»Le second Mogol qui entra sur la scène, marcha fièrement vers le tigre qu'on avait lâché contre lui. Sa contenance aurait fait juger qu'il était sûr de la victoire; mais le tigre lui sauta si légèrement à la gorge, que, l'ayant tué tout d'un coup, il déchira son corps en pièces.

»Le troisième, loin de paraître effrayé du malheureux sort des deux autres, entra gaiement dans le jardin, et marcha droit au tigre. Ce furieux animal, encore échauffé du premier combat, se précipita au-devant de lui; mais il fut abattu d'un coup de sabre qui lui coupa les deux pates de devant; et, dans cet état, l'Indien n'eut pas de peine à le tuer.

»L'empereur fit demander aussitôt le nom d'un si brave homme: il se nommait Gheily. En même temps on vit arriver un gentilhomme qui lui présenta une veste de brocart, et qui lui dit: «Gheily, prends cette veste de mes mains comme une marque de l'estime de ton empereur, qui t'en fait assurer par ma bouche.» Gheily fit trois profondes révérences, porta la veste à ses yeux et à son estomac; et, la tenant en l'air, après avoir fait intérieurement une courte prière, il dit à voix haute: «Je prie Dieu qu'il rende la gloire de Schah-Djehan égale à celle de Tamerlan dont il est sorti; qu'il fasse prospérer ses armes; qu'il augmente ses richesses; qu'il le fasse vivre sept cents ans, et qu'il affermisse éternellement sa maison.» Deux eunuques vinrent le prendre à la vue du peuple, et le conduisirent jusqu'au trône, où deux khans le reçurent de leurs mains pour le présenter à l'empereur. Ce prince lui dit: «Il faut avouer, Gheily-Khan, que ton action est extrêmement glorieuse: je te donne la qualité de khan que tu posséderas à jamais. Je veux être ton ami, et tu seras mon serviteur.»

Mandelslo partit de Surate le 5 janvier, sur la Marie, vaisseau de la flotte anglaise, qui portait Méthold et quelques autres marchands de considération que leurs affaires appelaient à Visapour.

On entre dans cet état après avoir passé la rivière de Madre de Dios, qui sépare l'île de Goa du continent. Avant d'arriver à la capitale, on passe par deux autres villes, nommées Nouraspour et Sirrapour, qui lui servent comme de faubourgs, et dont la première était autrefois la résidence ordinaire des rois du Décan. Elle est tombée en ruine, et l'on achevait de la détruire pour employer les matériaux du palais et des hôtels aux nouveaux édifices de Visapour.

La capitale du Décan est une des plus grandes villes de l'Asie. On lui donne plus de cinq lieues de tour. Sa situation est dans la province de Concan, sur la rivière de Mandova, à quarante lieues de Daboul et soixante de Goa. Ses murailles sont d'une hauteur extraordinaire et de belles pierres de taille. Elles sont environnées d'un grand fossé et défendues par plusieurs batteries, où l'on compte plus de mille pièces de canon de toutes sortes de calibre, de fer et de fonte.

Le palais du roi forme le centre de la ville, dont il ne laisse pas d'être séparé par une double muraille et un double fossé. Cette enceinte a plus de trois mille cinq cents pas de circuit. Le gouverneur était alors un Italien, natif de Rome, qui avait pris le turban avec le nom de Mahmoud Rikhan. Son commandement s'étendait aussi sur la ville, et sur cinq mille hommes dont la garnison était composée, outre deux mille qui faisaient la garde du château.

La ville a cinq grands faubourgs, qui sont habités par les principaux marchands, surtout celui de Champour, où la plupart des joailliers ont leurs maisons et leurs boutiques. La religion des habitans est partagée entre le mahométisme, le culte des banians et l'idolâtrie.

Après avoir terminé les affaires de la compagnie à Visapour, d'autres intérêts apparemment conduisirent Méthold à Daboul, où Mandelslo ne perdit pas l'occasion de l'accompagner. Daboul est située sur la rivière d'Halevako, à 17 degrés 45 minutes nord: c'est une des anciennes villes du Décan; mais aujourd'hui elle est sans portes et sans murailles.

Le principal commerce de Daboul est celui du sel, qu'on y apporte d'Oranouhammara, et celui du poivre, que les habitans transportaient autrefois dans le golfe Persique et dans la mer Rouge. Ils y envoyaient alors un grand nombre de vaisseaux; mais ils sont tombés de cet état florissant dans un état de décadence qui ne leur permet pas, suivant Mandelslo, d'envoyer chaque année plus de trois ou quatre bâtimens à Bender-Abassy. Les droits que les marchandises paient dans ce port sont de trois et demi pour cent.