Le bûcher qui l'attendait sur la rive était de bois d'abricotier, mêlé de sandal et de cannelle. Aussitôt qu'elle put l'apercevoir, elle s'arrêta quelques momens pour le regarder d'un œil où Mandelslo crut découvrir du mépris; et, prenant congé de ses parens et de ses amis, elle distribua parmi eux ses bracelets et ses bagues. Mandelslo se tenait à cheval auprès d'elle avec deux marchands anglais. «Je crois dit-il, que mon air lui fit connaître qu'elle me faisait pitié, et ce fut apparemment par cette raison qu'elle me jeta un de ses bracelets que j'acceptai heureusement, et que je garde encore en mémoire d'un si triste événement. Lorsqu'elle fut montée sur le bûcher, on y mit le feu; elle se versa sur la tête un vase d'huile odoriférante, où la flamme ayant pris aussitôt, elle fut étouffée en un instant, sans qu'on vît aucune altération sur son visage. Quelques assistans jetèrent dans le bûcher plusieurs cruches d'huile qui, précipitant l'action des flammes, achevèrent de réduire le corps en cendres. Les cris de l'assemblée auraient empêché d'entendre ceux de la veuve, quand elle aurait eu le temps d'en pousser.»
Mandelslo ayant passé quelques jours à Cambaye, partit avec beaucoup d'admiration pour la politesse des habitans. «On sera surpris, dit-il, si j'assure qu'on trouve peut-être plus de civilité aux Indes que parmi ceux qui croient la posséder seuls.»
En retournant vers Amedabad, Mandelslo arriva si tard à Serquatra, que les banians, qui ne se servent point de chandelles, de peur que les mouches et les papillons ne s'y viennent brûler, refusèrent de lui ouvrir leurs portes. À l'occasion de l'embarras auquel il fut exposé pour la nourriture de ses chevaux, il observe que dans l'Indoustan, comme on l'a déjà remarqué de plusieurs autres pays des Indes, l'avoine étant inconnue et l'herbe fort rare, on nourrit les bêtes de selle et de somme d'une pâte composée de sucre et de farine, dans laquelle on mêle quelquefois un peu de beurre.
Le lendemain, après avoir fait cinq lieues jusqu'à un grand village dont il ne rapporte pas le nom, sa curiosité le conduisit au jardin de Tschiebag, le plus beau sans contredit de toutes les Indes; il doit son origine à la victoire du grand-mogol sur le dernier roi de Guzarate; et de là lui vient son nom qui signifie jardin de conquête. Il est situé dans un des plus agréables lieux du monde, sur le bord d'un grand étang, avec plusieurs pavillons du côté de l'eau, et une muraille très-haute vers Amedabad. Le corps de logis et le caravansérail dont il est accompagné sont dignes du monarque qui les a bâtis; le jardin offre diverses allées d'arbres fruitiers, tels que des orangers et des citronniers de toutes les espèces, des grenadiers, des dattiers, des amandiers, des mûriers, des tamariniers, des manguiers et des cocotiers. Ces arbres y sont en si grand nombre, et plantés à si peu de distance, que, faisant régner l'ombre de toutes parts, on y jouit continuellement d'une délicieuse fraîcheur; les branches sont chargées de singes qui ne contribuent pas peu à l'agrément d'un si beau lieu. Mandelslo, qui était à cheval et qui se trouva importuné des gambades que ces animaux faisaient autour de lui, en tua deux à coups de pistolet; ce qui parut irriter si furieusement les autres, qu'il les crut prêts à l'attaquer; cependant, malgré leurs cris et leurs grimaces, ils ne lui voyaient pas plus tôt tourner bride qu'ils se réfugiaient sur les arbres.
Un heureux hasard lui fit trouver dans le faubourg d'Amedabad une caravane d'environ deux cents marchands anglais et banians qui étaient en chemin pour Agra, l'une des capitales de l'empire mogol. Il profita d'une occasion sans laquelle son départ aurait été retardé long-temps. Le directeur anglais leur avait accordé de puissantes recommandations. Il se mit en marche le 29 octobre, dans le plus beau chemin du monde: on rencontre très-peu de villages. Le sixième jour il arriva devant les murs de la ville d'Héribath, après avoir fait cinquante lieues. Cette place est de grandeur médiocre; elle n'a ni portes ni murailles depuis qu'elles ont été détruites par Tamerlan. On voit encore les ruines de son château sur une montagne voisine.
Entre cette ville et celle de Dantighes, qui en est éloignée de cinquante lieues, on est continuellement exposé aux courses des rasbouts. Les officiers de la caravane se disposèrent à recevoir ces brigands en faisant filer leurs charrettes et les soldats de l'escorte dans un ordre qui les mettait en état de se secourir sans confusion. À cinquante lieues de Dantighes, on arriva près du village de Siedek, qui est accompagné d'un fort beau château. Les rasbouts qui s'étaient présentés par intervalles causèrent moins de mal aux marchands que de crainte. On cessa de les voir entre Siedek et Agra, où l'on parvint heureusement.
Le grand-mogol, ou l'empereur de l'Indoustan, changent souvent de demeure. L'empire n'a pas de ville un peu considérable où ce monarque n'ait un palais; mais il n'y en a point qui lui plaisent plus qu'Agra, et Mandelslo la regarde en effet comme la plus belle ville de ses états.
Il s'associa ensuite avec un Hollandais qui faisait le voyage d'Agra jusqu'à Lahor; le chemin n'est qu'une allée tirée à la ligne, et bordée de dattiers, de cocotiers et d'autres arbres qui défendent les voyageurs des ardeurs excessives du soleil. Les belles maisons qui se présentent de toute part, amusaient continuellement les yeux de Mandelslo; tandis que les singes, les perroquets, les paons lui offraient un autre spectacle, et donnaient même quelquefois de l'exercice à ses armes. Il tua un gros serpent, un léopard et un chevreuil qui se trouvèrent dans son chemin. Les banians de la caravane s'affligeaient de lui voir ôter à des animaux une vie qu'il ne pouvait leur donner, et que le ciel ne leur accordait que pour le glorifier. Lorsqu'ils lui voyaient porter la main au pistolet, ils paraissaient irrités qu'il prît plaisir à violer en leur présence les lois de leur religion, et s'il avait la complaisance de leur épargner ce chagrin, il n'y avait rien qu'ils ne fissent pour lui plaire.
La plupart des habitans de Lahor ayant embrassé le mahométisme, on y voit un grand nombre de mosquées et de bains publics. Mandelslo eut la curiosité de voir un de ces bains, et de s'y baigner à la mode du pays. Il le trouva bâti à la persane, avec une voûte plate, et divisé en plusieurs appartemens de forme à demi ronde, fort étroits à l'entrée, larges au fond, chacun ayant sa porte particulière, et deux cuves en pierre de taille, dans lesquelles on fait entrer l'eau par des robinets de cuivre, au degré de chaleur qu'on désire. Après avoir pris le bain, on le fit asseoir sur une pierre de sept à huit pieds de long, et large de quatre, où le baigneur lui frotta le corps avec un gantelet de crin. Il voulait aussi lui frotter la plante des pieds avec une poignée de sable; mais voyant qu'il avait peine à supporter cette opération, il lui demanda s'il était chrétien; et lorsqu'il eut appris qu'il l'était, il lui donna le gantelet, en le priant de se frotter lui-même les pieds, quoiqu'il ne fît pas difficulté de lui frotter le reste du corps. Un homme de petite taille, qui parut ensuite, le fit coucher sur la même pierre, et, s'étant mis à genoux sur ses reins, il lui frotta le dos avec les mains, depuis l'épine jusqu'au côté, en l'assurant que le bain lui servirait peu, s'il ne souffrait qu'on fît couler ainsi dans les autres membres le sang qui pourrait se corrompre dans cette partie du corps.
Mandelslo ne vit rien de plus curieux aux environs de Lahor qu'un des jardins de l'empereur, qui en est à deux jours de chemin; mais dans ce voyage qu'il fit par amusement, il prit plaisir aux différentes montures dont on le fit changer successivement. On lui donna d'abord un chameau, ensuite un éléphant, et puis un bœuf, qui, trottant furieusement, et levant les pieds jusqu'aux étriers, lui faisait faire six bonnes lieues en quatre heures.