Un charlatan de Bengale offrit à l'empereur un grand singe qu'il donnait pour un animal divin. On a fait remarquer effectivement dans d'autres relations que plusieurs sectes des Indes attribuent quelque divinité à ces animaux. Comme il était question de vérifier cette qualité par des preuves, l'empereur tira d'un de ses doigts un anneau, et le fit cacher dans les vêtemens d'un de ses pages. Le singe, qui ne l'avait pas vu cacher, l'alla prendre dans le lieu où il était. L'empereur ne s'en rapportant point à cette expérience, fit écrire sur douze billets différens les noms de douze législateurs, tels que de Moïse, de Jésus-Christ, de Mahomet, d'Aly, etc., et les ayant mêlés dans un vase, il demanda au singe quel était celui qui avait publié la véritable loi. Le singe mit sa main dans le vase, et tira le nom du législateur des chrétiens. L'empereur, fort étonné, soupçonna le maître du singe de savoir lire les caractères persans, et d'avoir dressé l'animal à faire cette distinction. Il prit la peine d'écrire les mêmes noms de sa propre main, avec les chiffres qu'il employait pour donner des ordres secrets à ses ministres. Le singe ne s'y trompa point; il prit une seconde fois le nom de Jésus-Christ et le baisa. Un des principaux officiers de la cour dit à l'empereur qu'il y avait nécessairement quelque supercherie, et lui demanda la permission de mêler les billets, avec offre de se livrer à toutes sortes de supplices, si le singe ne manquait pas son rôle. Il écrivit encore une fois les douze noms; mais il n'en mit que onze dans le vase, et retint l'autre dans sa main. Le singe les toucha tous l'un après l'autre sans en vouloir prendre aucun. L'empereur, véritablement surpris, s'efforça de lui en faire prendre un. Mais l'animal se mit en furie, et fit entendre par divers signes que le nom du vrai législateur n'était pas dans le vase. L'empereur lui demanda où il était donc. Il courut vers l'officier, et lui prit la main dans laquelle était le nom qu'on lui demandait. Rhoé ajoute: quelque interprétation qu'on veuille donner à cette singerie, le fait est certain.

CHAPITRE VIII.

Voyage de Tavernier dans l'Indoustan.

Tavernier parcourut d'abord plusieurs contrées de l'Europe. Mais ces courses n'appartenant point à notre plan, nous le transporterons tout de suite dans l'Indoustan, en partant de Surate pour Agra.

Des deux routes de Surate à Agra, l'une est par Brampour et par Seronghe; l'autre par Amedabad. Tavernier, s'étant déterminé pour la première, passa par Balor et Kerkoa, et vint à Navapoura.

Navapoura est un gros bourg rempli de tisserands, quoique le riz fasse le principal commerce du canton. Il y passe une rivière qui rend son territoire excellent. Tout le riz qui croît dans cette contrée est plus petit de la moitié que le riz ordinaire, et devient en cuisant d'une blancheur admirable; ce qui le fait estimer particulièrement. On lui trouve aussi l'odeur du musc, et tous les grands de l'Inde n'en mangent point d'autre. En Perse même, un sac de ce riz passe pour un présent fort agréable.

De Navapoura, on compte quatre-vingt-quinze cosses jusqu'à Brampour. C'est une grande ville ruinée, dont la plupart des maisons sont couvertes de chaume. On voit encore au milieu de la place un grand château qui sert de logement au gouverneur. Le gouvernement de cette province est si considérable, qu'il est toujours le partage d'un fils ou d'un oncle de l'empereur. Aureng-Zeb, qui régnait alors, avait commandé long-temps à Brampour pendant le règne de son père. Le commerce est florissant à Brampour. Il se fait dans la ville et la province une prodigieuse quantité de toiles fort claires, qui se transportent en Perse, en Turquie, en Moscovie, en Pologne, en Arabie, au grand Caire, et dans d'autres lieux. Des unes, qui sont teintes de diverses couleurs à fleurs courantes, on fait des voiles et des écharpes pour les femmes, des couvertures de lit et des mouchoirs. D'autres sont toutes blanches, avec une raie d'or ou d'argent qui borde la pièce et les deux bouts depuis la largeur d'un pouce jusqu'à douze ou quinze. Cette bordure n'est qu'un tissu d'or ou d'argent et de soie, avec des fleurs dont la beauté est égale des deux côtés. Si celles qu'on porte en Pologne, où le commerce en est considérable, n'avaient aux deux bouts trois ou quatre pouces au moins d'or ou d'argent, ou si cet or et cet argent devenaient noirs en passant les mers de Surate à Ormuz, et de Trébizonde à Mangalia, ou dans d'autres ports de la mer Noire, on ne pourrait s'en défaire qu'avec beaucoup de peine. D'autres toiles sont par bandes, moitié coton, moitié d'or et d'argent, et cette espèce porte le nom d'ornis. Il s'en trouve depuis quinze jusqu'à vingt aunes, dont le prix est quelquefois de cent et de cent cinquante roupies; mais les moindres ne sont pas au-dessous de dix ou douze. En un mot, les Indes n'ont pas de province où le coton se trouve avec plus d'abondance qu'à Brampour.

Tavernier avertit que, dans tous les lieux dont le nom se termine par séra, on doit se représenter un grand enclos de murs ou de haies, dans lequel sont disposées en cercle cinquante ou soixante huttes couvertes de chaume. C'est une sorte d'hôtellerie fort inférieure aux caravansérails persans, où se trouvent quelques hommes et quelques femmes qui vendent de la farine, du riz, du beurre et des herbages, et qui prennent soin de faire cuire le pain et le riz des voyageurs. Ils nettoient les huttes, que chacun a la liberté de choisir; ils y mettent un petit lit de sangle, sur lequel on étend le matelas dont on doit être fourni lorsqu'on n'est point assez riche pour se faire accompagner d'une tente. S'il se trouve quelque mahométan parmi les voyageurs, il va chercher dans le bourg ou le village du mouton et des poules, qu'il distribue volontiers à ceux qui lui en rendent le prix.

Seronghe lui parut une grande ville, dont les habitans sont banians, et la plupart artisans de père en fils, ce qui les porte à bâtir des maisons de pierre et de brique. Il s'y fait un grand commerce de chites, sorte de toiles peintes, dont le bas peuple de Turquie et de Perse aime à se vêtir, et qui sert dans d'autres pays pour des couvertures de lit et des nappes à manger. On en fait dans d'autres lieux que Seronghe, mais de couleurs moins vives et plus sujettes à se ternir dans l'eau; tandis que celles de Seronghe deviennent plus belles chaque fois qu'on les lave. La rivière qui passe dans cette ville donne cette vivacité aux teintures. Pendant la saison des pluies, qui durent quatre mois, les ouvriers impriment leurs toiles suivant le modèle qu'ils reçoivent des marchands étrangers; et lorsque les pluies cessent, ils se hâtent de laver les toiles dans la rivière, parce que plus elle est trouble, plus les couleurs sont vives et résistent au temps. On fait aussi à Seronghe une sorte de gazes ou de toiles si fines, qu'étant sur le corps, elles laissent voir la chair à nu. Le transport n'en est pas permis aux marchands. Le gouverneur les prend toutes pour le sérail impérial et pour les principaux seigneurs de la cour. Les sultanes et les dames mogoles s'en font des chemises et des robes, que l'empereur et les grands se plaisent à leur voir porter dans les grandes chaleurs.

En passant à Baroche, il accepta un logement chez les Anglais, qui ont un fort beau comptoir dans cette ville. Quelques charlatans indiens ayant offert d'amuser l'assemblée par des tours de leur profession, il eut la curiosité de les voir. Pour premier spectacle, ils firent allumer un grand feu, dans lequel ils firent rougir des chaînes, dont ils se lièrent le corps à nu sans en ressentir aucun mal. Ensuite prenant un petit morceau de bois qu'ils plantèrent en terre, ils demandèrent quel fruit on souhaitait d'en voir sortir. On leur dit qu'on souhaitait des mangues. Alors un des charlatans, s'étant couvert d'un linceul, s'accroupit cinq ou six fois contre terre. Tavernier, qui voulait le suivre dans cette opération, prit une place d'où ses regards pouvaient pénétrer par une ouverture du linceul; et ce qu'il raconte ici semble demander beaucoup de confiance au témoignage de ses yeux.