Cette position était délicate pour les Français; ils avaient à craindre que les Marattes, informés du lieu où toute la famille du nabab s'était retirée avec tous ses trésors, ne vinssent attaquer Pondichéry. D'un autre côté, ils étaient perdus d'honneur dans les Indes, s'ils avaient fermé leurs portes à cette famille fugitive, qui commandait depuis long-temps dans la province, et qui n'avait jamais cessé de les favoriser. Ajoutons que, la moindre révolution pouvant changer la face des affaires, et faire reprendre aux Marattes le chemin de leur pays, Sabder-Aly-Khan et toute sa race seraient devenus ennemis irréconciliables de ceux qui leur auraient tourné le dos avec la fortune, et n'auraient pensé qu'à la vengeance. Le gouverneur assembla son conseil. Il n'y déguisa pas les raisons qui rendaient la générosité dangereuse; mais il fit voir avec la même force que l'humanité, l'honneur, la reconnaissance et tous les sentimens qui distinguent la nation française ne permettaient pas de rejeter une famille si respectable et tant de malheureux qui venaient se jeter entre ses bras. L'avis qu'il proposa, comme le sien, fut de les recevoir et de leur accorder la protection de la France. Ce parti fut généralement approuvé du conseil, et confirmé par les applaudissemens de tout ce qu'il y avait de Français à Pondichéry.

On se hâta d'aller avec beaucoup de pompe au-devant de la veuve du nabab. Toute la garnison fut mise sous les armes et borda les remparts. Le gouverneur, accompagné de ses gardes à pied et à cheval, et porté sur un superbe palanquin, se rendit à la porte de Valdaour, où la princesse attendait la décision de son sort. Elle était avec ses filles et ses neveux, sur vingt-deux palanquins, suivis d'un détachement de quinze cents cavaliers, de quatre-vingts éléphans, de trois cents chameaux, et de plus de deux cents voitures traînées par des bœufs, dans lesquelles étaient les gens de leur suite; enfin de deux mille bêtes de charge. Après lui avoir fait connaître combien la nation s'estimait heureuse de pouvoir la servir, on la salua par une décharge du canon de la citadelle. Elle fut menée avec les mêmes honneurs aux logemens qu'on avait déjà préparés pour elle et pour toute sa suite. Il ne manqua rien à la civilité des Français, et tous les officiers mogols en témoignèrent une extrême satisfaction. Jamais la nation française ne s'était acquis plus de gloire aux Indes. Les apparences semblaient promettre plus de sûreté à la veuve du nabab dans les établissemens anglais, hollandais, danois, tels que Porto-Novo, Tranquebar ou Négapatan, qui étaient plus proches et plus puissans que le nôtre. Mais venir d'elle-même, et sans aucune convention, se jeter sous la protection des Français, c'était déclarer hautement qu'elle avait pour eux plus d'estime et de confiance que pour toutes les autres nations de l'Europe.

Cependant Sabder-Aly-Khan, fils aîné du malheureux Daoust, arriva près d'Arcate, deux jours après la bataille, avec un corps de sept à huit cents chevaux. Mais à la première nouvelle de ce désastre, il se vit abandonné de ses troupes, et réduit à se sauver avec quatre de ses gens dans la forteresse de Vélour. Sander-Saheb, son beau-frère, qui était sorti de Trichenapaly avec quatre cents chevaux, apprit aussi cette funeste nouvelle en chemin, et trouva tout le pays soulevé contre les Maures. Plusieurs petits princes, qui portent le titre de paliagaras, se déclarèrent pour les Marattes, jusqu'à tenter de l'enlever pour le livrer entre leurs mains. Il n'eut pas d'autre ressource que de retourner à Trichenapaly, et de s'y renfermer dans la forteresse. Le général des Marattes prit sa marche vers Arcate, dont il se rendit maître sans opposition. La ville fut abandonnée au pillage et consumée en partie par le feu. Divers détachemens, qui furent envoyés pour mettre le pays à contribution, firent éprouver de toutes parts l'avarice et la cruauté du vainqueur. C'est un ancien usage parmi ces barbares que la moitié du butin appartienne à leurs chefs. Ils exercèrent toutes sortes de violences, non-seulement contre les mahométans, mais contre les Gentous mêmes qui avaient imploré leur secours, et qui les regardaient comme les protecteurs de leur religion. Ils portent avec eux des chaises de fer, sur lesquelles ils attachent nus avec des chaînes ceux dont ils veulent découvrir les trésors; et, mettant le feu dessous, ils les brûlent jusqu'à ce qu'ils aient donné tout leur bien. On ne s'imaginerait point combien ils firent périr d'habitans par ce cruel supplice, ou par le poignard qui les vengeait de ceux qui n'avaient rien à leur offrir. Tous les lieux qui essuyèrent leur fureur furent presque entièrement détruits; ce qui avait fait un tort extrême aux manufactures de toile dans un pays où la plupart des Gentous exercent le métier de tisserand, dans lequel ils excellent.

Tandis qu'ils répandaient la désolation dans la province d'Arcate et dans les lieux voisins, Sabder-Aly-Khan, renfermé dans sa forteresse de Vélour, leur fit des propositions d'accommodement. Après quelques négociations, le traité fut conclu à des conditions fort humiliantes. Sabder devait succéder à son père dans la dignité de nabab d'Arcate; mais il s'obligeait de payer aux vainqueurs cent laques ou cinq millions de roupies, à restituer toutes les terres de Trichenapaly et de Tanjaour, à joindre ses troupes aux Marattes, pour en chasser Sander-Saheb qui était encore en possession de la ville, de la forteresse et de tout l'état de Trichenapaly; enfin à servir lui-même d'instrument pour rétablir tous les princes de la côte de Coromandel dans les domaines qu'ils possédaient avant la guerre. Quoique le général maratte n'eût rien de plus favorable à désirer, une autre raison l'avait fait consentir à ce traité. Le roi de Golconde commençait à s'alarmer des ravages qui s'étaient commis dans le Carnate. Il avait résolu d'en arrêter les progrès. Nazerzingue, soubab de Golconde, et fils de Nizam-Elmouk, premier ministre du Mogol, s'était mis en marche avec une armée de soixante mille chevaux et de cent cinquante mille hommes d'infanterie. En arrivant sur les bords du Quichena, qui n'est qu'à douze journées d'Arcate, il avait été arrêté par le débordement de ce fleuve; mais le général maratte, informé de son approche et du dessein qu'il avait de continuer sa marche après la retraite des eaux, craignit de perdre tous ses avantages à l'arrivée d'un ennemi si redoutable; et cette réflexion le disposa plus facilement à conclure avec Sabder.

La résistance des Français acheva de le déterminer. Avant cette incursion, un Maure distingué par son rang en avait donné avis au gouverneur de Pondichéry, son ami particulier. On ignore comment il s'était procuré ces lumières dans un si grand éloignement. Mais à la nouvelle du premier mouvement des Marattes, le gouverneur français avait pris toutes les mesures de la prudence pour se mettre à couvert. L'enceinte de la ville n'étant point encore achevée du côté de la mer, il avait fait élever une forte muraille pour fermer l'intervalle de quarante à cinquante toises qui sont entre les maisons et le rivage. Il avait rétabli les anciennes fortifications; il en avait construit de nouvelles. La place avait été fournie de vivres et de munitions de guerre. Enfin, lorsque les Marattes étaient entrés dans la province, il avait fait prendre les armes non-seulement à la garnison, mais encore à tous les habitans de la ville qui étaient en état de les porter. Les postes avaient été distribués; et ces préparatifs n'avaient pas peu contribué à attirer à lui tous les habitans des lieux voisins, qui l'avaient regardé comme leur défenseur après la bataille de Canamay.

L'événement justifia ces précautions. Après avoir pris possession d'Arcate, le vainqueur menaça d'attaquer Pondichéry avec toutes ses forces, si les Français ne se hâtaient de l'apaiser par des sommes considérables. Il leur déclara ses intentions par une lettre du 20 janvier 1741, où l'adresse et la fierté étaient également employées. N'ayant reçu, disait-il, aucune réponse à plusieurs lettres qu'il avait écrites au gouverneur, il était porté à le croire ingrat et du nombre de ses ennemis; ce qui le déterminait à faire marcher son armée contre la ville: les Français devaient se souvenir qu'il les avait anciennement placés dans le lieu où ils étaient, et qu'il leur avait donné la ville de Pondichéry; aussi se flattait-il encore que le gouverneur, ouvrant les yeux à la justice, lui enverrait des députés pour convenir du paiement d'une somme; et, dans cette espérance, il voulait bien suspendre les hostilités pendant quelques jours. Suivant l'usage des Marattes et de la plupart des Gentous, qui n'écrivent jamais qu'en termes obscurs, pour ne pas donner occasion de les prendre par leurs paroles, il ajoutait que le porteur de sa lettre avait ordre de s'expliquer plus nettement. En effet, cet envoyé, qui était un homme du pays, dont le gouverneur connaissait la perfidie par des lettres interceptées qu'il avait écrites à son père, demanda au nom des Marattes une somme de cinq cent mille roupies; et de plus, le paiement d'un tribut annuel, dont le général prétendait, sans aucune apparence de vérité, que les Français étaient redevables à sa nation depuis cinquante ans.

Le gouverneur crut devoir une réponse civile à cette lettre; mais il ne parla point des droits chimériques que les Marattes s'attribuaient sur Pondichéry, ni du tribut et de l'intérêt, ni des cinq cent mille roupies qu'ils demandaient avant toute espèce de traité, et qui seraient montées à plus de quinze millions de notre monnaie. Le silence sur des prétentions si ridicules lui parut plus conforme aux maximes des Indiens. Peu de jours après, le général insista sur ses demandes par une nouvelle lettre, qui paraît mériter, comme la seconde réponse du gouverneur français, d'obtenir place dans cette narration.

«Au gouverneur de Pondichéry, votre ami Ragodgi-Bonsolla-Sena-Saheb-Soubab: Ram Ram,

»Je suis en bonne santé, il faut me mander l'état de la vôtre.

»Jusqu'à présent je n'avais pas reçu de vos nouvelles; mais Capal-Cassi et Atmarampantoulou viennent d'arriver ici, qui m'en ont dit, et j'en ai appris d'eux.