques pendant près de six mois, ils furent obligés de changer le siége en blocus. Tandis que Sander-Saheb demeura pour y commander, Bara-Saheb, un de ses frères, s'avança au sud avec un détachement de quinze mille chevaux, se rendit maître de tout le pays de Marava, du Maduré et des environs du cap Comorin. Ensuite, remontant le long de la côte de Malabar, il poussa ses conquêtes jusqu'à la province de Travancor. Ce fut dans ces circonstances que Sander-Saheb mit les Français en possession de la terre de Karical.

Tous les princes gentous, alarmés d'une invasion si rapide, implorèrent le secours du roi des Marattes. Ils lui représentèrent que leur religion n'était pas moins menacée que leurs états; et les principaux ministres de ce prince, dont la plupart sont bramines, lui firent un devoir indispensable de s'armer pour une cause si pressante. Il se nommait Maha-Radja. Ses états sont d'une grande étendue. On l'a vu souvent mettre en campagne cent cinquante mille chevaux, et le même nombre de gens de pied, à la tête desquels il ravageait les états du mogol, dont il lirait d'immenses contributions. Les Marattes, ses sujets, sont peu connus de nos géographes. La guerre fait leur principale occupation: ils habitent au sud-est des montagnes qui sont derrière Goa, vers la côte de Malabar. La capitale de leur pays est Satera, ville très-considérable.

Les sollicitations du roi de Tanjaour et des princes du même culte, jointes à l'espérance de piller un pays où depuis long-temps toutes les nations du monde venaient échanger leur or et leur argent pour des marchandises, déterminèrent enfin le roi des Marattes à faire partir une armée de soixante mille chevaux et de cent cinquante mille hommes d'infanterie, dont il donna le commandement à son fils aîné, Ragodgi-Bonsolla Sena-Saheb-Soubab. Elle se mit en marche au mois d'octobre 1739. Daoust-Aly-Khan, informé de son approche, rappela son fils et son gendre, qui tenaient encore le roi de Tanjaour bloqué dans sa capitale. Il était question de mettre leurs propres états à couvert. Cependant ces deux généraux ne se déterminèrent pas tout d'un coup à s'éloigner de leurs conquêtes, et laissèrent avancer l'ennemi, qui répandait le ravage et la terreur sur son passage. Daoust se hâta de rassembler tout ce qui lui restait de troupes, avec lesquelles il alla se saisir des gorges de la montagne de Canamay, vingt-cinq lieues à l'ouest d'Arcate, défilés très-difficiles, et qu'un petit nombre de troupes peut défendre contre une nombreuse armée.

Les Marattes y arrivèrent au mois de mai 1740. Après avoir reconnu qu'il leur était impossible de forcer le nabab d'Arcate dans son poste, ils campèrent à l'entrée des gorges, d'où ils firent tenter secrètement la fidélité du prince gentou qui gardait un autre passage avec cinq ou six mille hommes, et que Daoust avait cru digne de sa confiance. Ce prince fut bientôt corrompu par les promesses et par l'argent des Marattes. Les bramines levèrent ses difficultés en lui représentant que le succès de cette guerre pouvait ruiner le mahométisme et rétablir la religion de leurs pères. Il consentit à livrer le passage. Les Marattes, continuant d'amuser le nabab par de légères attaques, y firent marcher leurs troupes et s'en saisirent le 19 mai. De là, ils trouvèrent si peu d'obstacles au dessein de le surprendre par-derrière, qu'ils s'approchèrent à deux portées de canon avant qu'il se défiât de son malheur. Lorsqu'on vint l'informer qu'il paraissait du côté d'Arcate un corps de cavalerie qui s'avançait vers le camp, il s'imagina que c'étaient les troupes de son gendre qui venaient le joindre; mais il entendit aussitôt de furieuses décharges de mousqueterie, et la présence du danger lui fit ouvrir les yeux sur la trahison.

Aly-Khan, son second fils, et tous ses officiers généraux, montant aussitôt sur leurs éléphans, se défendirent avec autant d'habileté que de valeur. Mais ils furent accablés d'un si grand feu et d'une si terrible décharge de frondes, que tout ce qu'il y avait de gens autour d'eux périt à leurs pieds ou prit la fuite. Le nabab et son fils, blessés de plusieurs coups, tombèrent morts de leurs éléphans, et leur chute répandit tant de frayeur dans l'armée, que la déroute devint générale. La plupart des officiers furent tués ou foulés aux pieds par les éléphans, qui enfonçaient dans la boue jusqu'à la moitié des jambes. Il était tombé la nuit précédente une grande pluie qui avait détrempé la terre. Plusieurs guerriers, qui étaient de ce combat, assurèrent que jamais champ de bataille n'avait présenté un plus affreux spectacle de chevaux, de chameaux et d'éléphans blessés et furieux, mêlés, renversés avec les officiers et les soldats, jetant d'horribles cris, faisant de vains efforts pour se dégager des bourbiers sanglans où ils étaient enfoncés, achevant d'étouffer ou d'écraser les soldats qui n'avaient pas la force de se retirer.

Gityzor-Khan, général de l'armée mogole, qui avait rendu d'importans services à la compagnie, fut blessé de cinq coups de fusil et d'un coup de fronde qui lui creva un œil, et le renversa de dessus son éléphant. On doit faire observer qu'une décharge de frondes par le bras des Marattes est aussi redoutable que la plus violente mousqueterie. Les domestiques de Gityzor, l'ayant vu tomber, l'emportèrent avant la fin du combat dans un bois voisin, et ne pensèrent qu'à s'éloigner de l'ennemi. Après dix ou douze jours de marche, ils arrivèrent à Alamparvé, qui se nomme aussi Jorobandel, à sept ou huit lieues de Pondichéry. Les principales blessures de leur maître étaient un coup de fusil qui lui avait coupé la moitié de la langue et fracassé la moitié de la mâchoire; un autre qui pénétrait dans la poitrine, et trois coups dans le dos, avec un œil crevé. On lui envoya le chirurgien-major de la compagnie, qui passa près de lui vingt-cinq jours sans pouvoir le sauver.

La date de cette affreuse bataille est du 20 mai 1740. Les Marattes y firent un grand nombre de prisonniers, dont les principaux furent Taqua-Saheb, grand-divan, un des gendres de Daoust, et le nabab Eras-Khan-Mirzoutohr, commandant-général de la cavalerie. Dans le pillage du camp, ils enlevèrent la caisse militaire, l'étendard de Mahomet et celui de l'empereur; ils emmenèrent quarante éléphans avec un grand nombre de chevaux. Le corps de Daoust-Aly-Khan fut trouvé parmi les morts; mais on ne put reconnaître celui de son fils, qui avait été sans doute écrasé, comme un grand nombre d'autres, sous les pieds des éléphans.

Le bruit de ce grand événement jeta dans toute la presqu'île de l'Inde une épouvante qui ne peut être représentée. On ne put se le persuader dans Pondichéry qu'à la vue d'une prodigieuse multitude de fugitifs, Maures et Gentous, qui vinrent demander un asile avec des cris et des larmes, comme dans le lieu de toute la côte où ils se flattaient de trouver plus de secours et d'humanité. Bientôt le nombre en devint si grand, que la prudence obligea de fermer les portes de la ville. Le gouverneur y était jour et nuit pour donner ses ordres. Les maisons et les rues se trouvèrent remplies de grains et de bagages. Tous les marchands indiens de la ville et des lieux voisins qui avaient des effets considérables à Arcate et dans les terres, s'empressaient de les mettre à couvert sous la protection des Français. Le 25 mai, qui était le cinquième jour après la bataille, la veuve du nabab Daoust-Aly-Khan, avec toutes les femmes de sa famille et ses enfans, se présentèrent à la porte de Valdaour, avec des instances pour être reçues dans la ville, où elles apportaient tout ce qu'elles avaient ramassé d'or et d'argent, de pierreries et d'autres richesses.