Le séjour de Lahor lui plaisait beaucoup mais il reçut des lettres d'Agra, par lesquelles on le pressait de retourner à Surate, s'il voulait profiter du départ de quelques vaisseaux anglais, sur lesquels le président, qui avait achevé le temps ordinaire de son emploi, devait s'embarquer pour retourner en Angleterre. Il ne balança point à se mettre dans la compagnie de quelques marchands mogols qui partaient pour Amedabad. En arrivant dans cette ville, il y trouva des lettres du président, qui l'invitait à profiter d'une forte caravane, que le gouverneur d'Amedabad avait ordre de former le plus promptement qu'il serait possible pour se rendre à Surate avant sa démission, et pour assister à la fête qui devait accompagner cette cérémonie. Pendant qu'on préparait la caravane, il eut le spectacle d'un feu d'artifice à l'indienne; toutes les fenêtres du méidan étaient bordées de lampes, devant lesquelles on avait placé des flacons de verre remplis d'eau de plusieurs couleurs. Cette illumination lui parut charmante: on alluma le feu, qui consistait en fusées de différentes formes; quantité de lampes suspendues à des roues paraissaient immobiles, quoique les roues tournassent incessamment avec beaucoup de vitesse.
Aussitôt que la caravane fut assemblée, Mandelslo se mit en chemin avec le directeur d'Amedabad, et trois autres Anglais qui devaient assister aussi à la fête de Surate. Ils prirent le devant sous l'escorte de vingt pions, après avoir laissé ordre à la caravane de faire toute la diligence possible pour les suivre. Ils emmenaient quatre charrettes et quelques chevaux. Les pions, qui portaient leurs armes et leurs étendards, suivaient à pied le train des voitures. Mandelslo fait observer qu'aux Indes il n'y a point de personne un peu distinguée qui ne fasse porter devant soi une espèce d'étendard, qui sert, dit-il, comme de bannière.
Le premier jour ils traversèrent la rivière de Vasset, d'où ils allèrent passer la nuit dans le fort de Saselpour. Pansfeld, facteur anglais de Brodra, qui vint au-devant d'eux jusqu'à ce fort, les traita le lendemain fort magnifiquement dans le lieu de sa résidence. Ils en partirent vers le soir pour se loger la nuit suivante dans un grand jardin; et le jour d'après, continuant heureusement leur voyage, ils allèrent camper proche d'une citerne nommée Sambor. Les habitans du pays, qui virent arriver en même temps une caravane hollandaise de deux cents charrettes, craignirent que toute leur eau ne fût consommée par un si grand nombre d'étrangers. Ils en défendirent l'approche aux Anglais, qui étaient arrivés les premiers, ce qui obligea le directeur de faire avancer quinze pions, avec ordre d'employer la force; mais, en approchant de la citerne, ils la trouvèrent gardée par trente paysans bien armés qui se présentèrent avec beaucoup de résolution. Les pions couchèrent en joue et tirèrent l'épée. Cette vigueur étonna les paysans, et leur fit prendre le parti de se retirer; mais, pendant que le directeur faisait puiser de l'eau, ils tirèrent quelques flèches et trois coups de mousquet, qui blessèrent cinq de ses gens. Alors les pions, faisant feu sans ménagement, tuèrent trois de leurs ennemis, dont Mandelslo vit emporter les corps dans le village. Une action si vive aurait eu des suites plus sanglantes, si l'arrivée de la caravane hollandaise n'avait achevé de contenir les Indiens.
Cependant ce n'était que le prélude d'une aventure plus dangereuse. Pendant que les Anglais étaient tranquillement à souper, un marchand hollandais vint leur donner avis qu'on avait vu sur le chemin deux cents rasbouts qui avaient fait plusieurs vols depuis quelques jours, et que le jour précédent ils avaient tué six hommes à peu de distance de Sambor. La caravane hollandaise ne laissa pas de décamper à minuit. «Nous la suivîmes, raconte Mandelslo; mais, comme elle marchait plus lentement que nous, nous ne fûmes pas long-temps à la passer. Le matin nous découvrîmes un holacueur, c'est-à-dire un de ces trompettes qui marchent ordinairement à la tête des caravanes en sonnant d'un instrument de cuivre beaucoup plus long que nos trompettes. Dès qu'il nous eut aperçus, il se jeta dans une forêt voisine, où il se mit à sonner de toute sa force, ce qui nous fit prévoir que nous aurions bientôt les rasbouts sur les bras. En effet, nous vîmes sortir des deux côtés de la forêt un grand nombre de ces brigands armés de piques, de rondaches, d'arcs et de flèches, mais sans armes à feu. Nous avions eu la précaution de charger les nôtres, qui ne consistaient qu'en quatre fusils et trois paires de pistolets. Le directeur et moi nous montâmes à cheval, et nous donnâmes les fusils aux marchands qui étaient dans les voitures, avec ordre de ne tirer qu'à bout portant. Nos armes étaient chargées à cartouches, et les rasbouts marchaient si serrés, que de la première décharge nous en vîmes tomber trois. Ils nous tirèrent quelques flèches, dont ils nous blessèrent un bœuf et deux pions. J'en reçus une dans le pommeau de ma selle, et le directeur eut un coup dans son turban. Aussitôt que la caravane hollandaise entendit tirer, elle se hâta de nous envoyer dix de ses pions; mais, avant qu'ils fussent en état de nous secourir, le danger devint fort grand pour ma vie. Je me vis attaqué de toutes parts, et je reçus deux coups de pique dans mon collet de buffle, qui me sauva heureusement la vie. Deux rasbouts prirent mon cheval par la bride, et se disposaient à m'emmener prisonnier; mais je mis l'un hors de combat d'un coup de pistolet que je lui donnai dans l'épaule; et le directeur anglais, qui vint à mon secours, me dégagea de l'autre. Cependant les pions des Hollandais approchèrent, et toute la caravane étant arrivée presqu'en même temps, les rasbouts se retirèrent dans la forêt, laissant six hommes morts sur le champ de bataille, et n'ayant pas peu de peine à traîner leurs blessés. Nous perdîmes deux pions, et nous en eûmes huit blessés, sans compter le directeur anglais, qui le fut légèrement. Cette leçon nous fit marcher en bon ordre avec la caravane, dans l'opinion que nos ennemis reviendraient en plus grand nombre; mais ils ne reparurent point, et nous arrivâmes vers midi à Broitschia, d'où nous partîmes à quatre heures pour traverser la rivière, et pour faire encore cinq cosses jusqu'au village d'Enclasser. Le lendemain 26 décembre, nous arrivâmes à Surate.»
Avant de quitter Surate, Mandelslo fait observer que le grand-mogol qui régnait de son temps était Schah-Khoram, second fils de Djehan-Guir, et qu'il avait usurpé la couronne sur le prince Pelaghi son neveu, que les ambassadeurs du duc de Holstein avaient trouvé à Casbin en arrivant en Perse. L'âge de Khoram était alors d'environ soixante ans; il avait quatre fils, dont l'aîné, âgé de vingt-cinq ans, n'était pas celui pour lequel il avait le plus d'affection. Son dessein était de nommer le plus jeune pour son successeur au trône de l'Indoustan, et de laisser quelques provinces aux trois aînés. Les commencemens de son règne avaient été cruels et sanglans; et quoique le temps eût apporté beaucoup de changement à son naturel, il laissait voir encore des restes de férocité dans les exécutions des criminels, qu'il faisait écorcher vifs ou déchirer par les bêtes. Il aimait d'ailleurs les festins, la musique et la danse, surtout celle des femmes publiques, qu'il faisait souvent danser nues devant lui, et dont les postures l'amusaient beaucoup. Son affection s'était particulièrement déclarée pour un radja, célèbre par son courage et par les agrémens de sa conversation. «Un jour que ce seigneur ne parut point à la cour, l'empereur demanda pourquoi il ne le voyait point; et quelqu'un répondant qu'il avait pris médecine, il lui envoya une troupe de danseuses, auxquelles il donna ordre de faire leurs ordures en sa présence. Le radja, qui fut averti de leur arrivée, s'imagina qu'elles étaient venues pour le divertir; mais, apprenant l'ordre du souverain, et jugeant que ce monarque devait être dans un moment de bonne humeur, il ne fit pas difficulté d'y répondre par une autre raillerie. Après avoir demandé aux danseuses ce que l'empereur leur avait ordonné, il voulut savoir si leurs ordres n'allaient pas plus loin. Lorsqu'il fut assuré par leurs propres bouches qu'elles n'en avaient pas reçu d'autre, il leur dit qu'elles pouvaient exécuter ponctuellement les volontés de leur maître commun, mais qu'elles se gardassent bien d'en faire davantage, parce que, s'il leur arrivait d'uriner en faisant leurs ordures, il était résolu de les fouetter jusqu'au sang. Toutes ces femmes se trouvèrent si peu disposées à risquer le danger, qu'elles retournèrent sur-le-champ au palais pour rendre compte de leur aventure au Mogol; et, loin de s'en offenser, l'adresse du radja lui plut beaucoup.» Je ne crois pas qu'on trouve ces plaisanteries impériales de bien bon goût; mais ce qui suit est exécrable.
Son principal amusement était de voir combattre des lions, des taureaux, des éléphans, des tigres, des léopards et d'autres bêtes féroces; il faisait quelquefois entrer des hommes en lice contre ces animaux; mais il voulait que le combat fût volontaire; et ceux qui en sortaient heureusement étaient sûrs d'une récompense proportionnée à leur courage. Mandelslo fut témoin d'un spectacle de cette nature, qu'il donna le jour de la naissance d'un de ses fils, dans un caravansérail voisin de la ville, où il faisait nourrir toutes sortes de bêtes. Ce bâtiment était accompagné d'un grand jardin fermé de murs, par-dessus lesquels il fut permis au peuple de se procurer la vue de cette lutte barbare.
«Premièrement, dit Mandelslo, on fit combattre un taureau sauvage contre un lion, ensuite un lion contre un tigre. Le lion n'eut pas plus tôt aperçu le tigre, qu'il alla droit à lui; et, le choquant de toutes ses forces, il le renversa; mais il parut comme étourdi du choc, et toute l'assemblée se figura que le tigre n'aurait pas de peine à le vaincre. Cependant il se remit aussitôt, et prit le tigre à la gorge avec tant de fureur; qu'on crut la victoire certaine. Le tigre ne laissa pas de se dégager, et le combat recommença plus furieusement encore, jusqu'à ce que la lassitude les séparât. Ils étaient tous deux fort blessés; mais leurs plaies n'étaient pas mortelles.
»Après cette ouverture, Allamerdy-Khan, gouverneur de Chisemer, s'avança vers le peuple, et déclara au nom de l'empereur que, si parmi ses sujets il se trouvait quelqu'un qui eût assez de cœur pour affronter une des bêtes, celui qui donnerait cette preuve de courage et d'adresse obtiendrait pour récompense la dignité de khan et les bonnes grâces de son maître. Trois Mogols s'étant offerts, Allamerdy-Khan ajouta que l'intention de sa majesté était que le combat se fît avec le cimeterre et la rondache seuls, et qu'il fallait même renoncer à la cotte de mailles, parce que l'empereur voulait que les avantages fussent égaux.
»On lâcha aussitôt un lion furieux, qui, voyant entrer son adversaire, courut droit à lui. Le Mogol se défendit vaillamment; mais enfin, ne pouvant plus soutenir le choc de l'animal, qui pesait principalement sur son bras gauche, pour lui arracher la rondache de la pate droite, tandis que de sa pate gauche il tâchait de se saisir du bras droit de son ennemi, dans la vue apparemment de lui sauter à la gorge, ce brave combattant, baissant un peu sa rondache, tira de la main gauche un poignard qu'il avait caché dans sa ceinture et l'enfonça si loin dans la gueule du lion, qu'il le força de lâcher prise. Alors, se hâtant de le poursuivre, il l'abattit d'un coup de cimeterre qu'il lui donna sur le mufle; et bientôt il acheva de le tuer et de le couper en pièces.
»La victoire fut aussitôt célébrée par de grandes acclamations du peuple; mais, le bruit ayant cessé, il reçut ordre de s'approcher de l'empereur, qui lui dit avec un sourire amer: «J'avoue que tu es un homme de courage, et que tu as vaillamment combattu; mais ne t'avais-je pas défendu de combattre avec avantage? et ne t'avais-je pas réglé les armes? Cependant tu as mis la ruse en œuvre, et tu n'as pas combattu mon lion en homme d'honneur; tu l'as surpris avec des armes défendues, et tu l'as tué en assassin.» Là-dessus, il ordonna à deux de ses gardes de descendre dans le jardin et de lui fendre le ventre. Cette courte sentence fut exécutée sur-le-champ, et le corps fut mis sur un éléphant pour être promené par la ville, et pour servir d'exemple.