»Faria, sans autre explication, entra brusquement, et nous ordonna de le suivre. Nous trouvâmes un vieillard qui paraissait âgé de plus de cent ans, et que la goutte retenait assis; il était vêtu d'une longue robe de damas violet. La vue de tant de gens armés lui causa un mouvement de frayeur qui le fit tomber presque sans connaissance: il remua quelque temps les pieds et les mains sans pouvoir prononcer un seul mot; mais, ayant retrouvé l'usage de ses sens, et nous regardant d'un air plus tranquille, il nous demanda qui nous étions et ce que nous désirions de lui. L'interprète lui répondit, suivant l'ordre de Faria, que nous étions des marchands étrangers; que, naviguant dans une jonque fort riche pour nous rendre au port de Liampo, nous avions eu le malheur de faire naufrage; qu'un miracle nous avait sauvés des flots, et que notre reconnaissance pour cette faveur du ciel nous avait fait promettre de venir en pèlerinage dans la sainte île de Calempluy; que nous y étions arrivés pour accomplir notre vœu; que notre seule intention, en le troublant dans sa solitude, était de lui demander particulièrement quelque aumône, comme un soulagement nécessaire à notre pauvreté, et que nous nous engagions à lui rendre dans trois ans le double de ce qu'il nous permettrait d'enlever.
»L'ermite parut méditer un moment sur ce qu'il venait d'entendre; ensuite regardant Faria, qu'il crut reconnaître pour notre chef, il eut l'audace de le traiter de voleur et de lui reprocher sa criminelle entreprise: ce ne fut pas néanmoins sans joindre à ses injures des prières et des exhortations. Faria loua sa piété, et feignit même d'entrer dans ses vues; mais, après l'avoir supplié de modérer son ressentiment, parce que nous n'avions pas d'autre ressource dans notre misère, il n'en ordonna pas moins à ses gens de visiter l'ermitage, et d'enlever tout ce qu'ils y trouveraient de précieux. Nous parcourûmes toutes les parties de cette espèce de temple qui était rempli de tombeaux, et nous en brisâmes un grand nombre, où nous trouvâmes de l'argent, mêlé avec les os des morts. L'ermite tomba deux fois évanoui pendant que Faria s'efforçait de le consoler. Nous portâmes à bord toutes les richesses que nous avions pu découvrir. La nuit qui s'approchait nous ôta la hardiesse de pénétrer plus loin dans un lieu que nous connaissions si peu; mais comme l'occasion seule nous avait décidés à profiter sur-le-champ de ce qui s'était offert, nous emportâmes l'espérance de parvenir le lendemain à d'autres sources de richesses. Faria ne quitta pas l'ermite sans l'avoir forcé de lui apprendre quels ennemis nous avions à redouter dans l'île; son récit augmenta notre confiance. Le nombre des solitaires, qu'il nommait talagrepos, était de trois cent soixante-cinq, mais tous dans un âge fort avancé. Ils avaient quarante valets nommés menigrepos, pour leur fournir les secours nécessaires, ou pour les assister pendant leurs maladies. Le reste des édifices, qui était éloigné d'un quart de lieue, n'était peuplé que de bonzes, non-seulement sans armes, mais sans barques pour sortir de l'île, où toutes leurs provisions leur étaient apportées des villes voisines. Faria conçut qu'en y retournant à la pointe du jour, après avoir fait une garde exacte pendant la nuit, nous pouvions espérer qu'il n'échapperait rien à nos recherches, et que six ou sept cents moines chinois, qui devaient être à peu près le nombre des bonzes, n'entreprendraient pas de se défendre contre des soldats armés.
»Quelque témérité qu'il y eût dans ce dessein, peut-être n'aurait-il pas manqué de vraisemblance, si nous avions eu la précaution de nous défaire de l'ermite, ou de l'emmener sur nos vaisseaux: il pouvait arriver que les menigrepos laissassent passer cette nuit sans visiter son ermitage; et nous serions descendus le lendemain avec l'avantage de surprendre tous les autres bonzes; mais il ne tomba dans l'esprit à personne que notre première expédition pût être ignorée jusqu'au jour suivant, et chacun se reposa sur la facilité qu'on se promettait à réduire une troupe de moines sans courage et sans armes.
»Faria donna ses ordres pour la nuit; ils consistaient principalement à veiller autour de l'île pour observer toutes les barques qui pouvaient en approcher. Mais vers minuit nos sentinelles découvrirent quantité de feux sur les temples et sur les murs. Nos Chinois furent les premiers à nous avertir que c'était sans doute un signal qui nous menaçait. Faria dormait d'un profond sommeil; il ne fut pas plus tôt éveillé, qu'au lieu de suivre le conseil des plus timides, qui le pressaient de faire voile aussitôt, il se fit conduire à rames droit à l'île. Un bruit effroyable de cloches et de bassins confirma bientôt l'avis des Chinois. Cependant Faria ne revint à bord que pour nous déclarer qu'il ne prendrait point la fuite sans avoir approfondi la cause de ce mouvement; il se flattait encore que les feux et le bruit pouvaient venir de quelque fête, suivant l'usage commun des bonzes; mais, avant de rien entreprendre, il nous fit jurer sur l'Évangile que nous attendrions son retour. Ensuite repassant dans l'île avec quelques-uns de ses plus braves soldats, il suivit le son d'une cloche qui le conduisit dans un ermitage différent du premier. Là, deux ermites, dont il se saisit, et que ses menaces forcèrent de parler, lui apprirent que le vieillard auquel nous avions fait grâce de la vie avait trouvé la force de se rendre aux grands édifices; que, sur le récit de son aventure, l'alarme s'était répandue parmi tous les bonzes; que, dans la crainte du même sort pour leurs maisons et pour leurs temples, ils avaient pris le seul parti qui convenait à leur profession, c'est-à-dire celui d'avertir les cantons voisins par des feux et par le bruit des cloches, et qu'ils espéraient un prompt secours du zèle de la piété des habitans. Les gens de Faria profitèrent du temps pour enlever sur l'autel une idole d'argent qui avait une couronne d'or sur la tête et une roue dans la main; ils prirent aussi trois chandeliers d'argent avec leurs chaînes, qui étaient fort grosses et fort longues. Faria, se repentant trop tard du ménagement qu'il avait eu pour le premier ermite, emmena ceux qui lui parlaient, et les fit embarquer avec lui. Il mit aussitôt à la voile, en s'arrachant la barbe, et se reprochant d'avoir perdu par son imprudence une occasion qu'il désespérait de retrouver.
»Son retour jusqu'à la mer fut aussi prompt que le cours d'une rivière fort rapide, aidé du travail des rames et de la faveur du vent. Après sept jours de navigation, il s'arrêta dans un village nommé Susequerim, où, ne craignant plus que le bruit de son entreprise eût pu le suivre, il se pourvut de vivres, qui recommençaient à lui manquer. Cependant il n'y passa que deux heures, pendant lesquelles il prit aussi quelques informations sur sa route, qui servirent à nous faire sortir de la rivière par un détroit beaucoup moins fréquenté que celui de Sileupamor, par lequel nous y étions entrés. Là, nous fîmes cent quarante lieues pendant neuf jours; et, rentrant ensuite dans l'anse de Nankin, qui n'avait dans ce lieu que dix ou douze lieues de large, nous nous laissâmes conduire pendant treize jours par le vent d'ouest jusqu'à la vue des monts de Conxinacau.
»Cette chaîne de montagnes stériles qui forment une perspective effrayante, l'ennui d'une longue route, la diminution de nos vivres, et surtout le regret d'avoir manqué nos plus belles espérances, jetèrent dans les deux bords un air de tristesse qui fut comme le présage de l'infortune dont nous étions menacés. Il s'éleva tout d'un coup un de ces vents du sud que les Chinois nomment typhons, avec une impétuosité si surprenante, que nous ne pûmes le regarder comme un événement naturel. Nos panoures étaient des bâtimens de rames, bas de bords, faibles et presque sans matelots. Un instant rendit notre situation si triste, que, désespérant de pouvoir nous sauver, nous nous laissâmes dériver vers la côte, où le courant de l'eau nous portait. Notre imagination nous offrait plus de ressource en nous brisant contre les rochers qu'en nous laissant abîmer au milieu des flots; mais ce projet désespéré ne put nous réussir. Le vent, qui changea bientôt au nord-ouest, éleva des vagues furieuses qui nous rejetèrent malgré nous vers la haute mer. Alors nous commençâmes à soulager nos vaisseaux de tout ce qui pouvait les appesantir, sans épargner nos caisses d'or et d'argent. Nos mâts furent coupés, et nous nous abandonnâmes à la fortune pendant le reste du jour. Vers minuit, nous entendîmes dans le vaisseau de Faria les derniers cris du désespoir. On y répondit du nôtre par d'affreux gémissemens. Ensuite n'entendant plus d'autre bruit que celui des vents et des vagues, nous demeurâmes persuadés que notre généreux chef et tous nos amis étaient ensevelis dans l'abîme. Cette idée nous jeta dans une si profonde consternation, que pendant plus d'une heure nous demeurâmes tous muets. Quelle nuit la douleur et la crainte nous firent passer! Une heure avant le jour, notre vaisseau s'ouvrit par la contre-quille, et se trouva bientôt si plein d'eau, que le courage nous manqua pour travailler à la pompe. Enfin nous allâmes choquer contre la côte; et déjà presque noyés comme nous l'étions, les vagues nous roulèrent jusqu'à la pointe d'un écueil qui acheva de nous mettre en pièces. De vingt-cinq Portugais, quatorze se sauvèrent. Le reste, avec dix-huit esclaves chrétiens et sept matelots chinois, périt misérablement à nos yeux.
»Nous nous rassemblâmes sur le rivage, où, pendant tout le jour et la nuit suivante, nous ne cessâmes point de pleurer notre infortune. Le pays était rude et montagneux: il y avait peu d'apparence qu'il fût habité dans les parties voisines. Cependant, le lendemain au matin, nous fîmes six ou sept lieues au travers des rochers, dans la triste espérance de rencontrer quelque habitant qui voulût nous recevoir en qualité d'esclaves, et qui nous donnât à manger pour prix de notre liberté. Mais, après une marche si fatigante, nous arrivâmes à l'entrée d'un immense marécage, au delà duquel notre vue ne pouvait s'étendre, et dont le fond était si humide, qu'il nous fut impossible d'y entrer. Il fallut retourner sur nos traces, parce qu'il ne se présentait pas d'autre passage. Nous nous retrouvâmes le jour suivant dans le lieu où notre vaisseau s'était perdu, et découvrant sur le rivage les corps que la mer y avait jetés, nous recommençâmes nos plaintes et nos gémissemens. Après avoir employé le troisième jour à les ensevelir dans le sable, sans autre instrument que nos mains, nous prîmes notre chemin vers le nord, par des précipices et des bois que nous avions une peine extrême à pénétrer. Cependant nous descendîmes enfin sur le bord d'une rivière que nous résolûmes de traverser à la nage; mais les trois premiers qui tentèrent ce passage furent emportés par la force du courant. Comme ils étaient les plus vigoureux, nous désespérâmes d'un meilleur sort. Nous prîmes le parti de retourner à l'est en suivant le bord de l'eau, sur lequel nous passâmes une nuit fort obscure, aussi tourmentés par la faim que par le froid et la pluie. Le lendemain avant le jour, nous aperçûmes un grand feu vers lequel nous nous remîmes à marcher; mais, le perdant de vue au lever du soleil, nous continuâmes jusqu'au soir de suivre la rivière. Le pays commençait à s'ouvrir. Notre espérance était de rencontrer quelque habitant sur la rive: d'ailleurs nous ne pouvions nous éloigner d'une route où l'eau, qui était excellente, servait du moins à soutenir nos forces. Le soir nous arrivâmes dans un bois, où nous trouvâmes cinq hommes qui travaillaient à faire du charbon.
»Un long commerce avec leur nation nous avait rendu leur langue assez familière. Nous nous approchâmes d'eux, nous nous jetâmes à leurs pieds pour diminuer l'effroi qu'ils avaient pu ressentir à la vue de onze étrangers. Nous les priâmes au nom du ciel, dont la puissance est respectée de tous les peuples du monde, de nous adresser dans quelque lieu où nous pussions trouver du remède au plus pressant de nos maux. Ils nous regardèrent d'un œil de pitié. «Si votre unique mal était la faim, nous dit l'un d'entre eux, il nous serait aisé d'y remédier; mais vous avez tant de plaies, que tous nos sacs ne suffiraient pas pour les couvrir.» En effet, les ronces, au travers desquelles nous avions marché dans les montagnes, nous avaient déchiré le visage et les mains; et ces plaies, que l'excès de notre misère nous empêchait de sentir, étaient déjà tournées en pouriture.
»Les cinq Chinois nous offrirent un peu de riz et d'eau chaude, qui ne pouvait suffire pour nous rassasier. Mais, en nous laissant la liberté de passer la nuit avec eux, ils nous conseillèrent de nous rendre dans un hameau voisin, où nous trouverions un hôpital qui servait à loger les pauvres voyageurs. Nous prîmes aussitôt le chemin qu'ils eurent l'humanité de nous montrer. Il était une heure de nuit lorsque nous frappâmes à la porte de l'hôpital. Quatre hommes qui en avaient la direction nous reçurent avec bonté; mais, s'étant réduits à nous donner le couvert, ils attendirent le lendemain pour nous demander qui nous étions. Un de nous lui répondit que nous étions des marchands de Siam à qui la fortune avait fait perdre leur vaisseau par un naufrage. Ils voulurent savoir où nous avions dessein d'aller. Notre intention, leur dîmes-nous, était de nous rendre à Nankin, où nous espérions de nous embarquer sur les premières lantées qui partiraient pour Canton. Ils nous demandèrent pourquoi nous préférions Canton à d'autres ports. Nous leurs dîmes que c'était dans la confiance d'y trouver des marchands de notre nation, à qui l'empereur permettait d'y exercer le commerce. Soit prudence, soit curiosité, ils continuèrent de nous faire un grand nombre de questions qui lassèrent notre patience. La faim nous pressait si vivement, que, malgré la commodité du lieu où nous avions passé la nuit, il nous avait été impossible de fermer les yeux. Nous leur représentâmes que c'était le plus pressant de nos besoins, et que depuis six jours nous avions manqué de nourriture. «Il est juste, nous dirent-ils avec autant de douceur que de gravité, de vous accorder un secours que vous demandez avec tant d'instance et de larmes; mais cette maison étant fort pauvre, c'est un obstacle qui ne nous permet pas de satisfaire pleinement à ce devoir.» Alors ils commencèrent à nous raconter par quels accidens leur hôpital s'était appauvri après avoir été fort riche. Les plus affamés d'entre nous, ne pouvant résister à leur indignation, nous proposèrent en portugais de ne pas souffrir plus long-temps qu'on se fît un jeu de notre misère, et d'employer l'avantage que nous avions par la supériorité du nombre. Christophe Borralho, dont j'ai déjà loué la modération naturelle, nous fit comprendre les suites de cette violence; mais interrompant les Chinois, il les conjura d'abandonner un instant tout autre soin pour soulager la faim qui nous dévorait. Une prière si vive ne parut pas les offenser. Au contraire, ils se jetèrent dans des excuses qui traînèrent encore en longueur, et qui aboutirent à nous prier de sortir avec eux pour solliciter la charité des habitans. Le hameau était composé de quarante ou cinquante pauvres maisons dispersées, que nous fûmes obligés de parcourir pour tirer en aumône un demi-sac de riz, un peu de farine, des fèves, des ognons, et quelques méchans habits qui servirent à la réparation des nôtres. Les directeurs de l'hôpital nous donnèrent deux taëls en argent. Nous leurs demandâmes la liberté de passer quelques jours dans leur maison; ils nous répondirent qu'à l'exception des malades et des femmes enceintes, les pauvres n'y demeuraient pas si long-temps, et qu'on ne pouvait violer en notre faveur une loi établie par de savans et religieux personnages; mais qu'à trois lieues du village de Cathiotan, où nous étions, nous trouverions, dans la grande ville de Siley-Jacau, un hôpital fort riche où tous les pauvres étaient reçus. Ils nous offrirent une lettre de recommandation que nous acceptâmes. Elle était conçue en des termes si pressans et si tendres, qu'en nous plaignant de leurs lois et de leurs usages, nous fûmes forcés de rendre justice à leurs intentions.
»Nous arrivâmes le soir à Siley-Jacau, où nous apprîmes à connaître encore mieux le caractère des Chinois. On nous y reçut avec une charité digne du christianisme; mais il fallut essuyer de longues et incommodes formalités, et protester que notre dessein était de quitter la Chine après notre guérison.