Cette riche et grande ville renferme dans son territoire vingt-cinq gros bourgs et deux mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit villages. Son revenu monte à plus de six millions d'écus, dont le gouverneur dispose avec la seule charge de faire subsister les troupes qu'il est obligé d'entretenir pour le service de l'état, et particulièrement contre les voleurs, quoique souvent il les protége jusqu'à partager avec eux le fruit de leurs brigandages.

Mandelslo employa plusieurs jours à visiter quelques tombeaux qui sont aux environs de la ville. On admire particulièrement celui qui est dans le village de Kirkéeis. C'est l'ouvrage d'un roi de Guzarate, qui l'a fait élever à l'honneur d'un juge qui avait été son précepteur, et dont on prétend que la sainteté s'est fait connaître par plusieurs miracles. Tout l'édifice, dans lequel on compte jusqu'à quatre cent quarante colonnes de trente pieds de hauteur, est de marbre, comme le pavé, et sert aussi de tombeau à trois rois qui ont souhaité d'y être ensevelis avec leurs familles. À l'entrée de ce beau monument on voit une grande citerne remplie d'eau et fermée d'une muraille qui est percée de toutes parts d'un grand nombre de fenêtres. La superstition attire dans ce lieu des troupes de pèlerins. C'est dans le même village que se fait le meilleur indigo du pays.

Une lieue plus loin, on trouve une belle maison accompagnée d'un grand jardin, ouvrage de Tchou-Tchimâ, empereur du Mogol, après la victoire qu'il remporta sur le sultan Mahomet Begheram, dernier roi du Guzarate, et qui lui fit unir ce royaume à ses états. On n'oublia pas de faire voir à Mandelslo un tombeau nommé Bety-Chuit, c'est-à-dire la honte d'une fille, et dont on lui raconta l'origine. Un riche marchand, nommé Hadjom-Madjom, étant devenu amoureux de sa fille, et cherchant des prétextes pour justifier l'inceste, alla trouver le juge ecclésiastique, et lui dit que dès sa jeunesse il avait pris plaisir à planter un jardin, qu'il l'avait cultivé avec beaucoup de soin, et qu'on y voyait les plus beaux fruits; que ce spectacle causait de la jalousie à ses voisins, et qu'il en était importuné tous les jours; mais qu'il ne pouvait leur abandonner un bien si cher, et qu'il était résolu d'en jouir lui-même, si le juge voulait approuver ses intentions par écrit. Cet exposé lui fit obtenir une déclaration favorable qu'il fit voir à sa fille: mais ne tirant aucun fruit de son autorité ni de la permission du juge, il la viola. Mahomet Begheram, informé de son crime, lui fit trancher la tête, et permit que de ses biens on lui bâtît ce monument, qui rend témoignage du crime et de la punition.

C'est à peu de distance d'Amedabad que commencent à s'élever les effroyables montagnes de Marva, qui s'étendent plus de soixante-dix lieues vers Agra, et plus de cent vers Oughen, domaine de Rana, prince qu'on croyait descendu en ligne directe du célèbre Porus. C'est là qu'est situé le château de Gourkhetto, que sa situation dans ces lieux inaccessibles a fait passer long-temps pour imprenable, et que le grand-mogol n'a pas eu peu de peine à subjuguer. La montagne qui est entre Amedabad et Trappé est le séjour d'un autre radja, que les bois et les déserts ont conservé jusqu'à présent dans l'indépendance. Le radja d'Ider est vassal de l'empire; mais sa situation lui donnant les mêmes avantages, il se dispense souvent d'obéir aux ordres du Mogol.

Un des plus beaux jardins d'Amedabad est celui qui porte le nom de Schahbag, ou jardin du roi. Il est situé dans le faubourg de Begampour, et fermé d'une grande muraille. On n'en admire pas moins l'édifice, dont les fossés sont pleins d'eau, et les appartemens très-riches. De là Mandelslo se rendit par un pont de pierre d'environ quatre cents pas de long, dans le jardin de Nikcinabag, c'est-à-dire joyau, et qui passe pour l'ouvrage d'une femme. Il n'est pas remarquable par sa grandeur, non plus que le bâtiment qui l'accompagne; mais la situation de l'un et de l'autre est si avantageuse, qu'elle fait découvrir toute la campagne voisine, et qu'elle forme sur les avenues du pont une des plus belles perspectives que Mandelslo eût jamais vues. Le milieu du jardin offre un grand réservoir d'eau, qui n'est composé que d'eau de pluie pendant l'hiver, mais qu'on entretient pendant l'été avec le secours de plusieurs machines, par lesquelles plusieurs bœufs tirent de l'eau de divers puits fort profonds qui ne tarissent jamais. On y va rarement sans rencontrer quelques femmes qui s'y baignent; aussi l'usage en exclut-il les Indiens; mais la qualité d'étranger en fit obtenir l'entrée à Mandelslo. Tant de jardins dont la ville est environnée, et les arbres dont les rues sont remplies, lui donnent de loin l'apparence d'une grande forêt. Le chemin qui se nomme Baschaban, et qui conduit dans un village éloigné de six lieues, est bordé de deux lignes de cocotiers, qui donnent sans cesse de l'ombre aux voyageurs; mais il n'approche pas de celui qui mène d'Agra jusqu'à Brampour, et qui ne fait qu'une seule allée, dont la longueur est de cent cinquante lieues d'Allemagne. Tous ces arbres logent et nourrissent une incroyable quantité de singes, parmi lesquels il s'en trouve d'aussi grands que des lévriers, et d'assez puissans pour attaquer un homme: ce qui n'arrive jamais néanmoins, s'ils ne sont irrités. La plupart sont d'un vert brun; ils ont la barbe et les sourcils longs et blancs; ces animaux, que les banians laissent multiplier à l'infini par un principe de religion, sont si familiers, qu'ils entrent dans les maisons à toute heure, en si grand nombre et si librement, que les marchands de fruits et de confitures ont beaucoup de peine à conserver leurs marchandises. Mandelslo en compta un jour, dans la maison des Anglais, cinquante à la fois, qui semblaient s'y être rendus exprès pour l'amuser par leurs postures et leurs grimaces. Un autre jour qu'il leur avait jeté quelques amandes, ils le suivirent jusqu'à sa chambre, où ils s'accoutumèrent à lui aller demander leur déjeuner tous les matins. Comme ils ne faisaient plus difficulté de prendre du pain et du fruit de sa main, il en retenait quelquefois un par la pate, pour obliger les autres à lui faire la grimace, jusqu'à ce qu'il les vît prêts à se jeter sur lui.

Le gouverneur d'Amedabad entretient de son revenu, pour le service du grand-mogol, douze mille chevaux et cinquante éléphans. Il porte le titre de radja ou de prince. C'était alors Arab-Khan, homme de soixante ans, dont on faisait monter les richesses à plus de cinquante millions de piastres. Il avait marié depuis peu sa fille au second fils du grand-mogol; et pour l'envoyer à la cour, il l'avait fait accompagner de vingt éléphans, de mille chevaux, et de six cents charrettes chargées des plus riches étoffes et de tout ce qu'il avait pu rassembler de précieux. Sa cour était composée de plus de cinq cents personnes, dont quatre cents étaient ses esclaves. Ils étaient nourris tous dans sa maison; et l'on assura Mandelslo que, sans compter ses écuries, où il nourrissait quatre à cinq cents chevaux, et cinquante éléphans, sa dépense domestique montait chaque mois à plus de cent mille écus. Ses principaux officiers étaient vêtus magnifiquement. Pour lui, négligeant assez le soin de sa parure, il portait une veste de simple toile de coton, excepté les jours qu'il se faisait voir dans la ville, ou qu'il la traversait pour se rendre à la campagne. Il paraissait alors dans l'équipage le plus fastueux, assis ordinairement sur une espèce de trône, qui était porté par un éléphant couvert des plus riches tapis de Perse, escorté d'une garde de deux cents hommes, avec un grand nombre de beaux chevaux de main, et précédé de plusieurs étendards de diverses couleurs.

Mandelslo s'étend sur quelques visites qu'il lui rendit avec le directeur anglais. «Il nous fit asseoir, dit-il, près de quelques seigneurs qui étaient avec lui. Quoiqu'il traitât d'affaires, il eut d'abord l'attention de nous entretenir quelques momens; et je remarquai qu'il prenait plaisir à me voir en habit du pays. Il faisait expédier divers ordres; il en écrivait lui-même. Mais ces occupations ne l'empêchaient pas d'avoir à la bouche une pipe, qu'un valet soutenait d'une main, et dont il allumait le tabac de l'autre. Il sortit bientôt pour aller faire la revue de quelques compagnies de cavalerie et d'infanterie qui étaient rangées en bataille dans la cour. Après avoir visité leurs armes, il les fit tirer au blanc, pour juger de leur adresse, et pour augmenter la paie des plus habiles aux dépens de celle des autres, qu'il diminuait d'autant. Nous pensions à nous retirer; mais il nous fit dire qu'il voulait que nous dînassions avec lui. Dans l'intervalle, on nous servit des fruits, dont une bonne partie fut envoyée au comptoir anglais par son ordre. À son retour, il se fit apporter un petit cabinet d'or enrichi de pierreries, dont il tira deux layettes. Dans l'une, il prit de l'opium, et dans l'autre du bengh, espèce de poudre qui se fait des feuilles et de la graine de chenevis, et dont les Mogols prennent pour s'exciter aux voluptés des sens. Après en avoir pris une cuillerée, il m'envoya le cabinet. «Il est impossible, me dit-il, que, pendant votre séjour d'Ispahan, vous n'ayez pas appris l'usage de cette drogue. Vous me ferez plaisir d'en goûter, et vous la trouverez aussi bonne que celle de Perse.» J'eus la complaisance d'en prendre, et le directeur suivit mon exemple, quoique ni l'un ni l'autre nous n'en eussions jamais pris, et que nous y trouvassions peu de goût. Dans la conversation qui suivit, le gouverneur parla du roi de Perse et de sa cour en homme fort mécontent. «Schah-Séfi, me dit-il, a pris le sceptre avec des mains sanglantes. Le commencement de son règne a coûté la vie à quantité de personnes de toute sorte de condition, d'âge et de sexe. La cruauté est héréditaire dans sa maison; il la tient de Schah-Abbas, son aïeul, et jamais il ne faut espérer qu'il se défasse d'une qualité qui lui est naturelle. C'est la seule raison qui porte ses officiers à se jeter entre les bras du Mogol. Je veux croire qu'il a de l'esprit; mais de ce côté même, il n'y a pas plus de comparaison entre lui et le Mogol qu'entre la pauvreté de l'un et les immenses richesses de l'autre. L'empereur mon maître a de quoi faire la guerre à trois rois de Perse.»

«Je me gardai bien d'entrer en contestation avec lui sur une matière si délicate. Je lui dis qu'il était vrai que ce que j'avais vu des richesses de Perse n'était pas comparable avec ce que je commençais à voir dans les états du grand-mogol; mais qu'il fallait avouer aussi que la Perse avait un avantage inestimable, qui consistait en un grand nombre de kisilbachs[1], avec lesquels le roi de Perse était en état d'entreprendre la conquête de toute l'Asie. Je lui tenais ce langage à dessein, parce que je savais qu'il était kisilbach, et qu'il serait flatté de l'opinion que je marquais de cette milice. En effet, il me dit qu'il était forcé d'en demeurer d'accord; et se tournant vers un seigneur qui était Persan comme lui, il lui dit: «Je crois que ce jeune homme a du cœur, puisqu'il parle avec tant d'estime de ceux qui en ont.»

«Le dîner fut servi avec plus de pompe que le précédent. Un écuyer tranchant, assis au milieu des grands vases dans lesquels on apportait les viandes, en mettait avec une cuillère dans de petits plats qu'on servait devant nous. Le gouverneur même nous servit quelquefois, pour nous témoigner son estime par cette marque de faveur. La salle était remplie d'officiers de guerre, dont les uns se tenaient debout la pique à la main, et les autres étaient assis près d'un réservoir d'eau qui s'offrait dans le même lieu. Après le dîner, le gouverneur, en nous congédiant, nous dit qu'il regrettait que ses affaires ne lui permissent pas de nous donner le divertissement des danseuses du pays.»

Ce seigneur était homme d'esprit, mais fier, et d'une sévérité dans son gouvernement qui tenait de la cruauté. Dans un autre dîner, il déclara qu'il voulait donner le reste du jour à la joie. Vingt danseuses, qui furent averties par ses ordres, arrivèrent aussitôt, se dépouillèrent de leurs habits, et se mirent à chanter et à danser nues avec plus de justesse et de légèreté que nos danseurs de corde. Elles avaient de petits cerceaux, dans lesquels un singe n'aurait pas passé avec plus de souplesse. Tous leurs mouvemens se faisaient en cadence, au son d'une musique qui était composée d'une timbale, d'un hautbois et de quelques petits tambours. Elles avaient dansé deux heures, lorsque le gouverneur demanda une autre troupe de danseuses. On vint lui dire qu'elles étaient malades, et qu'elles ne pouvaient danser ce jour-là. Il renouvela le même ordre, auquel il ajouta celui de les amener dans l'état où elles étaient; et ses gens répétant la même excuse, il tourna son ressentiment contre eux. Ces malheureux, qui craignaient la bastonnade, se jetèrent à ses pieds, et lui avouèrent que les danseuses n'étaient pas malades; mais qu'étant employées dans un autre lieu, elles refusaient de venir, parce qu'elles savaient que le gouverneur ne les paierait point. Il en rit. Cependant il les fit amener sur-le-champ par un détachement de ses gardes; et lorsqu'elles furent entrées dans la salle, il ordonna qu'on leur tranchât la tête. Elles demandèrent la vie avec des pleurs et des cris épouvantables; mais il voulut être obéi; et l'exécution se fit aux yeux de toute l'assemblée, sans que les seigneurs osassent intercéder pour ces infortunées, qui étaient au nombre de huit.