»C'était dans une de ces rivières que nous devions entrer. Elle se nomme Paatebenam. Il fallait dresser notre route à l'est pour retourner vers le port de Nankin, que nous avions laissé derrière nous à deux cent soixante lieues, parce que, dans cette distance, nous avions multiplié notre hauteur fort au delà de l'île que nous cherchions. Similau, qui s'aperçut de notre chagrin, nous fit souvenir que ce détour nous avait paru nécessaire à notre succès. On lui demanda combien il emploîrait de temps à retourner jusqu'à l'anse de Nankin par cette rivière. Il nous répondit que nous n'avions pas besoin de plus de quatorze ou quinze jours; et que, cinq jours après, il nous promettait de nous faire aborder dans l'île de Calempluy, où nous trouverions enfin le prix de nos peines.
»À l'entrée d'une nouvelle route qui nous engageait fort loin dans des terres inconnues, Faria fit disposer l'artillerie et tout ce qu'il jugea convenable à notre défense. Ensuite nous entrâmes dans l'embouchure de la rivière avec le secours des rames et des voiles. Le lendemain nous arrivâmes au pied d'une fort haute montagne nommée Botinafau, d'où coulaient plusieurs ruisseaux d'eau douce. Pendant six jours que nous employâmes à la côtoyer, nous eûmes le spectacle d'un grand nombre de bêtes farouches, qui ne paraissaient pas effrayées de nos cris. Cette montagne n'a pas moins de quarante ou cinquante lieues de longueur; elle est suivie d'une autre qui se nomme Gangitanou, et qui ne nous parut pas moins sauvage. Tout ce pays est couvert de forêts si épaisses, que le soleil n'y peut communiquer ses rayons ni sa chaleur. Similau nous assura néanmoins qu'il était habité par des peuples difformes, nommés Gigohos, qui ne se nourrissaient que de leur chasse et du riz que les marchands chinois leur apportaient en échange pour leurs fourrures. Il ajouta qu'on tirait d'eux chaque année plus de deux mille peaux, pour lesquelles on payait des droits considérables aux douanes de Pocasser et de Lantau, sans compter celles que les Gigohos emploient eux-mêmes à se couvrir et à tapisser leurs maisons. Faria, qui ne perdait pas une seule occasion de vérifier les récits de Similau pour se confirmer dans l'opinion qu'il avait de sa bonne foi, le pressa de lui faire voir un de ces difformes habitans dont il exagérait la laideur. Cette proposition parut l'embarrasser. Cependant, après avoir répondu à ceux qui traitaient ses discours de fables que son inquiétude ne venait que du naturel farouche des barbares, il promit à Faria de satisfaire sa curiosité, à condition que Faria ne descendrait point à terre, comme il y était souvent porté par son courage. L'intérêt du corsaire était aussi vif pour la conservation de Faria que celui de Faria pour celle du corsaire. Ils se croyaient nécessaires l'un à l'autre, l'un pour éviter les mauvais traitemens de l'équipage, qui l'accusait de nous avoir exposés à des dangers insurmontables; l'autre, pour se conduire dans une entreprise incertaine, où toute sa confiance était dans son guide.
»Nous ne cessions pas d'avancer à voiles et à rames, entre des montagnes fort élevées et des arbres fort épais, souvent étourdis par le bruit d'un si grand nombre de loups, de renards, de sangliers, de cerfs et d'autres animaux, que nous avions peine à nous entendre. Enfin, derrière une pointe qui coupait le cours de l'eau, nous vîmes paraître un jeune garçon qui chassait devant lui six ou sept vaches. On lui fit quelques signes, auxquels il ne fit pas difficulté de s'arrêter. Nous nous approchâmes de la rive en lui montrant une pièce de taffetas vert, par le conseil de Similau, qui connaissait le goût des Gigohos pour cette couleur. On lui demanda par d'autres signes s'il voulait l'acheter. Il entendait aussi peu le chinois que le portugais. Faria lui fit donner quelques aunes de la même pièce et six petits vases de porcelaine, dont il parut si content, que, sans marquer la moindre inquiétude pour ses vaches, il prit aussitôt sa course vers le bois. Un quart d'heure après, il revint d'un air libre, portant sur ses épaules un cerf en vie; huit hommes et cinq femmes, dont il était accompagné, amenaient trois vaches liées, et marchaient en dansant au son du tambour, sur lequel ils frappaient cinq coups par intervalle. Leur habillement était de différentes peaux, qui leur laissaient les bras et les pieds nus, avec cette seule différence pour les femmes, qu'elles portaient au milieu du bras de gros bracelets d'étain, et qu'elles avaient les cheveux beaucoup plus longs que les hommes. Ceux-ci portaient de gros bâtons armés par le bout, et garnis jusqu'au milieu de peaux semblables à celles dont ils étaient couverts. Ils avaient tous le visage farouche, les lèvres grosses, le nez plat, les narines larges et la taille haute. Faria leur fit divers présens, pour lesquels ils nous laissèrent leurs trois vaches et leur cerf. Nous quittâmes la rive; mais ils nous suivirent pendant cinq jours sur le bord de l'eau.
»Après avoir fait environ quarante lieues dans ce pays barbare, nous poussâmes notre navigation pendant seize jours sans découvrir aucune autre marque d'habitation que des feux, que nous apercevions quelquefois pendant la nuit. Enfin nous arrivâmes dans l'anse de Nankin, moins promptement à la vérité que Similau ne l'avait promis, mais avec la même espérance de nous voir en peu de jours au terme de nos désirs. Il fit comprendre à tous les Portugais la nécessité de ne pas se montrer aux Chinois, qui n'avaient jamais vu d'étrangers dans ces lieux. Nous suivîmes un conseil dont nous sentîmes l'importance; tandis qu'avec les matelots de sa nation il se tenait prêt à donner les explications qu'on pourrait lui demander. Il proposa aussi de gouverner par le milieu de l'anse plutôt que de suivre les côtes, où nous découvrîmes un grand nombre de lantées. On se conforma pendant six jours à ses intentions. Le septième nous découvrîmes devant nous une grande ville nommée Sileupeumor, dont nous devions traverser le havre pour entrer dans la rivière. Similau, nous ayant recommandé plus que jamais de nous tenir couverts, y jeta l'ancre à deux heures après minuit. Vers la pointe du jour il en sortit paisiblement, au travers d'un nombre infini de vaisseaux qui nous laissèrent passer sans défiance; et, traversant la rivière, qui n'avait plus que six ou sept lieues de largeur, nous eûmes la vue d'une grande plaine que nous ne cessâmes point de côtoyer jusqu'au soir.
»Cependant les vivres commençaient à nous manquer, et Similau, qui paraissait quelquefois effrayé de sa propre hardiesse, ne jugeait point à propos d'aborder au hasard pour renouveler nos provisions. Nous fûmes réduits, pendant treize jours, à quelques bouchées de riz cuit dans l'eau, qui nous étaient mesurées avec une extrême rigueur. L'éloignement de nos espérances, qui paraissaient reculer de jour en jour, et le tourment de la faim, nous auraient portés à quelque résolution violente, si notre fureur n'eût été combattue par d'autres craintes. Le corsaire, qui les remarquait dans nos yeux, nous fit débarquer pendant les ténèbres auprès de quelques vieux édifices, qui se nommaient Tanamadel, et nous conseilla de fondre sur une maison qui lui parut éloignée des autres. Nous y trouvâmes beaucoup de riz et de petites fèves, de grands pots pleins de miel, des oies salées, des ognons, des aulx et des cannes à sucre dont nous fîmes une abondante provision: c'était le magasin d'un hôpital voisin, et ce religieux dépôt n'était défendu que par la piété publique. Quelques Chinois nous apprirent dans la suite qu'il était destiné à la subsistance des pèlerins qui visitaient les tombeaux de leurs rois; mais ce n'est pas à ce titre que nous rendîmes grâces au ciel de nous y avoir conduits.
»Un secours qu'il semblait nous avoir ménagé dans sa bonté, rétablit un peu le calme et l'espoir sur les deux vaisseaux. Nous continuâmes encore d'avancer pendant sept jours. Quelle différence néanmoins entre le terme que Similau nous avait fixé et cette prolongation qui ne finissait pas! La patience de Faria n'avait pas eu peu de force pour soutenir la nôtre; mais il commençait lui-même à se défier de tant de longueurs et d'incertitudes. Quoique son courage l'eût disposé à tous les événemens, il confessa publiquement qu'il regrettait d'avoir entrepris le voyage. Son chagrin croissant d'autant plus qu'il s'efforçait de le cacher. Un jour qu'il avait demandé au corsaire dans quel lieu il croyait être, il en reçut une réponse si mal conçue, qu'il le soupçonna d'avoir perdu le jugement, ou d'ignorer le chemin dans lequel il nous avait engagés; cette idée le rendit furieux. Il l'aurait tué d'un poignard qu'il avait toujours à sa ceinture, si quelques amis communs n'eussent arrêté son bras en lui représentant que la mort de ce malheureux assurait notre ruine. Il modéra sa colère; mais elle fut encore assez vive pour le faire jurer sur sa barbe que, si dans trois jours le corsaire ne levait tous ses doutes, il le poignarderait de sa propre main. Cette menace causa tant de frayeur à Similau, que la nuit suivante, tandis qu'on s'était approché de la terre, il se laissa couler du vaisseau dans la rivière; et son adresse lui ayant fait éviter la vue des sentinelles, on ne s'aperçut de son évasion qu'en renouvelant la garde.
»Un si cruel événement mit Faria comme hors de lui-même. Il s'en fallut peu que les deux sentinelles ne payassent leur négligence de leur vie. À l'instant il descendit au rivage avec la plus grande partie des Portugais; toute la nuit fut employée à chercher Similau. Mais il nous fut impossible de découvrir ses traces; et notre embarras devint encore plus affreux lorsque étant retournés à bord, nous trouvâmes que, de quarante-six matelots chinois qui étaient sur les deux vaisseaux, trente-quatre avaient pris la fuite, pour se dérober apparemment aux malheurs dont ils nous croyaient menacés. Nous tombâmes dans un étonnement qui nous fit lever les mains et les yeux aux ciel sans avoir la force de prononcer un seul mot. Cependant, comme il était question de délibérer sur une situation si terrible, on tint conseil, mais avec une variété de sentimens qui retarda long-temps la conclusion. Enfin nous résolûmes, à la pluralité des voix, de ne pas abandonner un dessein pour lequel nous avions déjà bravé tant de dangers. Mais, consultant aussi la prudence, nous pensâmes à nous saisir de quelques habitans du pays de qui nous pussions savoir ce qui nous restait de chemin jusqu'à l'île de Calempluy. Si nos informations nous apprenaient qu'il fût aussi facile de l'attaquer que Similau nous en avait flattés, nous promîmes au ciel d'achever notre entreprise; ou, si les difficultés nous paraissaient invincibles, nous devions nous abandonner au fil de l'eau, qui ne pouvait nous conduire qu'à la mer, où son cours la portait naturellement.
»L'ancre fut levée néanmoins avec beaucoup de crainte et de confusion; la diminution de nos matelots ne nous permit pas d'avancer beaucoup le jour suivant; mais, ayant mouillé le soir assez près de la rive, on découvrit, à la fin de la première garde, une barque à l'ancre au milieu de la rivière. Nous nous en approchâmes avec de justes précautions, et nous y prîmes six hommes que nous trouvâmes endormis. Faria les interrogea séparément pour s'assurer de leur bonne foi par la conformité de leurs réponses; ils s'accordèrent à lui dire que le pays où nous étions se nommait Temquilem, et que l'île de Calempluy n'était éloignée que de dix lieues. On leur fit d'autres questions, auxquelles ils ne répondirent pas moins fidèlement. Faria les retint prisonniers pour le service des rames; mais la satisfaction qu'il reçut de leurs éclaircissemens ne l'empêcha pas de regretter Similau, sans lequel il n'espérait plus recueillir tout le fruit qu'il s'était promis d'une si grande entreprise. Deux jours après, nous doublâmes une pointe de terre nommée Quinai-Taraon, après laquelle nous découvrîmes enfin cette île que nous cherchions depuis quatre-vingts jours, et qui nous avait paru fuir sans cesse devant nous.
»C'est une belle plaine, située à deux lieues de cette pointe, au milieu d'une rivière. Nous jugeâmes qu'elle n'avait pas plus d'une lieue de circuit. La joie que nous ressentîmes à cette vue fut mêlée d'une juste crainte, en considérant à quels périls nous allions nous exposer sans les avoir reconnus. Vers trois heures de nuit, Faria fit jeter l'ancre assez près de l'île. Il y régnait un profond silence. Cependant, comme il n'était pas vraisemblable qu'un lieu tel que Similau nous l'avait représenté, fût sans défense et sans garde, on résolut d'attendre la lumière pour en faire le tour et pour juger des obstacles. À la pointe du jour, nous nous approchâmes fort près de la terre, et, commençant à tourner, nous observâmes soigneusement tout ce qui se présentait à nos yeux. L'île était environnée d'un mur de marbre d'environ douze pieds de hauteur, dont toutes les pierres étaient jointes avec tant d'art, qu'elles paraissaient d'une seule pièce. Il avait douze autres pieds depuis le fond de la rivière jusqu'à fleur d'eau. Autour du sommet régnait un cordon en saillie, qui, joint à l'épaisseur du mur, formait une galerie assez large. Elle était bordée d'une balustrade de laiton, qui, de six en six brasses, se joignait à des colonnes du même métal, sur chacune desquelles on voyait une figure de femme avec une boule à la main. Le dedans de la galerie offrait une chaîne de monstres ou de figures monstrueuses de fonte, qui, se tenant par la main, semblaient former une danse autour de l'île. Entre ce rang d'idoles s'élevait un autre rang d'arcades, ouvrage somptueux et composé de pièces de diverses couleurs. Les ouvertures laissant un passage libre à la vue, on découvrait dans l'intérieur de l'île un bois d'orangers, au milieu duquel étaient bâtis trois cent soixante-cinq ermitages dédiés aux dieux de l'année. Un peu plus loin, à l'est, sur une petite élévation, la seule qui fût dans l'île, on voyait plusieurs grands édifices séparés les uns des autres, et sept façades semblables à celles de nos églises. Tous ces bâtimens, qui paraissaient dorés, avaient des tours fort hautes, que nous prîmes pour des clochers. Ils étaient entourés de deux grandes rues dont les maisons avaient aussi beaucoup d'éclat. Un spectacle si magnifique nous fit prendre une haute idée de cet établissement et des trésors qui devaient être renfermés dans un lieu dont les murs étaient si riches.
»Nous avions reconnu avec le même soin les avenues et les entrées. Pendant une partie du jour, que nous avions donnée à ces observations, il ne s'était présenté personne dont la rencontre eût pu nous alarmer. Nous commençâmes à nous persuader ce que nous avions eu peine à croire sur le témoignage de Similau et de nos prisonniers chinois, c'est-à-dire que l'île n'était habitée que par des bonzes, et qu'elle n'avait pour défense que l'opinion établie de sa sainteté. Quoique l'après-midi fût assez avancé, Faria prit la résolution de descendre par une des huit avenues que nous avions observées, pour prendre langue dans les ermitages, et régler notre conduite sur ses informations. Il se fit accompagner de trente soldats et de vingt esclaves. J'étais de cet escorte. Nous entrâmes dans l'île avec le même silence qui ne cessait pas d'y régner; et, traversant le petit bois d'orangers, nous arrivâmes à la porte du premier ermitage. Il n'était qu'à deux portées de mousquet du lieu où nous étions descendus. Faria marchait le sabre à la main. N'apercevant personne, il heurta deux ou trois fois pour se faire ouvrir. On lui répondit enfin que celui qui frappait à la porte devait faire le tour de l'édifice, et qu'il trouverait une autre entrée. Un Chinois que nous avions amené pour nous servir d'interprète et de guide, après lui avoir imposé des lois redoutables, fit tout aussitôt le tour de l'ermitage, et vint nous ouvrir la porte où il nous avait laissés.