Tavernier partit d'Agra le 25 novembre 1665, pour visiter quelques villes de l'empire, avec Bernier, auquel il donne le titre de médecin de l'empereur. Le 1er. décembre, ils rencontrèrent cent quarante charrettes, tirées chacune par six bœufs, et chacune portant cinquante mille roupies: c'était le revenu de la province de Bengale, qui, toutes charges payées, et la bourse du gouverneur remplie, montait à cinq millions cinq cent mille roupies. Près de la petite ville de Djianabad, ils virent un rhinocéros qui mangeait des cannes de millet. Il les recevait de la main d'un petit garçon de neuf ou dix ans; et Tavernier en ayant pris quelques-unes, cet animal s'approcha de lui pour les recevoir aussi de la sienne.

Les deux voyageurs arrivèrent à Alemkhand. À deux cosses de ce bourg on rencontre le fameux fleuve du Gange. Bernier parut fort surpris qu'il ne fût pas plus large que la Seine devant le Louvre. Il y a même si peu d'eau depuis le mois de mars jusqu'au mois de juin ou de juillet, c'est-à-dire, jusqu'à la saison des pluies, qu'il est impossible aux bateaux de remonter. En arrivant sur ses bords, les deux Français burent un verre de vin dans lequel ils mirent de l'eau de ce fleuve, qui leur causa quelques tranchées. Leurs valets, qui la burent seule, en furent beaucoup plus tourmentés. Aussi les Hollandais, qui ont des comptoirs sur les rives du Gange, ne boivent-ils jamais de cette eau sans l'avoir fait bouillir. L'habitude la rend si saine pour les habitans du pays, que l'empereur même et toute la cour n'en boivent point d'autre. On voit continuellement un grand nombre de chameaux sur lesquels on vient charger de l'eau du Gange.

Allahabad, où l'on arrive à neuf cosses d'Alemkhand, est une grande ville bâtie sur une pointe de terre où se joignent le Gange et la Djemna. Le château, qui est de pierres de taille, et ceint d'un double fossé, sert de palais au gouverneur. C'était alors un des plus grands seigneurs de l'empire: sa mauvaise santé l'obligeait d'entretenir plusieurs médecins indiens et persans, entre lesquels était Claude Maillé, Français, né à Bourges, et qui exerçait tout à la fois la médecine et la chirurgie. Le premier de ses médecins persans jeta un jour sa femme du haut d'une terrasse en bas, dans un transport de jalousie; elle ne se rompit heureusement que deux ou trois côtes: ses parens demandèrent justice au gouverneur, qui fit venir le médecin, et qui le congédia. Il n'était qu'à deux ou trois journées de la ville, lorsque le gouverneur, se trouvant plus mal, l'envoya rappeler. Alors ce furieux poignarda sa femme et quatre enfans qu'il avait d'elle, avec treize filles esclaves; après quoi il revint trouver le gouverneur, qui, feignant d'ignorer son crime, ne fit pas difficulté de le reprendre à son service.

Sous le grand portail de la pagode de Banaron, un des principaux bramines se tient assis près d'une grande cuve remplie d'eau, dans laquelle on a délayé quelque matière jaune. Tous les banians viennent se présenter à lui pour recevoir une empreinte de cette couleur, qui leur descend entre les deux yeux et sur le bout du nez, puis sur les bras et devant l'estomac: c'est à cette marque qu'on reconnaît ceux qui se sont lavés de l'eau du Gange, car, lorsqu'ils n'ont employé que de l'eau de puits dans leurs maisons, ils ne se croient pas bien purifiés, ni par conséquent en état de manger saintement. Chaque tribu a son onction de différentes couleurs; mais l'onction jaune est celle de la tribu la plus nombreuse, et passe aussi pour la plus pure.

Assez près de la pagode, du côté qui regarde l'ouest, Djesseing, le plus puissant des radjas idolâtres, avait fait bâtir un collége pour l'éducation de la jeunesse. Tavernier y vit deux enfans de ce prince dont les précepteurs étaient des bramines, qui leur enseignaient à lire et à écrire dans un langage fort différent de celui du peuple. La cour de ce collége est environnée d'une double galerie, et c'était dans la plus basse que les deux princes recevaient leurs leçons, accompagnés de plusieurs jeunes seigneurs et d'un grand nombre de bramines, qui traçaient sur la terre, avec de la craie, diverses figures de mathématique. Aussitôt que Tavernier fut entré, ils envoyèrent demander qui il était; et sachant qu'il était Français, ils le firent approcher pour lui faire plusieurs questions sur l'Europe, et particulièrement sur la France. Un bramine apporta deux globes, dont les Hollandais lui avaient fait présent. Tavernier leur en fit distinguer les parties, et leur montra la France. Après quelques autres discours, on lui servit le bétel. Mais il ne se retira point sans avoir demandé à quelle heure il pouvait voir la pagode du collége. On lui dit de revenir le lendemain, un peu avant le lever du soleil: il ne manqua point de se rendre à la porte de cette pagode, qui est aussi l'ouvrage de Djesseing, et qui se présente à gauche en entrant dans la cour. Devant la porte on trouve une espèce de galerie, soutenue par des piliers, qui était déjà remplie d'un grand nombre d'adorateurs. Huit bramines s'avancèrent l'encensoir à la main, quatre de chaque côté de la porte, au bruit de plusieurs tambours et de quantité d'autres instrumens. Deux des plus vieux bramines entonnèrent un cantique. Le peuple suivit, et les instrumens accompagnaient les voix. Chacun avait à la main une queue de paon, ou quelque autre éventail, pour chasser les mouches au moment où la pagode devait s'ouvrir. Cette musique et l'exercice des éventails durèrent plus d'une demi-heure. Enfin les deux principaux bramines firent entendre trois fois deux grosses sonnettes qu'ils prirent d'une main, et de l'autre ils frappèrent avec une espèce de petit maillet contre la porte. Elle fut ouverte aussitôt par six bramines qui étaient dans la pagode. Tavernier découvrit alors sur un autel, à sept ou huit pas de la porte, la grande idole de Ram-Khan, qui passe pour la sœur de Morli-ram. À sa droite, il vit un enfant, de la forme d'un cupidon, que les banians nomment Lokemin, et sur son bras gauche une petite fille, qu'ils appellent Sita. Aussitôt que la porte fut ouverte, et qu'on eut tiré un grand rideau qui laissa voir l'idole, tous les assistans se jetèrent à terre en mettant les mains sur leurs têtes, et se prosternèrent trois fois. Ensuite, s'étant relevés, ils jetèrent quantité de bouquets et de chaînes en forme de chapelets, que les bramines faisaient toucher à l'idole et rendaient à ceux qui les avaient présentés. Un vieux bramine qui était devant l'autel tenait à la main une lampe à neuf mèches allumées, sur lesquelles il jetait par intervalles une sorte d'encens, en approchant la lampe fort près de l'idole. Après toutes ces cérémonies, qui durèrent l'espace d'une heure, on fit retirer le peuple, et la pagode fut fermée. On avait présenté à Ram-Khan quantité de riz, de beurre, d'huile et de laitage, dont les bramines n'avaient laissé rien perdre. Comme l'idole représente une femme, elle est particulièrement invoquée de ce sexe, qui la regarde comme sa patronne. Djesseing, pour la tirer de la grande pagode, et lui donner un autel dans la sienne, avait employé, tant en présens pour les bramines qu'en aumônes pour les pauvres, plus de cinq laks de roupies, qui font sept cent cinquante mille livres de notre monnaie.

À cinq cents pas de Banaron, au nord-ouest, Tavernier et Bernier visitèrent une mosquée où l'on montre plusieurs tombeaux mahométans, dont quelques-uns sont d'une fort belle architecture. Les plus curieux sont dans un jardin fermé de murs, qui laissent des jours par où ils peuvent être vus des passans. On en distingue un qui compose une grande masse carrée, dont chaque face est d'environ quinze pas. Au milieu de cette plate-forme s'élève une colonne de trente-quatre ou trente-cinq pieds de haut, tout d'une pièce, et que trois hommes pourraient à peine embrasser. Elle est d'une pierre grisâtre si dure, que Tavernier ne put la gratter avec un couteau. Elle se termine en pyramide, avec une grosse boule sur la pointe, et un cercle de gros grains au-dessous de la boule. Toutes les faces sont couvertes de figures d'animaux en relief. Plusieurs vieillards qui gardaient le jardin assurèrent Tavernier que ce beau monument avait été beaucoup plus élevé, et que depuis cinquante ans il s'était enfoncé de plus de trente pieds. Ils ajoutèrent que c'était la sépulture d'un roi de Boutan, qui était mort dans le pays après être sorti du sien pour en faire la conquête.

Patna, une des plus grandes villes de l'Inde, est située sur la rive occidentale du Gange. Tavernier ne lui donne guère moins de deux cosses de longueur. Les maisons n'y sont pas plus belles que dans la plupart des autres villes indiennes, c'est-à-dire qu'elles sont couvertes de chaume ou de bambou. La compagnie hollandaise s'y est fait un comptoir pour le commerce du salpêtre, qu'elle fait raffiner à Tchoupar, gros village situé aussi sur la rive droite du Gange, dix cosses au-dessus de Patna. La liberté règne dans cette ville, au point que Tavernier et Bernier, ayant rencontré, en arrivant, les Hollandais de Tchoupar qui retournaient chez eux dans leurs voitures, s'arrêtèrent pour vider avec eux quelques bouteilles de vin de Chypre en pleine rue. Pendant huit jours qu'ils passèrent à Patna, ils furent témoins d'un événement qui leur fit perdre l'opinion où ils étaient que certains crimes étaient impunis dans le mahométisme. Un mimbachi, qui commandait mille hommes de pied, voulait abuser d'un jeune garçon qu'il avait à son service, et qui s'était défendu plusieurs fois contre ses attaques. Il saisit, à la campagne, un moment qui le fit triompher de toutes les résistances du jeune homme. Celui-ci, outré de douleur, prit aussi son temps pour se venger. Un jour qu'il était à la chasse avec son maître, il le surprit à l'écart, et d'un coup de sabre il lui abattit la tête. Aussitôt il courut à bride abattue vers la ville en criant qu'il avait tué son maître pour se venger du plus infâme outrage. Il alla faire la même déclaration au gouverneur, qui le fit jeter d'abord en prison; mais, après de justes éclaircissemens, il obtint la liberté; et, malgré les sollicitations de la famille du mort, aucun tribunal n'osa le poursuivre, dans la crainte d'irriter le peuple, qui applaudissait hautement son action.

À Patna, les deux voyageurs prirent un bateau sur le Gange pour descendre à Daca. Après quelques jours de navigation, Tavernier eut le chagrin de se séparer du compagnon de son voyage, qui, devant se rendre à Casambazar, et passer de là jusqu'à Ougli, se vit forcé de prendre par terre. Un grand banc de sable, qui se trouve devant la ville de Soutiqui, ne permet pas de faire cette route par eau lorsque la rivière est basse. Ainsi, pendant que Bernier prit son chemin par terre, Tavernier continua de descendre le Gange jusqu'à Toutipour, qui est à deux cosses de Raghi-Mehalé. Ce fut dans ce lieu qu'il commença le lendemain, au lever du soleil, à voir un grand nombre de crocodiles couchés sur le sable. Pendant tout le jour, jusqu'au bourg d'Acerat, qui est à vingt-cinq cosses de Toutipour, il ne cessa pas d'en voir une si grande quantité, qu'il lui prit envie d'en tirer un, pour essayer s'il est vrai, comme on le croit aux Indes, qu'un coup de fusil ne leur fait rien. Le coup lui donna dans la mâchoire, et lui fit couler du sang, mais il ne s'en retira pas moins dans la rivière. Le lendemain on n'en aperçut pas un moindre nombre, qui étaient couchés sur le bord de la rivière, et l'auteur en tira deux, de trois balles à chaque coup. Au même instant, ils se renversèrent sur le dos en ouvrant la gueule, et tous deux moururent dans le même lieu.

Daca est une grande ville qui ne s'étend qu'en longueur, parce que les habitans ne veulent pas être éloignés du Gange. Elle a plus de deux cosses, sans compter que, depuis le dernier pont de brique, on ne rencontre qu'une suite de maisons écartées l'une de l'autre, et la plupart habitées par des charpentiers, qui construisent des galéasses et d'autres bâtimens. Toutes ces maisons, dont Tavernier n'excepte point celles de Daca, ne sont que de mauvaises cabanes composées de terre grasse et de bambou. Le palais même du gouverneur est de bois; mais il loge ordinairement sous des tentes qu'il fait dresser dans une cour de son enclos. Les Hollandais et les Anglais ne jugeant point leurs marchandises en sûreté dans les édifices de Daca, se sont fait bâtir d'assez beaux comptoirs. On y voit aussi une fort belle église de brique, dont les pères augustins sont en possession. Tavernier observe, à l'occasion des galéasses qui se font à Daca, qu'on est étonné de leur vitesse. Il s'en fait de si longues, qu'elles ont jusqu'à cinquante rames de chaque côté, mais on ne met que deux hommes à chaque rame. Quelques-unes sont fort ornées. L'or et l'azur y sont prodigués.

On lit dans une autre partie de sa relation qu'étant allé au palais pour prendre congé de l'empereur avant de quitter sa cour, ce monarque lui fit dire qu'il ne voulait pas le laisser partir sans lui montrer ses joyaux. Le lendemain, de grand matin, cinq où six officiers vinrent l'avertir que l'empereur le demandait. Il se rendit au palais, où les courtiers des joyaux le présentèrent à sa majesté, et le menèrent ensuite dans une petite chambre qui est au bout de la salle où l'empereur était sur son trône, et d'où il pouvait les voir.