La difficulté pour les Persans était de se rapprocher de Kaboul; ils n'étaient plus maîtres ni de la capitale ni de la personne de l'empereur, dont la captivité avait tenu toutes les parties de l'empire dans la consternation et le respect. Ils avaient à passer le Tchenab, l'Indus ou le Sindh, et d'autres rivières, dans un temps où la crue extraordinaire des eaux ne leur permettait pas d'y jeter des ponts. On n'a pas douté que, si les Afghans, peuples qui habitent à l'occident de l'Indus, avaient exécuté la résolution qu'ils formèrent d'attaquer au passage une armée chargée de butin, Nadir-Schah n'eût été perdu sans ressource: mais son argent le tira de ce danger; dix laks de roupies qu'il distribua aux chefs de la ligue firent évanouir tous leurs projets; les eaux diminuèrent; on jeta un pont sur le fleuve, et l'armée passa sans obstacle. Alors il prit une résolution qu'Otter met au rang des plus grandes actions de sa vie, et qu'il ne put croire, dit-il, qu'après se l'être fait attester par plusieurs témoins dignes de foi: il fit publier parmi ses troupes un ordre de porter dans son trésor tout le butin qu'elles avaient fait dans l'Inde, sous prétexte de les soulager en se chargeant de ce qui pouvait les embarrasser dans leur marche. Elles obéirent; mais il poussa l'avidité plus loin: on lui avait appris que les officiers et les soldats avaient caché des pierreries; il les fit fouiller tour à tour en partant, et leur bagage fut visité avec la même rigueur. Mais, après s'être emparé de tout ce qu'on découvrit, il fit distribuer à chaque soldat cinq cents roupies, et quelque chose de plus aux officiers, pour les consoler de cette perte. Il doit paraître étonnant que toute l'armée ne se soit pas soulevée contre lui plutôt que de se laisser arracher le fruit d'une si pénible expédition. Otter observe que ce qui arrêta le soulèvement, fut l'adresse qu'il avait toujours de semer dans l'esprit de ses sujets, surtout de ceux qui composaient ses années, une défiance mutuelle qui les empêchait de se communiquer leurs desseins. Plusieurs à la vérité songèrent à déserter; mais la crainte d'être massacrés par les Indiens les retint, et le service n'en devint que plus exact.
D'autres Indiens voulurent disputer le passage aux Persans. Nadir-Schah, se lassant de partager ses richesses avec ses ennemis, se fit jour par la force des armes, et, les ayant obligés de prendre la fuite, il les fit poursuivre par divers détachemens qui pénétrèrent dans leurs habitations, où ils mirent tout à feu et à sang. Pendant le chemin qui lui restait jusqu'à Kaboul, il envoya plusieurs beaux chevaux de son écurie, avec d'autres présens, à Mohammed-Schah, et toute sa retraite eut l'air d'un nouveau triomphe. On apprit avec beaucoup de joie dans l'Inde qu'il avait repris la route du Kandahar, et l'inquiétude diminua par degrés jusqu'à l'heureuse nouvelle de son retour en Perse.
CHAPITRE X.
Voyage de Bernier à Cachemire.
Cachemire bornant au nord les états du Mogol, nous terminerons ce qui regarde ce grand empire par la description de cette province, l'une des contrées les plus délicieuses de l'univers, et qui forme un des articles les plus agréables du recueil des voyageurs.
Un médecin célèbre, un philosophe au-dessus du commun, un observateur également sensible et judicieux, qui voyage dans le dessein de s'instruire et de se rendre utile à l'instruction d'autrui, mérite sans doute un rang distingué dans ce recueil. C'est à tous ces titres que les remarques de Bernier sur l'empire du Mogol sont singulièrement estimées.
La curiosité de voir le monde l'avait déjà fait passer dans la Palestine et dans l'Égypte, où, s'étant remis en chemin pour le grand Caire, après s'y être arrêté plus d'un an, il se rendit en trente-deux heures à Suez, pour s'y embarquer sur une galère qui le fit arriver le dix-septième jour à Djeddah, port de la Mecque. De là, un petit bâtiment l'ayant porté à Moka, il se proposait de passer en Éthiopie; mais, effrayé du traitement qu'on y faisait aux catholiques, il s'embarqua dans un vaisseau indien sur lequel il aborda heureusement au port de Surate en 1655. Le monarque qui occupait alors le trône des Mogols était encore Schah-Djehan, fils de Djehan-Guir et petit-fils d'Akbar. Bernier se rendit à la cour d'Agra. Diverses aventures, qu'il n'a pas jugé à propos de publier, l'engagèrent d'abord au service du grand-mogol en qualité de médecin; ensuite s'étant attaché à Danesch-Mend-Khan, le plus savant homme de l'Asie, qui avait été backis, ou grand-maître de la cavalerie, et qui était alors un des principaux seigneurs de l'empire, il fut témoin des sanglantes révolutions qui arrivèrent dans cette cour, et qui mirent Aureng-Zeb sur le trône.
Son premier tome en contient l'histoire; le second n'offre rien non plus qui appartienne au recueil des voyages. Mais, après avoir passé près de neuf ans à la cour, Bernier vit naître une occasion qu'il désirait depuis long-temps, de visiter quelques provinces de l'empire avec ses maîtres, c'est-à-dire à la suite de l'empereur et de Danesch-Mend-Khan, dont l'estime et l'affection ne lui promettaient que de l'agrément dans cette entreprise.
Aureng-Zeb, qui retenait Schah-Djehan, son père, prisonnier dans la forteresse d'Agra, consultant moins la politique, qui ne lui permettait guère de s'éloigner, que l'intérêt de sa santé et les sentimens des médecins, prît la résolution de se rendre à Lahor, et de Lahor à Cachemire, provinces septentrionales du Mogol, pour éviter les chaleurs excessives de l'été. Il partit le 6 décembre 1664, à l'heure que les astrologues avaient choisie pour la plus heureuse. La même raison l'obligea de s'arrêter à Schah-Limar, sa maison de plaisance, éloignée de deux lieues de Delhy; il y passa six jours entiers à faire des préparatifs d'un voyage d'un an et demi. Il alla camper ensuite sur le chemin de Lahor pour y attendre le reste de ses équipages.
Il menait avec lui trente-cinq mille hommes de cavalerie, qu'il tenait toujours près de sa personne, et plus de dix mille hommes d'infanterie, avec les deux artilleries impériales, la pesante et la légère; celle-ci se nomme aussi l'artillerie de l'étrier, parce qu'elle est inséparable de la personne de l'empereur; au lieu que la grosse s'en écarte quelquefois pour suivre les grands chemins et rouler plus facilement; la grosse est composée de soixante-dix pièces de canon, la plupart de fonte, dont plusieurs sont si pesantes, qu'on emploie vingt paires de bœufs à les tirer. On y joint des éléphans qui aident les bœufs, en poussant et tirant les roues des charrettes avec leurs trompes et leurs têtes; du moins dans les passages difficiles et dans les hautes montagnes. Celle de l'étrier consiste en cinquante ou soixante petites pièces de campagne, toutes de bronze, montées chacune sur une petite charrette ornée de peintures et de petites banderoles rouges, et tirées par de fort beaux chevaux, conduits par le canonnier, qui sert de cocher, avec un troisième cheval, que l'aide du canonnier mène en main pour relais. Toutes ces charrettes vont toujours courant, pour se trouver en ordre devant la tente de l'empereur, et pour tirer toutes à la fois au moment qu'il arrive.