Akel-Khan, chef du trésor des joyaux, était déjà dans cette chambre. Il donna ordre à quatre eunuques de la cour d'aller chercher les joyaux, qu'ils apportèrent dans deux grands plats de bois lacrés, avec des feuilles d'or, et couverts de petits tapis faits exprès, l'un de velours rouge, l'autre de velours vert en broderie. On les découvrit: on compta trois fois toutes les pièces; trois écrivains en firent la liste. Les Indiens observent toutes ces formalités avec autant de patience que de circonspection; et s'ils voient quelqu'un qui se presse trop ou qui se fâche, ils le regardent sans rien dire, en riant de sa chaleur comme d'une extravagance.

La première pièce qu'Akel-Khan mit entre les mains de Tavernier fut un grand diamant, qui est une rose ronde, fort haute d'un côté. À l'arête d'en bas, on voit un petit cran dans lequel on découvre une petite glace. L'eau en est belle. Il pèse trois cent dix-neuf ratis et demi, qui font deux cent quatre-vingts de nos carats. C'est un présent que Mirghimola fit à l'empereur Schah-Djehan lorsqu'il vint lui demander une retraite à sa cour, après avoir trahi le roi de Golconde son maître. Cette pierre était brute, et pesait alors neuf cents ratis, qui font sept cent quatre-vingts carats et demi. Elle avait plusieurs glaces. En Europe on l'aurait gouvernée fort différemment, c'est-à-dire qu'on en aurait tiré de bons morceaux, et qu'elle serait demeurée plus pesante. Schah-Djehan la fit tailler par un Vénitien nommé Hortensio Borgis, mauvais lapidaire qui se trouvait à la cour. Aussi fut-il mal récompensé. On lui reprocha d'avoir gâté une si belle pierre, qu'on aurait pu conserver dans un plus grand poids, et dont Tavernier ajoute qu'il aurait pu tirer quelque bon morceau sans en faire tort à l'empereur. Il ne reçut pour prix de son travail que dix milles roupies.

Après avoir admiré ce beau diamant, et l'avoir remis entre les mains d'Akel-Khan, Tavernier en vit un autre en poire, de fort bonne forme et de belle eau, avec trois autres diamans à table, deux nets, et l'autre qui a de petits points noirs. Chacun pèse cinquante-cinq à soixante ratis, et la poire soixante-deux et demi; ensuite on lui montra un joyau de douze diamans, chaque pierre de quinze à seize ratis, et toutes roses. Celle du milieu est une rose en cœur, de belle eau, mais avec trois petites glaces; et cette rose peut peser trente-cinq à quarante ratis. On lui fit voir un autre joyau de dix-sept diamans, moitié table, moitié rose, dont le plus grand ne pèse pas plus de sept ou huit ratis, à la réserve de celui du milieu, qui peut en peser seize. Toutes ces pierres sont de la première eau, nettes, de bonne forme, et les plus belles qui se puissent trouver.

Deux grandes perles en poire, l'une d'environ soixante-dix ratis, un peu plate des deux côtés, de belle eau et de bonne forme; un bouton de perle de cinquante-cinq à soixante ratis, de bonne forme et de belle eau; une perle ronde, belle en perfection, un peu plate d'un côté, et de cinquante-six ratis; c'est un présent au grand-mogol, de Schah-Abas II, roi de Perse; trois autres perles rondes, chacune de vingt-cinq à vingt-huit ratis, mais dont l'eau tire sur le jaune; une perle de parfaite rondeur, pesant trente-six ratis et demi, d'une eau vive, blanche, et de la plus haute perfection; c'était le seul joyau qu'Aureng-Zeb eût acheté par admiration pour sa beauté; tout le reste lui venait en grande partie de Daracha, son frère aîné, dont il avait eu la dépouille après lui avoir fait couper la tête, en partie des présens qu'il avait reçus depuis qu'il était monté sur le trône. Ce prince avait moins d'inclination pour les pierreries que pour l'or et l'argent: tels sont les bijoux que l'on mit entre les mains de Tavernier, en lui laissant tout le temps de satisfaire sa curiosité. Il vit encore deux autres perles parfaitement rondes et égales, qui pèsent chacune vingt-cinq ratis et un quart. L'une est un peu jaune; mais l'autre est d'une eau très-vive, et la plus belle qui soit au monde. Il est vrai que le prince arabe qui a pris Mascate sur les Portugais en a une qui passe pour la première en beauté; mais quoiqu'elle soit parfaitement ronde, et d'une blancheur si vive, qu'elle en est comme transparente, elle ne pèse que quatorze carats. L'Asie a peu de monarques qui n'aient sollicité ce prince de leur vendre une perle si rare.

Tavernier admira deux chaînes, l'une de perles et de rubis de diverses formes, percés comme les perles; l'autre de perles et d'émeraudes rondes et percées. Toutes les perles sont de plusieurs eaux, et chacune de dix ou douze ratis. Le milieu de la chaîne de rubis offre une grande émeraude de vieille roche, taillée au cadran et fort haute en couleur, mais avec plusieurs glaces. Elle pèse environ trente ratis. Au milieu de la chaîne d'émeraudes, on admire une améthyste orientale à table longue, d'un poids d'environ quarante ratis, et belle en perfection.

Un rubis balais cabochon, de belle couleur, et percé par le haut, qui pèse dix mescals, dont six font une once; un autre rubis cabochon, parfait en couleur, mais un peu glacé, et percé plus haut, du poids de douze mescals; une topaze orientale, de couleur fort haute, taillée à huit pans, qui pèse six mescals, mais qui a d'un côté un petit nuage blanc; tels étaient les plus précieux joyaux du grand-mogol. Tavernier vante l'honneur qu'il eut de les voir et de les tenir tous dans sa main, comme une faveur qu'aucun autre Européen n'avait jamais obtenue.

Tavernier, entre plusieurs observations sur Goa, qui lui sont communes avec les autres voyageurs, remarque particulièrement que le port de Goa, celui de Constantinople et celui de Toulon, sont les trois plus beaux du grand continent de notre ancien monde. «Avant que les Hollandais, dit-il, eussent abattu la puissance des Portugais dans les Indes, on ne voyait à Goa que de la richesse et de la magnificence; mais, depuis que les sources d'or et d'argent ont changé de maîtres, l'ancienne splendeur de cette ville a disparu. À mon second voyage, ajoute Tavernier, je vis des gens, que j'avais connus riches de deux mille écus de rente, venir le soir, en cachette, me demander l'aumône, sans rien rabattre néanmoins de leur orgueil, surtout les femmes, qui viennent en palekis, et qui demeurent à la porte, tandis qu'un valet qui les accompagne vient vous faire un compliment de leur part. On leur envoie ce qu'on veut, ou bien on le porte soi-même, quand on a la curiosité de voir leur visage; ce qui arrive rarement, parce qu'elles se couvrent la tête d'un voile; mais elles présentent ordinairement un billet de quelque religieux qui les recommande, et qui rend témoignage de leurs richesses passées, en exposant leur misère présente. Ainsi le plus souvent on entre en discours avec la belle; et, par honneur, on la prie d'entrer pour faire une collation, qui dure quelquefois jusqu'au lendemain. Il est constant, ajoute encore Tavernier, que, si les Hollandais n'étaient pas venus aux Indes, on ne trouverait pas aujourd'hui, chez la plupart des Portugais de Goa un morceau de fer, parce que tout y serait d'or ou d'argent.»

Le vice-roi, l'archevêque et le grand-inquisiteur, auxquels Tavernier rendit ses premiers devoirs, le reçurent avec d'autant plus de civilité, que ses visites étaient toujours accompagnées de quelque présent. C'était don Philippe de Mascarenhas qui gouvernait alors les Indes portugaises. Il n'admettait personne à sa table, pas même ses enfans; mais dans la salle où il mangeait on avait ménagé un petit retranchement où l'on mettait le couvert pour les principaux officiers et pour ceux qu'il invitait; ancien usage d'un temps dont il ne restait que la fierté. Le grand-inquisiteur, chez lequel Tavernier s'était présenté, s'excusa d'abord sur ses affaires, et lui fit dire ensuite qu'il l'entretiendrait dans la maison de l'inquisition, quoiqu'il eût son palais dans un autre quartier. Cette affectation pouvait lui causer quelque défiance, parce qu'il était protestant. Cependant il ne fit aucune difficulté d'entrer dans l'inquisition à l'heure marquée. Un page l'introduisit dans une grande salle, où il demeura seul l'espace d'un quart d'heure. Enfin un officier qui vint le prendre le fit passer par deux grandes galeries et par quelques appartemens, pour arriver dans une petite chambre où l'inquisiteur l'attendait, assis au bout d'une grande table en forme de billard. Tout l'ameublement, comme la table, était couvert de drap vert d'Angleterre. Après le premier compliment, l'inquisiteur lui demanda de quelle religion il était. Il répondit qu'il faisait profession de la religion protestante. La seconde question regarda son père et sa mère, dont on voulut savoir aussi la religion: et lorsqu'il eut répondu qu'ils étaient protestans comme lui, l'inquisiteur l'assura qu'il était le bienvenu, comme s'il eût été justifié par le hasard de sa naissance. Alors l'inquisiteur cria qu'on pouvait entrer. Un bout de tapisserie qui fut levé au coin de la chambre fit paraître aussitôt dix ou douze personnes qui étaient dans la chambre voisine. C'étaient deux religieux augustins, deux dominicains, deux carmes et d'autres ecclésiastiques, à qui l'inquisiteur apprit d'abord que Tavernier était né protestant, mais qu'il n'avait avec lui aucun livre défendu, et que, sachant les ordres du tribunal, il avait laissé sa bible à Mengrela. L'entretien devint fort agréable, et roula sur les voyages de Tavernier, dont toute l'assemblée parut entendre volontiers le récit. Trois jours après, l'inquisiteur le fit prier à dîner avec lui, dans une fort belle maison qui est à une demi-lieue de la ville, et qui appartient aux carmes déchaussés. C'est un des plus beaux édifices de toutes les Indes. Un gentilhomme portugais, dont le père et l'aïeul s'étaient enrichis par le commerce, avait fait bâtir cette maison, qui peut passer pour un beau palais. Il vécut sans goût pour le mariage; et, s'étant livré à la dévotion, il passait la plus grande partie de sa vie chez les augustins, pour lesquels il conçut tant d'affection, qu'il fit un testament par lequel il leur donnait tout son bien, à condition qu'après sa mort ils lui élevassent un tombeau au côté droit du grand-autel. Quelques-uns de ces religieux lui ayant représenté que cette place ne convenait qu'à un vice-roi, et l'ayant prié d'en choisir une autre, il fut si piqué de cette proposition, qu'il cessa de voir les augustins; et sa dévotion s'étant tournée vers les carmes, qui le reçurent à bras ouverts, il leur laissa son héritage à la même condition.

Tavernier, voulant visiter l'île de Java, résolut de porter des pierreries au roi de Bantam. Il trouva ce prince assis à la manière des Orientaux, avec trois des principaux seigneurs de la cour. Ils avaient devant eux cinq grands plats de riz de différentes couleurs, du vin d'Espagne, de l'eau-de-vie, et plusieurs espèces de sorbets. Aussitôt que Tavernier eut salué le roi, en lui faisant présent d'un anneau de diamans, et d'un petit bracelet de diamans, de rubis et de saphirs bleus, ce prince lui commanda de s'asseoir, et lui fit donner une tasse d'eau-de-vie, qui ne contenait pas moins d'un demi-setier. Il parut étonné du refus que Tavernier fit de toucher à cette liqueur; et lui ayant fait servir du vin d'Espagne, il ne tarda guère à se lever, dans l'impatience de voir les joyaux. Il alla s'asseoir dans un fauteuil dont le bois était doré comme les bordures de nos tableaux, et qui était placé sur un petit tapis de Perse d'or et de soie. Son habit était une pièce de toile, dont une partie lui couvrait le corps depuis la ceinture jusqu'aux genoux, et le reste était rejeté derrière son dos en manière d'écharpe. Il avait les pieds et les jambes nus. Autour de sa tête une sorte de mouchoir à trois pointes formait un bandeau. Ses cheveux, qui paraissaient fort longs, étaient liés par-dessus. On voyait à côté du fauteuil une paire de sandales, dont les courroies étaient brodées d'or et parsemées de petites perles. Deux de ses officiers se placèrent derrière lui avec de gros éventails dont les bâtons étaient longs de cinq à six pieds, terminés par un faisceau de plumes de paon, de la grosseur d'un tonneau. À la droite, une vieille femme noire tenait dans ses mains un petit mortier et un pilon d'or, où elle pilait des feuilles de bétel, parmi lesquelles elle mêlait des noix d'arek, avec de la semence de perles qu'on y avait fait dissoudre. Lorsqu'elle en voyait quelque partie bien préparée, elle frappait de la main sur le dos du roi, qui ouvrait aussitôt la bouche, et qui recevait ce qu'elle y mettait avec le doigt comme on donne de la bouillie aux enfans. Il avait mâché tant de bétel et bu tant de tabac, qu'il avait perdu toutes ses dents.

Son palais ne faisait pas honneur à l'habileté de l'architecte. C'était un espace carré, ceint d'un grand nombre de petits piliers revêtus de différens vernis, et d'environ deux pieds de haut. Quatre piliers plus gros faisaient les quatre coins, à quarante pieds de distance. Le plancher était couvert d'une natte tissue de l'écorce d'un certain arbre dont aucune sorte de vermine n'approche jamais; et le toit était de simples branches de cocotier. Assez proche, sous un autre toit, soutenu aussi par quatre gros piliers, on voyait seize éléphans. La garde royale, qui était d'environ deux mille hommes, était assise par bandes à l'ombre de quelques arbres. Tavernier ne prit pas une haute opinion du logement des femmes. La porte paraissait fort mauvaise, et l'enceinte n'était qu'une sorte de palissade entremêlée de terre et de fiente de vache. Deux vieilles femmes noires en sortirent successivement pour venir prendre de la main du roi les joyaux de Tavernier, qu'elles allaient montrer apparemment aux dames. Il observa qu'elles ne rapportaient rien; d'où il conclut qu'il devait tenir ferme pour le prix. Aussi vendit-il fort avantageusement tout ce qui était entré au sérail, avec la satisfaction d'être payé sur-le-champ.