Cet étrange spectacle causa beaucoup d'étonnement aux étrangers. Le gouverneur s'en aperçut, se mit à rire, et leur dit: «Pourquoi cette surprise, messieurs? Si j'en usais autrement, je ne serais bientôt plus maître dans Amedabad. Il faut prévenir par la crainte le mépris qu'on ferait de mon autorité.» Ainsi les despotes se rendent justice. Ils avouent qu'ils ne peuvent échapper au mépris qu'en inspirant la crainte, et ils ne sentent pas que par-là même ils sont très-méprisables.
Mandelslo partit pour Cambaye avec un jeune facteur anglais, qui ne faisait ce voyage que pour l'obliger, et par l'ordre du directeur. La crainte des rasbouts lui fit prendre une escorte de huit pions, c'est-à-dire huit soldats à pied, armés de piques et de rondaches, outre l'arc et les flèches. Cette milice est d'autant plus commode qu'elle ne dédaigne pas de servir de laquais, et qu'elle marche toujours à la tête des chevaux. Elle se loue d'ailleurs à si bas prix, qu'il n'en coûta que huit écus à Mandelslo pour trois jours, pendant lesquels il fit treize lieues. On en compte huit jusqu'au village de Sergountra, dans lequel il ne vit rien de plus remarquable qu'une grande citerne où l'eau de pluie se conserve pendant toute l'année. Cinq lieues de plus le firent arriver à la vue de Cambaye. Il s'y logea chez un marchand maure, dans l'absence du facteur anglais de cette ville.
Cambaye est située à seize lieues de Broitschia, dans un lieu fort sablonneux, au fond et sur le bord d'une grande baie, où la rivière du May se décharge après avoir lavé ses murs. Son port n'est pas commode: quoique la haute marée y amène plus de sept brasses d'eau, les navires y demeurent à sec, après le reflux, dans le sable et dans la boue, dont le fond est toujours mêlé. La ville est ceinte d'une fort belle muraille de pierres de taille. Elle a douze portes, de grandes maisons, et des rues droites et larges, dont la plupart ont leurs barrières qui se ferment la nuit. Elle est incomparablement plus grande que Surate, et sa circonférence n'a pas moins de deux lieues.
On y compte trois bazars ou marchés, et quatre belles citernes capables de fournir de l'eau à tous les habitans dans les plus grandes sécheresses. La plupart sont des païens, banians ou rasbouts, dont les uns sont adonnés au commerce, et les autres à la profession des armes. Leur plus grand trafic est à Diu, à la Mecque, en Perse, à Achem, et à Goa, où ils portent toutes sortes d'étoffes de soie et de coton pour en rapporter de l'or et de l'argent monnayé, c'est-à-dire des ducats, des sequins et des piastres, avec diverses marchandises des mêmes lieux.
Elle se versa sur la tête un vase d'huile odoriférante.
Après avoir employé quelques heures à visiter la ville, Mandelslo se laissa conduire hors des murs, dans quinze ou seize beaux jardins, qui n'approchaient pas néanmoins d'un autre où son guide le fit monter par un escalier de pierre composé de plusieurs marches; il est accompagné de trois corps-de-logis, dont l'un contient plusieurs beaux appartemens. Au centre du jardin on voit, sur un lieu fort élevé, le tombeau du mahométan dont il est l'ouvrage: il n'y a point de situation dont la vue soit si belle, non-seulement vers la mer, mais du côté de la terre, où l'on découvre la plus belle campagne du monde. Ce lieu a tant d'agrémens, que le grand-mogol, étant un jour à Cambaye, voulut y loger, et fit ôter les pierres du monument pour y faire dresser sa tente. Ce despote n'avait donc pas assez de toute l'étendue de son vaste empire? Il fallait pour un moment de plaisir, troubler la demeure paisible des morts, et disperser les pierres des tombeaux, comme si les monarques ne pouvaient jamais jouir qu'en détruisant!
Tandis que Mandelslo cherchait à satisfaire sa curiosité, le facteur anglais, qui était revenu au comptoir de sa nation, vint lui faire des reproches d'avoir préféré une maison mahométane à la sienne; et, s'offrant à l'accompagner dans ses observations, il lui promit pour le lendemain le spectacle d'une Indienne qui devait se brûler volontairement. En effet, ils se rendirent ensemble hors de la ville, sur le bord de la rivière, qui était le lieu marqué pour cette funeste cérémonie. L'Indienne était veuve d'un rasbout qui avait été tué à deux cents lieues de Cambaye; en apprenant la mort de son mari, elle avait promis au ciel de ne pas lui survivre. Comme le grand-mogol et ses officiers n'épargnent rien pour abolir un usage si barbare, on avait résisté long-temps à ses désirs; et le gouverneur de Cambaye les avait combattus lui-même en s'efforçant de lui persuader que les nouvelles qui lui faisaient haïr la vie étaient encore incertaines; mais, ses instances redoublant de jour en jour, on lui avait enfin permis de satisfaire aux lois de sa religion.
Elle n'avait pas plus de vingt ans. Mandelslo la vit arriver au lieu de son supplice avec tant de constance et de gaieté, qu'il crut qu'on avait troublé sa raison par une dose extraordinaire d'opium, dont l'usage est fort commun dans les Indes. Son cortége formait une longue procession qui était précédée de la musique du pays, c'est-à-dire de hautbois et de timbales; quantité de filles et de femmes chantaient et dansaient autour de la victime; elle était parée de ses plus beaux habits; ses bras, ses doigts et ses jambes étaient chargés de bracelets, de bagues et de carcans; une troupe d'hommes et d'enfans fermait la marche.