«J'aperçus, dit-il, que cet homme, se coupant la chair sous les aisselles avec un rasoir, frottait de son sang le morceau de bois. Chaque fois qu'il se relevait le bois croissait à vue d'œil; et la troisième, il en sortit des branches avec des bourgeons. La quatrième fois, l'arbre fut couvert de feuilles. La cinquième, on y vit des fleurs. Un ministre anglais, qui était présent, avait protesté d'abord qu'il ne pouvait consentir que des chrétiens assistassent à ce spectacle: mais lorsque, d'un morceau de bois sec, il eut vu que ces gens-là faisaient venir, en moins d'une demi-heure, un arbre de quatre ou cinq pieds de haut, avec des feuilles et des fleurs comme au printemps, il se mit en devoir de l'aller rompre, et dit hautement qu'il ne donnerait jamais la communion à ceux qui demeureraient plus long-temps à voir de pareilles choses: ce qui obligea les Anglais de congédier les charlatans, après leur avoir donné la valeur de dix ou douze écus, dont ils parurent fort satisfaits.» Il faut avouer qu'il n'y a point de tour de Comus qui approche de celui-là.

Dans le petit voyage qu'il fit à Cambaye, en se détournant de cinq ou six cosses, il n'observa rien dont Mandelslo n'eût fait la description; mais, à son retour, il passa par un village qui n'est qu'à trois cosses de cette ville, où l'on voit une pagode célèbre par les offrandes de la plupart des courtisanes de l'Inde. Elle est remplie de nudités, entre lesquelles on découvre particulièrement une grande figure que Tavernier prit pour un Apollon, dans un état fort indécent. Les vieilles courtisanes qui ont amassé une somme d'argent dans leur jeunesse en achètent de petites esclaves qu'elles forment à tous les exercices de leur profession, et ces petites filles, que leurs maîtresses mènent à la pagode dès l'âge de onze ou douze ans, regardent comme un bonheur d'être offertes à l'idole. Cet infâme temple est à six cosses de Chid-Abad, où Mandelslo visita un des plus beaux jardins du grand mogol.

À l'occasion de la rivière d'Amedabad, qui est sans pont, et que les paysans passent à la nage, après s'être lié entre l'estomac et le ventre une peau de bouc qu'ils remplissent de vent, il remarque que, pour faire passer leurs enfans, ils les mettent dans des pots de terre dont l'embouchure est haute de quatre doigts, et qu'ils poussent devant eux. Pendant qu'il était dans cette ville, un paysan et sa femme passaient un jour avec un enfant de deux ans, qu'ils avaient mis dans un de ces pots, d'où il ne lui sortait que la tête. Vers le milieu de la rivière, ils trouvèrent un petit banc de sable, sur lequel était un gros arbre que les flots y avaient jeté. Ils poussèrent le pot dans cet endroit pour y prendre un peu de repos. Comme ils approchaient du pied de l'arbre, dont le tronc s'élevait un peu au-dessus de l'eau, un serpent qui sortit d'entre les racines sauta dans le pot. Le père et la mère, fort effrayés, abandonnèrent le pot, qui fut emporté par le courant de l'eau tandis qu'ils demeurèrent à demi morts au pied de l'arbre. Deux lieues plus bas, un banian et sa femme, avec leur enfant, se lavaient, suivant l'usage du pays, avant d'aller prendre leur nourriture. Ils virent de loin ce pot sur l'eau, et la moitié d'une tête qui paraissait hors de l'embouchure. Le banian se hâte d'aller au secours, et pousse le pot à la rive. Aussitôt la mère, suivie de son enfant, s'approche pour aider l'autre à sortir. Alors le serpent, qui n'avait fait aucun mal au premier, sort du pot, se jette sur l'enfant du banian, se lie autour de son corps par divers replis, le pique et lui jette son venin qui lui cause une prompte mort. Deux paysans superstitieux se persuadèrent facilement qu'une aventure si extraordinaire était arrivée par une secrète disposition du ciel, qui leur ôtait leur enfant pour leur en donner un autre. Mais le bruit de cet événement s'étant répandu, les parens du dernier, qui en furent informés, redemandèrent leur enfant; et leurs prétentions devinrent le sujet d'un différend fort vif. L'affaire fut portée devant l'empereur, qui ordonna que l'enfant fût restitué à son père.

Tavernier confirme ce qu'on a lu dans Mandelslo, de la multitude de singes qu'on rencontre sur la route, et du danger qu'il y a toujours à les irriter. Un Anglais, qui en tua un d'un coup d'arquebuse, faillit d'être étranglé par soixante de ces animaux qui descendirent du sommet des arbres, et dont il ne fut délivré que par le secours qu'il reçut d'un grand nombre de valets. En passant à Chitpour, assez bonne ville, qui tire son nom du commerce de ces toiles peintes qu'on nomme chites, Tavernier vit dans une grande place quatre ou cinq lions qu'on amenait pour les apprivoiser. La méthode des Indiens lui parut curieuse. On attache les lions par les pieds de derrière, de douze en douze pas l'un de l'autre, à un gros pieu bien affermi. Ils ont au cou une corde dont le maître tient le bout à la main. Les pieux sont plantés sur une même ligne; et sur une autre parallèle éloignée d'environ vingt pas on tend encore une corde de la longueur de l'espace qui est occupé par les lions. Les deux cordes qui tiennent chacun de ces animaux attachés par les pieds de derrière leur laissent la liberté de s'élancer jusqu'à la corde parallèle qui sert de rempart à des hommes qui sont placés au-delà pour les irriter par quelques pierres ou quelques petits morceaux de bois qu'ils leur jettent. Une partie du peuple accourt à ce spectacle. Lorsque le lion provoqué s'est élancé vers la corde, il est ramené au pieu par celle que le maître tient à la main. C'est ainsi qu'il s'apprivoise insensiblement; et Tavernier fut témoin de cet exercice à Chitpour, sans sortir de son carrosse.

Le jour suivant lui offrit un autre amusement dans la rencontre d'une bande de fakirs ou de dervis mahométans. Il en compta cinquante-sept, dont le chef ou le supérieur avait été grand écuyer de l'empereur Djehan-Ghir, et s'était dégoûté de la cour à l'occasion de la mort de son petit-fils, qui avait été étranglé par l'ordre de ce monarque. Quatre autres fakirs, qui tenaient le premier rang après le supérieur, avaient occupé des emplois considérables à la même cour. L'habillement de ces cinq chefs consistait en trois ou quatre aunes de toile couleur orangée, dont ils se faisaient comme des ceintures avec le bout passé entre les jambes et relevé par-derrière jusqu'au dos pour mettre la pudeur à couvert, et sur les épaules une peau de tigre attachée sous le menton. Devant eux on menait en main huit beaux chevaux, dont trois avaient des brides d'or et des selles couvertes aussi de lames d'argent, avec une peau de léopard sur chacune. L'habit du reste des dervis était une simple corde qui leur servait de ceinture, sans autre voile pour l'honnêteté qu'un petit morceau d'étoffe. Leurs cheveux étaient liés en tresse autour de la tête, et formaient une espèce de turban. Ils étaient tous armés la plupart d'arcs et de flèches, quelques-uns de mousquets, et d'autres de demi-piques avec une sorte d'arme inconnue en Europe, qui est, suivant la description de Tavernier, un cercle de fer tranchant, de la forme d'un plat dont on aurait ôté le fond; ils s'en passent huit ou dix autour du cou comme une fraise; et les tirant lorsqu'ils veulent s'en servir, ils les jettent avec tant de force, comme nous ferions voler une assiette, qu'ils coupent un homme presqu'en deux par le milieu du corps. Chaque dervis avait aussi une espèce de cor de chasse dont ils sonnent en arrivant dans quelque lieu, avec un autre instrument de fer à peu près de la forme d'une truelle. C'est avec cet instrument, que les Indiens portent ordinairement dans leurs voyages, qu'ils raclent et nettoient la terre dans les lieux où ils veulent s'arrêter, et qu'après avoir ramassé la poussière en monceau, ils s'en servent comme de matelas pour être couchés plus mollement. Trois des mêmes dervis étaient armés de longues épées, qu'ils avaient achetées apparemment des Anglais ou des Portugais. Leur bagage était composé de quatre coffres remplis de livres arabes ou persans, et de quelques ustensiles de cuisine. Dix ou douze bœufs qui faisaient l'arrière-garde servaient à porter ceux qui étaient incommodés de la marche.

Lorsque cette religieuse troupe fut arrivée dans le lieu où Tavernier s'était arrêté avec cinquante personnes de son escorte et de ses domestiques, le supérieur, qui le vit si bien accompagné, demanda qui était cet aga, et le fit prier ensuite de lui céder son poste, parce qu'il lui paraissait commode pour y camper avec les dervis. Tavernier, informé du rang des cinq chefs, se disposa de bonne grâce à leur faire cette civilité. Aussitôt la place fut arrosée de quantité d'eau et soigneusement raclée. Comme on était en hiver, et que le froid était assez piquant, on alluma deux feux pour les cinq principaux dervis, qui se placèrent au milieu, avec la facilité de pouvoir se chauffer devant et derrière. Dès le même soir ils reçurent dans leur camp la visite du gouverneur d'une ville voisine, qui leur fit apporter du riz et d'autres rafraîchissemens. Leur usage pendant leurs courses est d'envoyer quelques-uns d'entre eux à la quête dans les habitations voisines, et les vivres qu'ils obtiennent se distribuent avec égalité dans toute la troupe. Chacun fait cuire son riz; ce qu'ils ont de trop est donné aux pauvres, et jamais ils ne se réservent rien pour le lendemain.

Tavernier arrive enfin à la ville impériale d'Agra; elle est à 27 degrés 31 minutes de latitude nord, dans un terroir sablonneux, qui l'expose pendant l'été à d'excessives chaleurs. C'est la plus grande ville des Indes, et la résidence ordinaire des empereurs mogols; les maisons des grands y sont belles et bien bâties; mais celles des particuliers, comme dans toutes les autres villes des Indes, n'ont rien d'agréable; elles sont écartées les unes des autres, et cachées par la hauteur des murailles, dans la crainte qu'on n'y puisse apercevoir les femmes; ce qui rend toutes ces villes beaucoup moins riantes que celles de l'Europe.

Du côté de la ville, on trouve une autre place devant le palais; la première porte, qui n'a rien de magnifique, est gardée par quelques soldats. Lorsque les grandes chaleurs d'Agra forcent l'empereur de transporter sa cour à Delhy, ou lorsqu'il se met en campagne avec son armée, il donne la garde de son trésor au plus fidèle de ses omhras, qui ne s'éloigne pas nuit et jour de cette porte, où il a son logement. Ce fut dans une de ces absences du monarque que Tavernier obtint la permission de voir le palais. Toute la cour étant partie pour Delhy, le gouvernement du palais d'Agra fut confié à un seigneur qui aimait les Européens. Vélant, chef du comptoir hollandais, l'alla saluer, et lui offrit en épiceries, en cabinets du Japon, et en beaux draps de Hollande, un présent d'environ six mille écus. Tavernier, qui était présent, eut occasion d'admirer la générosité mogole. Ce seigneur reçut le compliment avec politesse; mais, se trouvant offensé du présent, il obligea les Hollandais de le remporter, en leur disant que, par considération et par amitié pour les Franguis, il prendrait seulement une petite canne, de six qu'ils lui offraient. C'était une de ces cannes du Japon qui croissent par petits nœuds; encore fallut-il ôter l'or dont on l'avait enrichie, parce qu'il ne la voulut recevoir que nue. Après les complimens, il demanda au directeur hollandais ce qu'il pouvait faire pour l'obliger; et Vélant l'ayant prié de permettre que, dans l'absence de la cour, il pût voir avec Tavernier l'intérieur du palais, cette grâce leur fut accordée: on leur donna six hommes pour les conduire.

La première porte, qui sert de logement au gouverneur, conduit à une voûte longue et obscure, après laquelle on entre dans une grande cour environnée de portiques comme la place Royale de Paris. La galerie qui est en face est plus large et plus haute que les autres; elle est soutenue de trois rangs de colonnes. Sous celles qui règnent des trois autres côtés de la cour, et qui sont plus étroites et plus basses, on a ménagé plusieurs petites chambres pour les soldats de la garde. Au milieu de la grande galerie on voit une niche pratiquée dans le mur, où l'empereur se rend par un petit escalier dérobé, et lorsqu'il y est assis, on ne le découvre que jusqu'à la poitrine, à peu près comme un buste. Il n'a point alors de gardes autour de lui, parce qu'il n'a rien à redouter, et que de tous les côtés cette place est inaccessible. Dans les grandes chaleurs, il a seulement près de sa personne un eunuque, ou même un de ses enfans pour l'éventer. Les grands de la cour se tiennent dans la galerie qui est au-dessous de cette niche.

Au fond de la cour, à main gauche, on trouve un second portail qui donne entrée dans une grande cour, environnée de galeries comme la première, sous lesquelles on voit aussi de petites chambres pour quelques officiers du palais. De cette seconde cour on passe dans une troisième, qui contient l'appartement impérial. Schah-Djehan avait entrepris de couvrir d'argent toute la voûte d'une grande galerie qui est à main droite. Il avait choisi pour l'exécution de cette magnifique entreprise un Français de Bordeaux qui se nommait Augustin; mais, ayant besoin d'un ministre intelligent pour quelques affaires qu'il avait à Goa, il y envoya cet artiste; et les Portugais, qui lui reconnurent assez d'esprit pour le trouver redoutable, l'empoisonnèrent à Cochin. La galerie est demeurée peinte de feuillage d'or et d'azur; tout le bas est revêtu de tapis. On y voit des portes qui donnent entrée dans plusieurs chambres carrées, mais fort petites. Tavernier se contenta d'en faire ouvrir deux, parce qu'on l'assura que toutes les autres leur ressemblaient. Les autres côtés de la cour sont ouverts, et n'ont qu'une simple muraille à hauteur d'appui; du côté qui regarde la rivière, on trouve un divan ou un belvédère en saillie, où l'empereur vient s'asseoir pour se donner le plaisir de voir ses brigantins ou le combat des bêtes farouches; une galerie lui sert de vestibule, et le dessein de Schah-Djehan était de la revêtir d'une treille de rubis et d'émeraudes, qui devaient représenter au naturel les raisins verts et ceux qui commencent à rougir; mais ce dessein, qui a fait beaucoup de bruit dans le monde, et qui demandait plus de richesses que l'Indoustan n'en peut fournir, est demeuré imparfait; on ne voit que deux ou trois ceps d'or avec leurs feuilles, qui, comme tout le reste, devaient être émaillés de leurs couleurs naturelles et chargés d'émeraudes, de rubis et de grenats qui font les grappes. Au milieu de la cour, on admire une grande cuve d'eau, d'une seule pierre grisâtre, de quarante pieds de diamètre, avec des degrés dedans et dehors, pratiqués dans la même pierre pour monter et descendre.