Enfin les chefs du détachement écrivirent au gouverneur français. Ils lui envoyèrent même un officier de distinction pour lui renouveler les demandes de leur général, et lui déclarer que, sur son refus, ils avaient ordre d'arrêter tous les vivres qu'on transporterait à Pondichéry, jusqu'au moment où le reste de leur armée; après la prise de Trichenapaly, qui ne pouvait tenir plus de quinze jours, viendrait attaquer régulièrement la place. Le gouverneur reçut fort civilement cet envoyé. Il lui fit voir l'état de la ville et de l'artillerie, la force de la citadelle qu'on pouvait faire sauter d'un moment à l'autre par les mines qu'on y avait disposées, et la quantité des vivres dont la place était munie. Il l'assura qu'il était dans la résolution de se défendre jusqu'à la dernière extrémité, et qu'il ne consentirait jamais à des demandes qu'il n'avait pas le pouvoir d'accorder. Il ajouta qu'il avait fait embarquer sur les vaisseaux qu'il avait dans la rade les marchandises et les meilleurs effets de sa nation; et que si, par une suite d'événemens fâcheux, il voyait ses ressources épuisées, il lui serait facile de monter lui-même à bord avec tout ce qui lui resterait de Français, et de retourner dans sa patrie: d'où les Marattes devaient conclure qu'il y avait peu à gagner pour eux, et beaucoup à perdre. L'officier, qui n'avait jamais vu de ville si bien munie, ne put déguiser son admiration, et se retira fort satisfait des politesses qu'il avait reçues.
Mais une circonstance légère contribua plus que toutes les fortifications de Pondichéry à terminer cette guerre. Comme c'est l'usage aux Indes de faire quelque présent aux étrangers de considération, le gouverneur offrit à l'envoyé des Marattes dix bouteilles de différentes liqueurs de Nancy. Cet officier en fit goûter au général, qui les trouva excellentes. Le général en fit boire à sa maîtresse, qui, les trouvant encore meilleures, le pressa de lui en procurer à toutes sortes de prix. Ragodgi-Bonsolla, fort embarrassé par les instances continuelles d'une femme qu'il aimait uniquement, ne s'adressa point directement au gouverneur, dans la crainte de se commettre ou de lui avoir obligation. Il le fit tenter par des voies détournées; et les offres de ses agens montèrent jusqu'à cent roupies pour chaque bouteille. Le gouverneur, heureusement informé de la cause de cet empressement, feignit d'ignorer d'où venaient des propositions si singulières, et témoigna froidement qu'il ne pensait point à vendre des liqueurs qui n'étaient que pour son usage. Enfin, Ragodgi-Bonsolla, ne pouvant soutenir la mauvaise humeur de sa maîtresse, les fit demander en son nom, avec promesse de reconnaître avantageusement un si grand service. On parut regretter à Pondichéry d'avoir ignoré jusqu'alors les désirs du prince des Marattes; et le gouverneur, se hâtant de lui envoyer trente bouteilles de ses plus fines liqueurs, lui fit dire qu'il était charmé d'avoir quelque chose qui pût lui plaire. Ce présent fut accepté avec une vive joie. Le gouverneur en reçut aussitôt des remercîmens, accompagnés d'un passe-port par lequel on le priait d'envoyer deux de ses officiers pour traiter d'accommodement. Cette passion que ce général avait de satisfaire sa maîtresse l'avait déjà porté à défendre toutes sortes d'insultes contre la ville et les Français.
Deux bramines, gens d'esprit, et solidement attachés à la nation française, furent députés sur-le-champ au camp des Marattes, avec des instructions et le pouvoir de négocier la paix. Ils y apportèrent tant d'adresse et d'habileté, que Ragodgi-Bonsolla promit de se retirer au commencement du mois de mai; et loin de rien exiger des Français, il envoya au gouverneur, avant son départ, un serpent, qui est dans les cours indiennes le témoignage le plus authentique d'une sincère amitié.
Bientôt une conduite si sage et si généreuse attira au gouverneur de Pondichéry des remercîmens et des distinctions fort honorables de la cour même du grand-mogol. Il reçut une lettre du premier ministre de ce grand empire, avec un serpent et des assurances d'une constante faveur pour la nation.
Sabder-Aly-Khan, instruit par la renommée autant que par les lettres de sa mère, des caresses et des honneurs que toute sa famille ne cessait de recevoir à Pondichéry, se crut obligé de signaler sa reconnaissance. Non-seulement il se hâta d'écrire au gouverneur pour lui marquer ce sentiment par des expressions fort nobles et fort touchantes, mais il joignît à ces lettres un paravana, c'est-à-dire un acte formel par lequel il lui cédait personnellement, et non à la compagnie, les aldées ou les terres d'Arkhionac, de Tedouvanatam, de Villanour, avec trois autres villages qui bordent au sud le territoire des Français, et qui produisent un revenu annuel de vingt-cinq mille livres. Il se rendit ensuite à Pondichéry, avec Sander-Saheb son beau-frère.
Sur l'avis qu'on y reçut le 2 septembre que ces deux princes y devaient arriver le soir, le gouverneur fit dresser une tente à la porte de Valdaour. Il envoya au-devant d'eux trois de ses principaux officiers, à la tête d'une compagnie des pions de sa garde, avec des danseuses et des tamtams, qui font toujours l'ornement de ces fêtes. Le nabab, étant arrivé à la tente, y fut reçu par le gouverneur même, qui s'y était rendu avec toute la pompe de sa dignité. Il entra dans la ville pour se rendre d'abord au jardin de la compagnie, où sa mère et sa sœur étaient logées. Les deux premiers jours furent donnés, suivant l'usage des Maures, aux pleurs et aux gémissemens. Dans la visite que le prince fit ensuite au gouverneur, il fut reçu avec tous les honneurs dus à son rang, c'est-à-dire au bruit du canon, entre deux haies de la garnison qui était en bataille sur la place. Après avoir passé quelques momens dans la salle d'assemblée, il souhaita d'entretenir en particulier le gouverneur, qui le fit entrer dans une chambre avec quelques seigneurs de sa suite. Sabder employa les termes les plus vifs et les plus affectueux pour exprimer sa reconnaissance, en protestant qu'il n'oublierait jamais l'important service qu'il avait reçu du gouverneur et des Français. Lorsqu'il fut rentré dans la salle commune, on lui offrit le bétel; et, suivant l'usage, à l'égard de ceux qu'on veut honorer singulièrement, on lui versa un peu d'eau rose sur la tête et sur ses habits. Mais, de tous les présens qui lui furent offerts, il ne voulut accepter que deux petits vases en filigrane de vermeil; et, partant fort satisfait des honneurs et des politesses qu'il avait reçus, il envoya dès le même jour au gouverneur un serpent avec le plus beau de ses éléphans.
L'année suivante, lorsque le chevalier Dumas quitta les Indes pour retourner en France, toute la reconnaissance du nabab parut s'accroître avec le chagrin de perdre son bienfaiteur et son ami. Il lui envoya pour monument d'une éternelle amitié l'habillement et l'armure de son père Daoust-Aly-Khan, présent également riche et honorable.
Enfin cette faveur fut couronnée par une autre; ce fut la dignité de nabab et de mansoupdar, qui donnait au chevalier Dumas le commandement de quatre azaris et demi, c'est-à-dire, de quatre mille cinq cents cavaliers mogols, dont il était libre de conserver deux mille pour sa garde, sans être chargé de leur entretien. Elle lui vint de la cour du Mogol, mais sans doute à la recommandation du nabab d'Arcate. Jamais aucun Européen n'avait obtenu cet honneur dans les Indes. Outre l'éclat d'une distinction sans exemple, il en revenait un extrême avantage à la compagnie française, qui allait se trouver défendue par les troupes de l'Indoustan et par les généraux mogols, collègues du gouverneur de Pondichéry. Mais le chevalier Dumas, qui sollicitait depuis deux ans son retour en France, était presqu'à la veille de son départ. Son zèle pour les intérêts de la compagnie lui fit sentir de quelle importance il était de faire passer son titre et ses fonctions aux gouverneurs qui devaient lui succéder. Il tourna tous ses soins vers cette entreprise, et les mêmes raisons qui lui avaient fait obtenir la première grâce, disposèrent les Mogols à lui accorder la seconde. Il en reçut le firman, qui fut expédié au nom du grand visir, généralissime des troupes de l'empire. En résignant le gouvernement de Pondichéry à son successeur dans le cours du mois d'octobre 1741, il le mit en possession du titre de nabab, et le fit reconnaître en qualité de mansoupdar par les quatre mille cinq cents cavaliers dont le commandement est attaché à cette dignité.
On sait généralement que le gouverneur Dupleix porta au plus haut degré l'honneur du nom français dans les Indes, qu'il rendit au nabab Mouzaferzingue des services encore plus essentiels que Dumas n'en avait rendu à Sabder-Aly-Khan, qu'il le rétablit dans ses états par la mort de Nazerzingue son concurrent, tué dans une bataille en 1750; que de nombreuses dépenses et de magnifiques présens furent la récompense de ce service. Dupleix reçut du Mogol le titre de nabab, et des appointemens très-considérables. Il étala dans les Indes un faste capable d'étonner ce peuple même, celui de l'univers à qui la pompe extérieure en impose le plus. Il est mort à Paris dans l'indigence. Il y avait rapporté l'habitude de manières royales qu'il mêlait avec adresse à l'urbanité française qu'il ne blessait pas. Mais, toujours préoccupé du luxe asiatique, il affectait de mépriser le cortége simple et peu nombreux qui accompagne ordinairement nos rois. Il ne faisait pas réflexion que tout grand appareil est difficile à mouvoir, et que ce qui peut convenir au despote immobile et invisible qui se montre une fois l'an à un peuple d'esclaves pourrait embarrasser beaucoup nos monarques, qui, dans leurs palais toujours ouverts, vivent sous les yeux de leurs sujets.
Il suffira de rappeler ici que Pondichéry, prise par les Anglais dans la dernière guerre, et rendue par le traité de paix de 1763, sort peu à peu de ses ruines, et reprend par degrés son ancien commerce, quoiqu'elle n'ait plus la même puissance.