»Il me dit ensuite que ce jour était celui de sa naissance, et que tout l'empire en célébrait la fête; sur quoi il me demanda si je ne voulais pas boire avec lui. Je lui répondis que je me soumettais à ses ordres, et je lui souhaitai de longues et heureuses années, et que la même cérémonie pût être renouvelée dans un siècle. Il voulut savoir quel vin était de mon goût, si je l'aimais naturel ou composé, doux ou violent. Je lui promis de le boire volontiers tel qu'il me le ferait donner, dans l'espérance qu'il ne m'ordonnerait point d'en boire trop, ni de trop fort. Il se fit apporter une coupe d'or pleine de vin mêlé, moitié de vin de grappes, moitié de vin artificiel. Il en but; et, l'ayant fait remplir, il me l'envoya par un de ses officiers, avec cet obligeant message, qu'il me priait d'en boire deux, trois, quatre et cinq fois à sa santé, et d'accepter la coupe comme un présent qu'il en faisait avec joie. Je bus un peu de vin; mais jamais je n'en avais bu de si fort. Il me fit éternuer. L'empereur se mit à rire, et me fit présenter des raisins, des amandes et des citrons coupés par tranches dans un plat d'or, en me priant de boire et manger librement. Je lui fis une révérence européenne pour le remercier de tant de faveurs. Asaph-Khan me pressa de me mettre à genoux et de frapper la tête contre terre; mais sa majesté déclara qu'elle était contente de mes remercîmens. La coupe d'or était enrichie de petites turquoises et de rubis. Le couvercle était de même; mais les émeraudes, les turquoises et les rubis en étaient plus beaux, et la soucoupe n'était pas moins riche. Le poids me parut d'environ un marc et demi d'or.
»Le monarque devint alors de fort belle humeur. Il me dit qu'il m'estimait plus qu'aucun Français qu'il eût jamais connu. Il me demanda si j'avais trouvé bon un sanglier qu'il m'avait envoyé peu de jours auparavant; à quelle sauce je l'avais mangé; quelle boisson je m'étais fait servir à ce repas. Il m'assura que je ne manquerais de rien dans ses états. Ces témoignages de faveur éclatèrent aux yeux de toute la cour. Ensuite il jeta deux grands bassins pleins de rubis à ceux qui étaient assis au-dessous de lui; et vers nous, qui étions plus proches, deux autres bassins d'amandes d'or et d'argent mêlées ensemble, mais creuses et légères. Je ne jugeai point à propos de me jeter dessus, à l'exemple des principaux seigneurs, parce que je remarquai que le prince son fils n'en prit point. Il donna aux musiciens et à d'autres courtisans de riches pièces d'étoffes pour s'en faire des turbans et des ceintures, continuant de boire, et prenant soin lui-même que le vin ne manquât point aux convives. Aussi la joie parut-elle fort animée, et, dans la variété de ses expressions, elle forma un spectacle admirable. Le prince, le roi de Candahar, Asaph-Khan, deux vieillards et moi, nous fûmes les seuls qui évitâmes de nous enivrer. L'empereur, qui ne pouvait plus se soutenir, pencha la tête et s'endormit. Tout le monde se retira.»
L'empereur avait plusieurs fils. Cosronroé, l'aîné, avait été sacrifié à une cabale qui gouvernait la cour, et à la jalousie qu'inspiraient à l'empereur l'amour et l'admiration des peuples pour ce jeune prince. Quoiqu'il aimât son fils, et qu'il l'eût même désigné pour son successeur, il le tenait enfermé dans une prison. Un des malheurs d'un despote est d'avoir à craindre son propre sang; car un despote n'a point d'enfans, il n'a que des esclaves. Le Mogol faisait alors la guerre au roi de Décan. Il avait donné le commandement de ses armées à sultan Coroné, le second de ses fils, qu'un parti puissant voulait porter au trône au préjudice de Cosronroé. Sultan Coroné venait de prendre congé, et était parti dans un carrosse fait à la mode de l'Europe, présent que les Anglais avaient offert au Mogol. Ce monarque voulut visiter le camp où étaient rassemblées ses troupes.
Ses femmes montèrent sur les éléphans qui les attendaient à leur porte. Rhoé compta cinquante éléphans, tous richement équipés, mais particulièrement trois, dont les petites tours étaient couvertes de plaques d'or. Les grilles des fenêtres étaient de même métal. Un dais de drap d'argent couvrait toute la tour. L'empereur descendit par les degrés de la tour avec tant d'acclamation, qu'on n'aurait point entendu le bruit du tonnerre. Rhoé se pressa pour arriver proche de lui au bas des degrés. Un de ses courtisans lui présenta dans un bassin une carpe monstrueuse. Un autre lui offrit dans un plat une matière aussi blanche que de l'amidon. Le monarque y mit le doigt, en toucha la carpe et s'en frotta le front; cérémonie qui passe dans l'Indoustan pour un présage de bonne fortune. Un autre seigneur passa son épée dans les pendans de son baudrier. L'épée et les boucles étaient couvertes de diamans et de rubis; le baudrier de même. Un autre encore lui mit son carquois, avec trente flèches et son arc, dans le même étui que l'ambassadeur de Perse lui avait présenté. Son turban était fort riche. On y voyait paraître des bouts de corne. D'un côté pendait un rubis hors d'œuvre de la grosseur d'une noix, et de l'autre un diamant de la même grosseur. Le milieu offrait une émeraude beaucoup plus grosse, taillée en forme de cœur. Le bourrelet du turban était enrichi d'une chaîne de diamans, de rubis et de grosses perles, qui faisaient plusieurs tours. Son collier était une chaîne de perles trois fois plus grosses que les plus belles que Rhoé eût jamais vues. Au-dessous des coudes il avait un triple bracelet des mêmes perles. Il avait la main nue, avec une bague précieuse à chaque doigt. Ses gants, qui venaient d'Angleterre, étaient passés dans sa ceinture. Son habit était de drap d'or sans manches, et ses brodequins brodés de perles. Il entra dans son carrosse. Un Anglais servait de cocher, aussi richement vêtu que jamais comédien l'ait été, et menant quatre chevaux couverts d'or. C'était la première fois que l'empereur se servait de cette voiture, qui avait été faite à l'imitation du carrosse d'Angleterre, et qui lui ressemblait si fort, que Rhoé n'en reconnut la différence qu'a la housse, qui était d'un velours travaillé avec de l'or qui se fabrique en Perse. Deux eunuques marchèrent aux deux côtés, portant de petites malles d'or enrichies de rubis, et une queue de cheval blanc pour écarter les mouches. Le carrosse était précédé d'un grand nombre de trompettes, de tambours et d'autres instrumens mêlés parmi quantité d'officiers, qui portaient des dais et des parasols, la plupart de drap d'or ou de broderie, éclatans de rubis, de perles et d'émeraudes. Derrière suivaient trois palanquins dont les pieds étaient couverts de plaques d'or, et les bouts des cannes ornés de perles avec une crépine d'or d'un pied de hauteur, aux fils de laquelle on distinguait un grand nombre de perles régulièrement enfilées. Le bord du premier palanquin était revêtu de rubis et d'émeraudes. Un officier portait un marchepied d'or bordé de pierreries. Les deux autres palanquins étaient couverts de drap d'or. Le carrosse que Rhoé avait présenté suivait immédiatement. On y avait fait une nouvelle impériale et de nouveaux ornemens; et l'empereur en avait fait présent à la princesse Nohormal, qui était dedans. Ce carrosse était suivi d'un troisième à la manière du pays, dans lequel était le plus jeune des fils de l'empereur, prince d'environ quinze ans. Quatre-vingts éléphans venaient à la suite. Dans le récit de Rhoé, on ne peut rien imaginer de plus riche que l'équipage de ces animaux: ils brillaient de toutes parts des pierreries dont ils étaient couverts. Chacun avait ses banderoles de drap d'argent. Les principaux seigneurs de la cour suivaient à pied.
L'empereur, passant devant l'édifice où sultan Cosronroé son fils était prisonnier, fit arrêter son carrosse, et donna ordre qu'on lui amenât ce prince. Il parut bientôt avec une épée et un bouclier à la main. Sa barbe lui descendait jusqu'à la ceinture; ce qui est une marque de disgrâce dans ces régions. L'empereur lui commanda de monter sur un de ses éléphans, et de marcher à côté du carrosse. Il obéit avec de grands applaudissemens de toute la cour, à qui le retour d'un prince si cher à la nation fit concevoir de nouvelles espérances. L'empereur lui donna un millier de roupies pour faire des largesses au peuple. Asaph-Khan qui l'avait gardé, et ses autres ennemis paraissaient humiliés de se voir à ses pieds.
Rhoé, ayant pris un cheval pour éviter la presse, arriva aux tentes avant l'empereur. Il trouva dans la route une longue haie d'éléphans qui portaient chacun leur tour. Aux quatre coins de chaque tour on voyait quatre banderoles de taffetas jaune, et devant la tour un fauconneau monté sur son affût. Le canonnier était derrière. Rhoé compta trois cents de ces éléphans armés, et six cents de parade, qui étaient couverts de velours broché d'or, et dont les banderoles étaient dorées. Plusieurs personnes à pied couraient devant l'empereur pour arroser le chemin par lequel il devait passer. On ne permet point d'approcher du carrosse de l'empereur de plus près qu'un quart de mille; et ce fut cette raison qui fit prendre le devant à Rhoé pour attendre la cour à l'entrée du camp. Les tentes n'avaient pas moins de deux milles de circuit. Elles étaient entourées d'une étoffe du pays, rouge en dehors, et peinte en dedans de diverses figures comme nos tapisseries. La forme de toute l'enceinte était celle d'un fort, avec ses boulevarts et ses courtines. Les pieux de chaque tente se terminaient par un gros bouton de cuivre. Rhoé, perçant la foule, voulut entrer dans les tentes impériales; mais cette faveur n'est accordée à personne, et les grands mêmes du pays s'arrêtent à la porte. Cependant quelques roupies qu'il donna secrètement à ceux qui la gardaient lui en firent obtenir l'entrée. L'ambassadeur de Perse, moins heureux ou moins libéral, eut le désagrément d'être refusé.
Au milieu de la cour de ce palais portatif, on avait dressé un trône de nacre de perle, dont le dais, qui était de brocart d'or, ne paraissait soutenu que par deux piliers. Les bouts ou les chapiteaux de ces piliers étaient d'or massif. Lorsque l'empereur approcha de la porte de sa tente, quelques seigneurs entrèrent dans l'enceinte, et l'ambassadeur de Perse obtint la permission d'y pénétrer avec eux. L'empereur, en entrant, jeta les yeux sur Rhoé; et lui voyant faire la révérence, il s'inclina un peu en portant la main sur sa poitrine. Il fit la même civilité à l'ambassadeur de Perse. Rhoé demeura immédiatement derrière lui, jusqu'à ce qu'il fût monté sur son trône. Aussitôt que tout le monde eut pris sa place, sa majesté demanda de l'eau, se lava les mains et se retira. Ses femmes entrèrent par une autre porte dans l'appartement qui leur était destiné. Rhoé ne vit point le prince de Cosronroé dans l'enceinte des tentes; mais il est vrai qu'elles composaient plus de trente appartemens, dans un desquels il pouvait être entré. Les seigneurs de la cour se retirèrent chacun à leurs tentes, qui étaient de différentes formes et de différentes couleurs, les unes blanches, les autres vertes, mais dressées toutes dans un aussi bel ordre que les appartemens de nos plus belles maisons; ce qui forma pour Rhoé un des plus beaux spectacles qu'il eût jamais vus. Tout le camp paraissait une belle ville. Le bagage et les autres embarras de l'armée n'en défiguraient pas la beauté ni la symétrie. Rhoé n'avait pas de chariot, et ressentait quelque honte de ne pas se montrer avec plus de distinction; mais c'était un mal forcé, dit-il; cinq années de ses appointemens n'auraient pas suffi pour lui faire un équipage qui approchât de celui des moindres seigneurs mogols.
Il admira le même faste dans la tente du prince Coroné, autre fils de l'empereur, protégé par la cabale ennemie de Cosronroé. Son trône était couvert de plaques d'argent, et, dans quelques endroits, de fleurs en relief d'or massif. Le dais était porté sur quatre piliers, aussi couverts d'argent. Son épée, son bouclier, ses arcs, ses flèches et sa lance étaient devant lui sur une table. On montait la garde lorsque Rhoé arriva. Il observa que le prince paraissait fort maître de lui-même, et qu'il composait ses actions avec beaucoup de gravité. On lui remit deux lettres qu'il lut debout avant de monter sur son trône. Il ne laissait apercevoir ni le moindre sourire ni la moindre différence dans la réception qu'il faisait à ceux qui se présentaient à lui. Son air paraissait plein d'une fierté rebutante, et d'un mépris général pour tout ce qui tombait sous ses yeux. Cependant, après qu'il eut lu ses lettres, Rhoé crut découvrir quelque trouble intérieur et quelque espèce de distraction dans son esprit, qui le faisaient répondre peu à propos à ceux qui lui parlaient, et qui l'empêchait même de les entendre, et il attribua cette distraction à l'amour du prince pour une des femmes de son père qu'il avait eu la permission de voir.
Rhoé trouva une autre fois le même prince qui jouait aux cartes avec beaucoup d'attention. Le sujet de sa visite était pour obtenir des chariots et des chameaux, sans lesquels il ne pouvait suivre l'empereur en campagne. Il avait déjà renouvelé plusieurs fois la même demande. Coroné lui fit des excuses du défaut de sa mémoire, et rejeta la faute sur ses officiers. Cependant il lui témoigna plus de civilité qu'il n'avait jamais fait. Il l'appela même plusieurs fois pour lui montrer son jeu, et souvent il lui adressa la parole. Rhoé s'était flatté qu'il lui proposerait de faire le voyage avec lui; mais ne recevant là-dessus aucune ouverture, il prit le parti de se retirer, sous prétexte qu'il était obligé de retourner à Asmère, et qu'il n'avait pas d'équipage pour passer la nuit au camp. Coroné lui promit d'expédier les ordres qu'il demandait, et le voyant sortir, il le fit suivre par un eunuque et par plusieurs officiers qui lui dirent en souriant que le prince voulait lui faire un riche présent; et que, s'il appréhendait de se mettre en chemin pendant la nuit, on lui donnerait une escorte de dix chevaux. Il consentit à demeurer. «Ils me firent, dit-il, une aussi grande fête de ce présent que si le prince eût voulu me donner la plus belle de ses chaînes de perles. Le présent vint enfin: c'était un manteau de drap d'or qu'il avait porté deux ou trois fois. On me le mit sur les épaules, et ce fut à contre-cœur que je lui en fis mes remercîmens. Cet habit aurait été propre à représenter sur un théâtre l'ancien rôle du grand Tamerlan. Mais la plus haute faveur que puisse faire un prince dans toutes ces régions est celle de donner un habit après l'avoir porté quelques fois.»
Le 16, l'empereur donna ordre qu'on mît le feu à toutes les maisons voisines du camp, pour obliger le peuple à le suivre. Les flammes se communiquèrent jusqu'à la ville, qui fut aussi brûlée. Il en faut conclure que des villes qu'on brûle si facilement ne coûtent pas beaucoup à bâtir.