En général, les habitans du royaume que l'auteur nomme les Décanins, ont beaucoup de ressemblance dans leurs manières, dans leurs mariages, dans leurs enterremens, leurs purifications et leurs autres usages, avec les banians du royaume de Guzarate. Mandelslo néanmoins observa quelques différences. Les maisons des banians décanins sont composées de paille; et les portes en sont si basses et si étroites, qu'on n'y peut entrer qu'en se courbant. On y voit pour tous meubles une natte sur laquelle ils couchent, et une fosse dans la terre, où ils battent le riz. Leurs habits ressemblent à ceux des autres banians; mais leurs souliers, qu'ils nomment alparcas, sont de bois; et leur usage est de les attacher sur le coude-pied avec des courroies. Leurs enfans vont nus jusqu'à l'âge de sept à huit ans: la plupart sont orfévres ou travaillent en cuivre. Cependant ils ont des médecins, des barbiers, des charpentiers et des maçons qui s'emploient au service du public, sans distinguer les religions. Leurs armes sont à peu près les mêmes que celles des Mogols; et Mandelslo remarqua, comme dans l'Indoustan, qu'elles sont moins bonnes que celles de Turquie et d'Europe.
Leur principal commerce est en poivre, qui se transporte par mer en Perse, à Surate, et même en Europe. L'abondance de leurs vivres les met en état d'en fournir toutes les contrées voisines. Ils font quantité de toiles qu'on transporte aussi par mer; ce qui n'empêche pas le commerce de terre avec les Mogols et les peuples de Golconde et de la côte de Coromandel, auxquels ils portent des toiles de coton et des étoffes de soie.
On trouve à Visapour un grand nombre de joailliers et quantité de perles; mais ce n'est pas dans cette ville ni dans ce pays qu'il faut chercher le bon marché, puisque les perles y viennent d'ailleurs. Il se fait beaucoup de laque dans les montagnes des Gâtes, quoique moins bonne que celle de Guzarate. Les Portugais font un grand commerce dans le Décan, surtout avec les marchands de Ditcauly et de Banda. Ils achètent d'eux le poivre à sept ou huit piastres le quintal, et leur donnent en paiement des étoffes ou de la quincaillerie d'Europe. On distingue par le nom de vénesars une race de marchands décanins qui achètent le riz et le blé pour l'aller revendre dans l'Indoustan et dans les autres pays voisins, en caffilas ou caravanes de cinq, six et quelquefois neuf à dix mille bêtes de charge. Ils emmènent leurs familles entières, surtout leurs femmes, qui, maniant l'arc et les flèches avec autant d'habileté que les hommes, se rendent si redoutables aux brigands, que jamais ils n'ont osé les attaquer.
Le roi de Décan ou de Concan, ou de Visapour (car il porte ces trois noms), est devenu tributaire du grand-mogol, par des révolutions dont on a déjà rapporté l'origine. Il conserve néanmoins assez de force pour mettre en campagne une armée de deux cent mille hommes, avec lesquels il se rend quelquefois redoutable à la cour d'Agra, quoiqu'elle possède plusieurs villes dans les états de ce prince, telles que Chaul, Kerbi et Doltabad. On lit dans les historiens portugais qu'Adelkhan-Schah, bisaïeul d'Idal-Schah, qui régnait du temps de Mandelslo, prit deux fois, en 1586, la ville de Goa sur leur nation: mais que, se trouvant ruiné par cette guerre, il convint avec eux de leur céder la propriété du pays de Salsette avec soixante-sept villages, de celui de Bardes avec douze villages, et de celui de Tisouary avec trente villages; à condition, d'un côté, que les peuples de son royaume jouiraient de la liberté du commerce dans toutes les Indes, et que, de l'autre, ils seraient obligés de vendre tout leur poivre aux marchands de Goa. Ce traité ne fut pas exécuté si fidèlement qu'il ne s'élevât quelquefois des différens considérables entre les deux nations. Quelques années avant l'arrivée de Mandelslo aux Indes, les Portugais, avertis que trois ou quatre vaisseaux du roi de Décan étaient partis chargés de poivre pour Moka et pour la Perse, mirent en mer quatre frégates, qui ne firent pas difficulté de les attaquer. Le combat fut sanglant, et les Portugais y perdirent un de leurs principaux officiers. Cependant la victoire s'étant déclarée pour eux, ils se saisirent des quatre vaisseaux, et les menèrent à Goa, où de sang-froid ils tuèrent tous les Indiens qui restaient à bord. Le roi de Décan feignit d'ignorer cet outrage; mais on ne doutait point, à l'arrivée de Mandelslo que, sous le voile de la dissimulation, il ne prît du temps pour disposer ses forces, et qu'il ne déclarât la guerre à la ville de Goa.
L'Inde n'a pas de prince qui soit plus riche en artillerie. On croira, si l'on veut, sur le témoignage de Mandelslo, qu'entre plusieurs pièces extraordinaires, «il en avait une de fonte qui tirait près de huit cents livres de balles, avec cinq cent quarante livres de poudre fine; et qu'en ayant fait usage au siége du château de Salpour, le premier coup qu'il fit tirer contre cette forteresse abattit quarante-cinq pieds de mur. Le fondeur était un Italien, natif de Rome, et le plus méchant de tous les hommes, qui avait eu l'inhumanité de tuer son propre fils pour consacrer par son sang cette monstrueuse pièce; ensuite il fit jeter dans la fournaise de sa fonte un trésorier de la cour qui voulait lui faire rendre compte de la dépense.»
CHAPITRE VII.
Voyage de l'ambassadeur anglais Thomas Rhoé dans l'Indoustan.
Avant d'entrer dans la description générale de l'Indoustan, nous trouverons dans les voyages de l'Anglais Rhoé, et dans ceux de Taverpagne dont nous parlerons après, quantité de détails très-curieux mêlés à leurs aventures particulières.
Rhoé fut envoyé au Mogol en 1615, avec la qualité d'ambassadeur du roi d'Angleterre, mais aux frais de la compagnie des Indes orientales, dont le commerce était déjà florissant. La flotte anglaise qui portait Rhoé ayant jeté l'ancre au port de Surate le 26 septembre, il ne s'arrêta dans la ville que pour donner le temps au capitaine Harris, qui fut nommé pour l'escorter, de rassembler cent mousquetaires dont l'escorte devait être composée. On se mit en marche. Rhoé fit peu d'observations dans une route de deux cent vingt-trois milles qu'il compte à l'est de Surate jusqu'à Brampour.
Sultan Pervis, troisième fils de l'empereur Djehan Ghir, résidait à Serralia avec la qualité de lieutenant général de son père. Le 18 octobre, Rhoé se fit conduire au palais du prince, non-seulement pour observer tous les usages de la cour, mais dans la vue d'obtenir, à la faveur de quelques présens, la liberté d'y établir un comptoir. En arrivant à l'audience, il trouva cent cavaliers qui attendaient le prince, et qui formaient une haie des deux côtés de l'entrée du palais. Le prince était dans la seconde cour, sous un dais, avec un riche tapis sous ses pieds, dans un équipage magnifique, mais barbare. Rhoé, qui s'avançait vers lui au travers du peuple, fut arrêté par un officier qui l'avertit de baisser la tête jusqu'à terre. Il répondit que sa condition le dispensait de cet hommage servile, et continua de marcher jusqu'à la balustrade, où il trouva les principaux seigneurs de la ville prosternés comme autant d'esclaves. Son embarras était sur la place qu'il y devait prendre; et dans cette incertitude, il se présenta droit devant le trône. Un secrétaire, qui était assis sur les degrés de la seconde estrade, lui demanda ce qu'il désirait. «Je lui exposai, dit Rhoé, que le roi d'Angleterre m'envoyant pour ambassadeur auprès de l'empereur son père, et me trouvant dans une ville où le prince tenait sa cour, je m'étais cru obligé de lui faire la révérence. Alors le prince, s'adressant lui-même à moi, me dit qu'il était fort satisfait de me voir; il me fit diverses questions sur le roi mon maître, et mes réponses furent écoutées avec plaisir. Mais, comme j'étais toujours au bas des degrés, je demandai la permission de monter pour entretenir le prince de plus près: il me répondit lui-même que le roi de Perse et le grand-turc n'obtiendraient pas ce que je désirais. Je répliquai que ma demande méritait quelque excuse, parce que je m'étais figuré que pour de si grands monarques il aurait pris la peine d'aller jusqu'à la porte, et qu'enfin je ne prétendais pas d'autres traitemens que ceux qu'il faisait à leurs ambassadeurs. Il m'assura que j'étais traité sur le même pied, et que je le serais dans toutes les occasions. Je demandai du moins une chaise; on me répondit que jamais personne ne s'était assis dans ce lieu; et l'on m'offrit, comme une grâce particulière, la liberté de m'appuyer contre une colonne couverte de plaques d'argent, qui soutenait le dais. Je demandai la permission d'établir un magasin dans la ville, et d'y laisser des facteurs: elle me fut accordée; et le prince donna ordre que les patentes fussent dressées sur-le-champ.»