En quittant la ville de Serralia, il passa la nuit du 6 décembre dans un bois qui n'est pas fort éloigné du fameux château de Mandoa. Cette forteresse est située sur une montagne fort escarpée, et ceinte d'un mur dont le circuit n'a pas moins de sept lieues; elle est belle et d'une grandeur étonnante. Cinq cosses plus loin, on lui fit observer sur une montagne l'ancienne ville de Chitor, dont la grandeur éclate encore dans ses ruines; on y voit les restes de quantité de superbes temples, de plusieurs belles tours, d'un grand nombre de colonnes, et d'une multitude infinie de maisons, sans qu'il s'y trouve un seul habitant. Rhoé fut étonné de ne découvrir qu'un endroit par lequel on puisse y monter; encore n'est-ce qu'un précipice. On passe quatre portes sur le penchant de la montagne avant d'arriver à cette ville, qui est magnifique. Le sommet de la montagne n'a pas moins de huit cosses de circuit, et vers le sud-ouest on y découvre un vieux château assez bien conservé. Cette ville est dans les états du prince Ranna, qui s'était soumis depuis peu au Mogol, ou plutôt qui avait reçu de l'argent de lui pour prendre la qualité de son tributaire. C'était Akbar, père du Mogol régnant, qui avait fait cette conquête. Ranna descendait, dit-on, en ligne directe du fameux Porus, qui fut vaincu par Alexandre-le-Grand. Rhoé est persuadé que la ville de Chitor était anciennement la résidence de Porus, quoique Delhy, qui est beaucoup plus avancée vers le nord, ait été la capitale de ses états; Delhy même n'est maintenant fameuse que par ses ruines: on voit proche de la ville une colonne dressée par Alexandre, avec une longue inscription. Le Mogol régnant et ses ancêtres, descendus de Tamerlan, avaient ruiné toutes les villes anciennes, avec défense de les rebâtir, dans la vue apparemment d'abolir la mémoire de tout ce qu'il y avait eu de plus grand et de plus ancien que la puissance de leur maison.

Le 25, Rhoé arriva heureusement à Asmère, où l'on compte de Brampour deux cent neuf cosses, qui font quatre cent dix-huit milles d'Angleterre, et le 10 janvier il entra dans les murs de cette ville impériale.

L'impatience d'exécuter les ordres de sa compagnie le fit aller dès le jour suivant au dorbar, c'est-à-dire au lieu où le Mogol donnait ses audiences et ses ordres pour le gouvernement de l'état. L'entrée des appartemens du palais n'était ouverte qu'aux eunuques, et sa garde intérieure était composée de femmes chargées de toutes sortes d'armes. Chaque jour au matin, ce monarque se présentait à une fenêtre tournée vers l'orient, qui se nommait le djarnéo, et dont la vue donnait sur une grande place: c'était là que s'assemblait tout le peuple pour le voir. Il y retournait vers midi, et quelquefois il y était retenu assez long-temps par le spectacle des combats d'éléphans et de diverses bêtes sauvages. Les seigneurs de sa cour étaient au-dessous de lui sur un échafaud. Après cet amusement, il se retirait dans l'appartement de ses femmes; mais c'était pour retourner encore au dorbar ou au djarnéo, sur les huit heures du soir: il soupait ensuite; en sortant de table, il descendait au gouzalkan, grande cour au milieu de laquelle il s'était fait élever un trône de pierres de taille, sur lequel il se plaçait lorsqu'il n'aimait pas mieux s'asseoir sur une simple chaise qui était à côté du trône. On ne recevait dans cette cour que les premiers seigneurs de l'empire, qui ne doivent pas même s'y présenter sans être appelés. On n'y parlait point d'affaires d'état, parce qu'elles ne se traitaient qu'au dorbar ou au djarnéo. Les résolutions les plus importantes se prenaient en public et s'enregistraient de même: pour un teston, chacun avait la liberté de voir le registre. Ainsi le peuple était aussi bien informé des affaires que les ministres, et jouissait du droit d'en porter son jugement. Cet ordre et cette méthode s'exécutaient si régulièrement, que l'empereur ne manquait pas de se trouver aux mêmes heures dans les lieux où il devait paraître, à moins qu'il ne fût ivre ou malade; et, dans cette supposition, il s'était assujetti à le faire savoir au public: ses sujets étaient ses esclaves; mais il s'était imposé si solennellement toutes ces lois, que, s'il avait manqué un jour à se faire voir sans rendre raison de ce changement, le peuple se serait soulevé.

Rhoé fut conduit au dorbar. À l'entrée de la première balustrade, deux officiers vinrent au-devant de lui pour le recevoir. Il avait demandé qu'il lui fût permis de rendre ses premières soumissions à la manière de son pays, et cette faveur lui avait été promise. En entrant dans la première balustrade il fit une révérence; il en fit une autre dans la seconde, et une troisième lorsqu'il se trouva dans le lieu qui était au-dessous de l'empereur. Ce prince était assis dans une espèce de petite galerie ou de balcon élevé au-dessus du rez-de-chaussée de la cour. Les ambassadeurs, les grands du pays et les étrangers de quelque distinction étaient admis dans l'enceinte d'une balustrade qui était au-dessous de lui, et dont le plan était un peu plus haut que le rez-de-chaussée. Tout l'espace qu'elle renfermait était tendu de grandes pièces de velours, et le plancher couvert de riches tapis. Les personnes de condition médiocre étaient dans la seconde balustrade. Jamais le peuple n'entre dans cette cour; il s'arrête dans une autre plus basse, mais disposée de manière que tout le monde peut voir l'empereur. Ce lieu a beaucoup de ressemblance avec la perspective générale d'un théâtre, où les principaux seigneurs seraient placés comme les acteurs sur la scène, et le peuple plus bas, comme dans le parterre.

L'empereur prévint l'interprète des Anglais; il félicita Rhoé du succès de son voyage, et dans toute la suite du discours il traita le roi d'Angleterre de frère et d'allié. Rhoé lui présenta ses lettres traduites dans la langue du pays; sa commission, qui fut examinée soigneusement; enfin ses présens, dont le monarque parut fort satisfait. Ce prince lui fit diverses questions; il lui témoigna de l'inquiétude pour sa santé qui n'était qu'imparfaitement rétablie; il lui offrit même ses médecins, en lui conseillant de ne pas prendre l'air jusqu'au retour de ses forces. Jamais il n'avait traité d'ambassadeur avec tant de marques d'affection, sans excepter ceux de la Perse et de la Turquie.

Rhoé ne laissa pas d'essuyer beaucoup de difficultés dans les demandes qu'il faisait pour les intérêts du commerce de la compagnie anglaise. Il trouvait en son chemin la faction des Portugais soutenue par Azaph-Khan, l'un des principaux officiers de la cour, et il n'aurait rien obtenu, sans une circonstance particulière qu'il faut rapporter dans ses propres termes:

«Le 6 août je reçus ordre, dit-il, de me rendre au dorbar ou à la salle d'audience. Quelques jours auparavant j'avais fait présent au Mogol d'une peinture, et je l'avais assuré qu'il n'y avait personne aux Indes qui fût capable d'en faire une aussi belle. Aussitôt que je parus: «Que donneriez-vous, dit-il, au peintre qui aurait fait une copie de votre tableau, si ressemblante, que vous ne la puissiez pas distinguer de l'original?». Je lui répondis que je donnerais volontiers vingt pistoles. «Il est gentilhomme, répondit l'empereur; vous lui promettez trop peu.» Je donnerai mon tableau de bon cœur, dis-je alors, quoique je l'estime très-rare; mais je ne prétends pas faire de gageure; car si votre peintre a si bien réussi, et s'il n'est pas content de ce que je lui promets, votre majesté a de quoi le récompenser. Après quelques discours sur les arts qui s'exécutent aux Indes, il m'ordonna de me rendre le soir au gouzalkan, où il me montrerait ses peintures.

«Vers le soir il me fit appeler par un nouvel ordre, dans l'impatience de triompher de l'excellence de son peintre. On me fit voir six tableaux entre lesquels était mon original; ils étaient sur une table, et si semblables en effet, qu'à la lumière des chandelles j'eus à la vérité quelque embarras à distinguer le mien; je confesse que j'avais été fort éloigné de m'y attendre. Je ne laissai pas de montrer l'original, et de faire remarquer les différences qui devaient frapper les connaisseurs. L'empereur ne fut pas moins satisfait de m'avoir vu quelques momens dans le doute; je lui donnai tout le plaisir de sa victoire en louant l'excellence de son peintre. «Hé bien! qu'en dites-vous?» reprit-il. Je répondis que sa majesté n'avait pas besoin qu'on lui envoyât des peintres d'Angleterre. «Que donnerez-vous au peintre?» me demanda-t-il. Je lui répondis que, puisque son peintre avait surpassé de si loin mon attente, je lui donnerais le double de ce que j'avais promis, et que, s'il venait chez moi, je lui ferais présent de cent roupies pour acheter un cheval. L'empereur approuva mes offres; mais, après avoir ajouté que son peintre aimerait mieux toute autre chose que de l'argent, il revint à me demander quel présent je lui ferais. Je lui dis que cela devait dépendre de ma discrétion. Il en demeura d'accord. Cependant il voulut savoir absolument quel présent je ferais. Je lui donnerai, répondis-je, une bonne épée, un pistolet et un tableau. «Enfin, reprit le monarque, vous demeurez d'accord que c'est un bon peintre; faites-le venir chez vous, montrez-lui vos curiosités, et laissez-le choisir ce qu'il voudra. Il vous donnera une de ses copies pour la faire voir en Angleterre et prouver à vos Européens que nous sommes moins ignorans dans cet art qu'ils ne se l'imaginent.» Il me pressa de choisir une des copies; je me hâtai d'obéir: il la prit, l'enveloppa lui-même dans du papier, et la mit dans la boîte qui avait servi à l'original, en marquant sa joie de la victoire qu'il attribuait à son peintre. Je lui montrai alors un petit portrait que j'avais de lui, mais dont la manière était fort au-dessous de celle du peintre qui avait fait les copies, et je lui dis que c'était la cause de mon erreur, parce que, sur le portrait qu'on m'avait donné pour l'ouvrage d'un des meilleurs peintres du pays, j'avais jugé de la capacité des autres. Il me demanda où je l'avais eu. Je lui dis que je l'avais acheté d'un marchand. «Hé, comment, répliqua-t-il, employez-vous de l'argent à ces choses-là? Ne savez-vous pas que j'ai ce qu'il y a de plus parfait en ce genre? et ne vous avais-je pas dit que je vous donnerais tout ce que vous pourriez désirer?» Je lui répondis qu'il ne me convenait point de prendre la liberté de demander, mais que je recevrais comme une grande marque d'honneur tout ce qui me viendrait de sa majesté. «Si vous voulez mon portrait, me dit-il, je vous en donnerai un pour vous et un pour votre roi.» Je l'assurai que, s'il en voulait envoyer un au roi mon maître, je serais fort aise de le porter, et qu'il serait reçu avec beaucoup de satisfaction; mais j'ajoutai que, s'il m'était permis de prendre quelque hardiesse, je prenais celle de lui en demander un pour moi-même, que je garderais toute ma vie, et que je laisserais à ceux de ma maison comme une glorieuse marque des faveurs qu'il m'accordait. «Je crois bien, me dit-il, que votre roi s'en soucie peu; pour vous, je suis persuadé que vous serez bien aise d'en avoir un, et je vous promets que vous l'aurez.» En effet, il donna ordre sur-le-champ qu'on m'en fît un.»

L'empereur, qui était rentré dans son palais après le dorbar, envoya chez Rhoé vers dix heures du soir. On le trouva au lit. Le sujet de ce message était de lui faire demander la communication d'une peinture qu'il regrettait de n'avoir pas encore vue, et la liberté d'en faire tirer des copies pour ses femmes. Rhoé se leva, et se rendit au palais avec sa peinture. Le monarque était assis les jambes croisées sur un petit trône tout couvert de diamans, de perles et de rubis. Il avait devant lui une table d'or massif, et sur cette table cinquante plaques d'or enrichies de pierreries, les unes très-grandes et très-riches, les autres de moindre grandeur, mais toutes couvertes de pierres fines. Les grands étaient autour de lui, dans leur plus éclatante parure. Il ordonna qu'on bût sans se contraindre, et l'on voyait dans la salle quantité de grands flacons remplis de diverses sortes de vins.

«Lorsque je me fus approché de lui, raconte Rhoé, il me demanda des nouvelles de la peinture. Je lui montrai deux portraits, dont il regarda l'un avec étonnement. Il me demanda de qui il était. Je lui dis que c'était le portrait d'une femme de mes amies qui était morte. «Me le voulez-vous donner?» ajouta-t-il. Je répondis que je l'estimais plus que tout ce que je possédais au monde, parce que c'était le portrait d'une personne que j'avais aimée tendrement; mais que, si sa majesté voulait excuser ma passion et la liberté que je prenais, je la prierais volontiers d'accepter l'autre, qui était le portrait d'une dame française, et d'une excellente main. Il me remercia; mais il me dit qu'il n'avait de goût que pour celui qu'il me demandait, et qu'il l'aimait autant que je pouvais l'aimer; ainsi, que, si je lui en faisais présent, il l'estimerait plus que le plus rare joyau de son trésor. Je lui répondis alors que je n'avais rien d'assez cher au monde pour le refuser à sa majesté, lorsqu'elle paraissait le désirer avec tant d'ardeur, et que je regrettais même de ne pouvoir lui donner quelque témoignage plus important de ma passion pour son service. À ces derniers termes, il s'inclina un peu; et la preuve que j'en donnais, me dit-il, ne lui permettait pas d'en douter. Ensuite il me conjura de lui dire de bonne foi dans quel pays du monde était cette belle femme. Je répondis qu'elle était morte. Il ajouta qu'il approuvait beaucoup la tendresse que j'avais pour elle; qu'il ne voulait pas m'ôter ce qui m'était si cher, mais qu'il ferait voir le portrait à ses femmes, qu'il en ferait tirer cinq copies par ses peintres, et que, si je reconnaissais mon original entre ses copies, il promettait de me le rendre. Je protestai que je l'avais donné de bon cœur, et que j'étais fort aise de l'honneur que sa majesté m'avait fait de l'accepter. Il répliqua qu'il ne le prendrait point, qu'il m'en aimait davantage, mais qu'il sentait bien l'injustice qu'il y aurait à m'en priver; qu'il ne l'avait pris que pour en faire tirer des copies; qu'il me le rendrait, et que ses femmes en porteraient les copies sur elles. En effet, pour une miniature, on ne pouvait rien voir de plus achevé. L'autre peinture, qui était à l'huile, ne lui parut pas si belle.