»Votre seigneurie est sans doute informée de ce que nous venons faire dans ces contrées si éloignées de notre patrie. Nos vaisseaux, après huit à neuf mois de navigation, y apportent tous les ans de l'argent pour acheter des toiles de coton dont nous avons besoin dans notre pays; ils y restent quelques mois, et s'en retournent lorsqu'ils sont chargés. Tout l'or et l'argent répandus dans ces royaumes viennent des Français; sans eux, vous n'auriez pas tiré un sou de toute la contrée, que vous avez trouvée au contraire enrichie par notre commerce. Sur quel fondement votre seigneurie peut-elle donc nous demander de l'argent? et où le prendrions-nous? Nos vaisseaux n'en apportent que ce qu'il en faut pour les charger; nous sommes même obligés souvent, après leur départ, d'en emprunter pour nos dépenses.
»Votre seigneurie me dit que votre roi nous a donné une place considérable; mais elle devrait savoir que, quand nous nous sommes établis à Pondichéry, ce n'était qu'un emplacement de sable qui ne rendait aucun revenu; si d'un village qu'il était alors nous en avons fait une ville, c'est par nos peines et nos travaux; c'est avec les sommes immenses que nous avons dépensées pour la bâtir et la fortifier, dans la seule vue de nous défendre contre ceux qui viendraient injustement nous attaquer.
»Vous dites que vous avez ordre de vous emparer des forteresses de Trichenapaly et de Gindgy; à la bonne heure, si cette proximité n'est pas pour vous une occasion de devenir notre ennemi. Tant que les Mogols ont été maîtres de ces contrées, ils ont toujours traité les Français avec autant d'amitié que de distinction, et nous n'avons reçu d'eux que des faveurs. C'est en vertu de cette union que nous avons recueilli la veuve du nabab Aly-Daoust-Khan, avec toute sa famille, que la frayeur a conduite ici après la bataille où la fortune a secondé votre valeur. Devions-nous leur fermer nos portes, et les laisser exposées aux injures de l'air? Des gens d'honneur ne sont pas capables de cette lâcheté. La femme de Sander-Saheb, fille d'Aly-Daoust-Khan, et sœur de Sabder-Aly-Khan, y est aussi venue avec sa mère et son frère, et les autres ont repris le chemin d'Arcate. Elle voulait passer à Trichenapaly; mais ayant appris que vous en faisiez le siége avec votre armée, elle est demeurée ici.
»Votre seigneurie m'écrit de remettre aux cavaliers que vous enverrez cette dame, son fils, et les richesses qu'ils ont apportées dans cette ville. Vous qui êtes rempli de bravoure et de générosité, que penseriez-vous de moi si j'étais capable de cette bassesse? La femme de Sander-Saheb est dans Pondichéry sous la protection du roi mon maître, et tout ce qu'il y a de Français aux Indes perdrait la vie plutôt que de vous la livrer. Vous me dites qu'elle a ici les trésors de Tanjaour et de Trichenapaly; je ne le crois pas, et je n'y vois aucune apparence, puisque j'ai même été obligé de lui fournir de l'argent pour vivre et pour payer ses domestiques.
»Enfin vous me menacez, si je ne me conforme pas à vos demandes, d'envoyer votre armée contre nous, et d'y venir vous-mêmes. Je me prépare de mon mieux à vous recevoir, et à mériter votre estime, en vous faisant connaître que j'ai l'honneur de commander à la plus brave de toutes les nations de la terre, et qui se défend avec le plus d'intrépidité contre une injuste attaque.
»Je mets au reste ma confiance dans le Dieu tout-puissant, devant lequel les plus formidables armées sont comme la paille légère que le vent emporte et dissipe de tous côtés; j'espère qu'il favorisera la justice de notre cause. J'avais déjà entendu parler de ce qui était arrivé à Bassin; mais cette place n'était pas défendue par des Français.»
Cette réponse est un modèle de noblesse et de modération. Le dernier mot est sublime.
Les précautions que cette lettre annonçait au général des Marattes n'étaient pas une fausse menace; la ville était bien fournie de munitions de guerre et de bouche, et l'on n'y comptait pas moins de quatre à cinq cents pièces d'artillerie. Le gouverneur avait fait descendre tous les équipages des vaisseaux qui se trouvaient dans la rade; il avait armé les employés de la compagnie, et tous les habitans français, dont il avait formé un corps d'infanterie qu'on exerçait tous les jours au service du canon et de la mousqueterie. Enfin il avait choisi parmi les Indiens ceux qui étaient en état de porter les armes, ce qui lui fit environ douze cents Européens, et quatre à cinq mille pions, Malabares ou mahométans. Quoique dans l'occasion il y ait peu de fond à faire sur ces troupes indiennes, la garde qu'on leur faisait monter sur les bastions et sur les courtines soulageait beaucoup la garnison.
On demeura ainsi sous les armes jusqu'au mois d'avril 1741. Le général des Marattes employa ce temps à ravager ou à subjuguer tous les pays voisins; plus occupé néanmoins à faire du butin qu'à prendre des places pour les conserver. Trichenapaly fut celle qui lui opposa le plus de résistance. C'est une ville forte pour les Indes. Elle est environnée d'un bon mur, qui est flanqué d'un grand nombre de tours, avec une fausse braie, ou double enceinte, et un large fossé plein d'eau. Les Marattes, après l'avoir entièrement investie, ouvrirent la tranchée le 15 décembre, et formèrent quatre attaques, qu'ils poussaient rigoureusement en sapant les murailles sous des galeries fort bien construites. Sander-Saheb commençait à s'y trouver extrêmement pressé. Bara-Saheb, son frère, qui défendait le Maduré avec quelques troupes, partit à la tête de sept ou huit mille chevaux pour se jeter dans la ville, et ce secours aurait pu forcer les barbares de lever le siége. Mais ayant appris sa marche, ils envoyèrent au-devant de lui un corps de vingt mille cavaliers et dix mille pions, qui taillèrent en pièces sa petite armée. Il périt lui-même après s'être glorieusement défendu. Son corps fut apporté au général des Marattes, qui parut touché de la perte d'un homme extrêmement bien fait, et qui s'était signalé par une rare valeur. Il l'envoya couvert de riches étoffes à Sander-Saheb son frère pour lui rendre les honneurs de la sépulture. Ce triste événement découragea les assiégés. Ils manquaient depuis long-temps d'argent, de vivres et de munitions. Sander-Saheb, réduit à l'extrémité, prit le parti de se rendre; et le vainqueur, content de sa soumission, lui laissa la vie et la liberté: mais ayant pris possession de la place le dernier jour d'avril 1741, il en abandonna le pillage à son armée.
Pendant le siége, il avait fait marcher du côté de la mer un détachement de quinze ou seize mille hommes, qui attaquèrent Porto-Novo, à sept lieues au sud de Pondichéry, et qui se rendirent facilement maîtres d'une ville qui n'était pas fermée. Ils y enlevèrent tout ce qui se trouvait de marchandises dans les magasins hollandais, anglais et français. Cependant, par le soin qu'on avait eu de faire transporter à Pondichéry la plus grande partie des effets de la compagnie de France, elle ne perdit que trois ou quatre mille pagodes, en toiles bleues qui étaient encore entre les mains des tisserands et des teinturiers. De Porto-Novo, les Marattes passèrent à Goudelour, établissement anglais à quatre lieues au sud de Pondichéry, qu'ils pillèrent malgré le canon du fort Saint-David. Ils vinrent camper ensuite près d'Ankhionac, à une lieue et demie de Pondichéry; mais n'ayant osé s'approcher de la ville, ils allèrent se jeter sur Condgymer et Sadras, deux établissemens des Hollandais dont ils pillèrent les magasins.