Un si grand appareil faisait appréhender qu'au lieu de faire le voyage de Cachemire, il ne fût résolu d'aller assiéger l'importante ville de Kandahar, qui, étant frontière de la Perse, de l'Indoustan et de l'Ousbeck, capitale d'ailleurs d'un très-riche et très-beau pays, a fait de tout temps le sujet des guerres les plus sanglantes entre les Persans et les Mogols. Cependant Bernier, qui n'avait point encore quitté Delhy, ne put différer plus long-temps son départ sans s'exposer à demeurer trop loin de l'armée. Il savait aussi que le nabab Danesch-Mend-Khan l'attendait avec impatience. «Ce seigneur, dit-il, ne pouvait non plus se passer de philosopher toute l'après-midi sur les livres de Gassendi et de Descartes, sur le globe, sur la sphère ou sur l'anatomie, que de donner la matinée entière aux grandes affaires de l'empire, en qualité de secrétaire d'état pour les affaires étrangères, et de grand-maître de la cavalerie.»
Bernier s'était fourni pour le voyage de deux bons chevaux tartares, d'un chameau de Perse des plus grands et des plus forts, d'un chamelier et d'un valet d'étable, d'un cuisinier et d'un autre valet, que l'usage du pays oblige de marcher devant son maître avec un flacon d'eau à la main. Il n'avait pas oublié les ustensiles nécessaires, tels qu'une tente d'une médiocre grandeur et un tapis de pied, un petit lit de sangle composé de quatre cannes très-fortes et très-légères, avec un coussin pour la tête; deux couvertures, dont l'une pliée en quatre sert de matelas, un soufra ou nappe ronde de cuir sur laquelle on mange, quelques serviettes de toile peinte, et trois petits sacs de batterie de cuisine ou de vaisselle qui s'arrange dans un grand sac, comme ce grand sac se met dans un bissac de sangle, qui contient toutes les provisions, le linge et les habits du maître et des valets. Il avait fait aussi sa provision d'excellent riz, dans la crainte de n'en pas toujours trouver d'aussi bon; de quelques biscuits doux avec du sucre et de l'anis; d'une poche de toile avec son petit crochet de fer, pour faire égoutter et conserver du days ou du lait caillé, et de quantité de limons avec du sucre pour faire de la limonade: car le days et la limonade sont les deux liqueurs qui servent de rafraîchissemens aux Indiens. Toutes ces précautions sont d'autant plus nécessaires dans ces voyages, qu'on y campe et qu'on y vit à la tartare, sans espérance de trouver d'autres logemens que les tentes. Mais Bernier se consolait par l'idée qu'on devait marcher au nord, et qu'on partait après les pluies, vraie saison pour voyager dans les Indes, sans compter que par la faveur du nabab il était sûr d'obtenir tous les jours un pain frais et de l'eau du Gange, dont ces seigneurs de la cour mènent plusieurs chameaux chargés. Ceux qui sont réduits à manger du pain des marchés, qui est fort mal cuit, et à boire de l'eau telle qu'on en rencontre, mêlée de toutes sortes d'ordures que les hommes et les animaux y laissent, sont exposés à des maladies dangereuses, qui produisent même une espèce de vers aux jambes. Ces vers y causent d'abord une grande inflammation accompagnée de fièvre. Quoiqu'ils sortent ordinairement à la fin du voyage, il s'en trouve aussi qui demeurent plus d'un an dans la plaie. Leur grosseur est celle d'une chanterelle de violon; de sorte qu'on les prendrait moins pour des vers que pour quelques nerfs. On s'en délivre comme en Afrique, en les roulant autour d'un petit morceau de bois gros comme une épingle, et les tirant de jour en jour avec beaucoup de précaution, pour éviter de les rompre.
Quoiqu'on ne compte pas plus de quinze ou seize journées de Delhy à Lahor, c'est-à-dire cent vingt de nos lieues, l'empereur employa près de deux mois à faire cette route. À la vérité il s'écartait souvent du grand chemin avec une partie de l'armée pour se procurer plus facilement le plaisir de la chasse, et pour la commodité de l'eau. Lorsque ce prince est en marche, il a toujours deux camps ou deux amas de tentes, qui se forment et se lèvent alternativement, afin qu'en sortant de l'un, il en puisse trouver un autre qui soit prêt à le recevoir. De là leur vient le nom de peiche-kanés, qui signifie maisons qui précèdent. Ces deux peiches-kanés sont à peu près semblables. On emploie, pour en porter un, plus de soixante éléphans, de deux cents chameaux et de cent mulets, avec un nombre égal d'hommes. Les éléphans portent les plus pesans fardeaux, tels que les grandes tentes et leurs piliers, qui se démontent en trois pièces. Les chameaux sont pour les moindres tentes, et les mulets pour les bagages et les cuisines. On donne aux portefaix tous les meubles légers et délicats qui sont sujets à se rompre, comme la porcelaine qui sert à la table impériale, les lits peints et dorés, et les riches karguais, dont on donnera bientôt la description. L'un de ces deux peiches-kanés n'est pas plus tôt arrivé au lieu marqué pour le camp, que le grand-maître des logis choisit un endroit convenable pour le quartier du roi, en observant néanmoins, autant qu'il est possible, la symétrie et l'ordre qui regarde toute l'armée. Il fait tracer un carré, dont chaque côté a plus de trois cents pas ordinaires de longueur. Cent pionniers nettoient cet espace, l'aplanissent et font des divans de terre, c'est-à-dire des espèces d'estrades carrées sur lesquelles ils dressent les tentes. Ils entourent le carré général de kanates ou de paravens de sept ou huit pieds de hauteur, qu'ils affermissent par des cordes attachées à des piquets, et par des perches qu'ils plantent en terre deux à deux, de dix en dix pas, une en dehors et l'autre en dedans, les inclinant l'une sur l'autre. Ces kanates sont d'une toile forte, doublée d'indienne ou de toile peinte. Au milieu d'un des côtés du carré est la porte ou l'entrée royale, qui est grande et majestueuse. Les indiennes dont elle est composée, et celles qui forment le dehors de cette face du carré, sont plus belles et plus riches que les autres.
La première et la plus grande des tentes qu'on dresse dans cette enceinte se nomme amkas. C'est le lieu où l'empereur et tous les grands de l'armée s'assemblent vers neuf heures du matin, du moins lorsqu'on fait quelque séjour dans un camp ou en campagne même; car c'est un usage dont les empereurs mogols se dispensent rarement, de se trouver à l'assemblée deux fois par jour, comme dans leur ville capitale, pour régler les affaires de l'état et pour administrer la justice.
La seconde tente, qui n'est pas moins grande que la première, mais qui est un peu plus avancée dans l'enceinte, s'appelle gosel-kané, c'est-à-dire lieu pour se laver. C'est là que tous les seigneurs s'assemblent le soir, et viennent saluer l'empereur comme dans la capitale. Cette assemblée du soir leur est très-incommode; mais rien n'est si magnifique pour les spectateurs que de voir dans une nuit obscure, au milieu d'une campagne, entre toutes les tentes d'une armée, de longues files de flambeaux qui conduisent tous les omhras au quartier impérial, ou qui les ramènent à leurs tentes. Ces flambeaux ne sont pas de cire comme les nôtres, mais ils durent très-long-temps. C'est un fer emmanché au bout d'un bâton, au bout duquel on entoure un vieux linge, que le masalk ou le porte-flambeau arrose d'huile de temps en temps; il tient à la main, pour cet usage, un flacon d'airain ou de fer-blanc, dont le col est fort long et fort étroit.
La troisième tente, plus petite que les deux premières, et plus avancée dans l'enclos, se nomme kaluet-kané, c'est-à-dire lieu de retraite, ou salle du conseil privé, parce qu'on n'y admet que les principaux officiers de l'empire, et qu'on y traite les affaires de la plus haute importance. Plus loin sont les tentes particulières de l'empereur, entourées de petits kanates de la hauteur d'un homme, et doublées d'indiennes au pinceau, c'est-à-dire de ces belles indiennes de Masulipatan, qui représentent toutes sortes de fleurs; quelques-unes doublées de satin à fleurs avec de grandes franges de soie. Ensuite on trouve les tentes des begums ou des princesses, et des autres dames du sérail, entourées aussi de riches kanates, entre lesquelles sont distribuées les tentes des femmes de service, dans l'ordre qui convient à leur emploi.
L'amkas et les cinq ou six principales tentes sont fort élevés, autant pour être vus de loin que pour résister mieux à la chaleur. Le dehors n'est qu'une grosse et forte toile rouge, embellie néanmoins de grandes bandes, taillées de diverses formes assez agréables à la vue; mais le dedans est doublé des plus belles indiennes, ou de quelque beau satin enrichi de broderie de soie, d'or et d'argent, avec de grandes franges. Les piliers qui soutiennent ces tentes sont peints et dorés; on n'y marche que sur de riches tapis, qui ont par-dessous des matelas de coton épais de trois ou quatre doigts, autour desquels on trouve de grands carreaux de brocart d'or pour s'appuyer. Dans chacune des deux grandes tentes où se tient l'assemblée on élève un théâtre fort riche, où l'empereur donne audience sous un grand dais de velours ou de brocart. On y voit aussi des karguais dressés, c'est-à-dire des cabinets, dont les petites portes se ferment avec des cadenas d'argent. Pour s'en former une idée, Bernier veut qu'on se représente deux petits carrés de nos paravens qu'on aurait posés l'un sur l'autre, et qui seraient proprement attachés avec un lacet de soie qui régnerait alentour; de sorte néanmoins que les extrémités des côtés de celui d'en haut s'inclinassent les unes sur les autres pour former une espèce de petit dôme ou de tabernacle. La seule différence est que tous les côtés des karguais sont d'ais de sapin fort minces et fort légers, peints et dorés par le dehors, enrichis alentour de franges d'or et de soie, et doublés d'écarlate, ou de satin à fleurs, ou de brocart.
Hors du grand carré s'offrent premièrement, des deux côtés de la grande entrée ou de la porte royale, deux jolies tentes, où l'on voit constamment quelques chevaux d'élite, sellés, richement harnachés et prêts à marcher au premier ordre. Des deux côtés de la même porte sont rangées les cinquante ou soixante petites pièces de campagne qui composent l'artillerie de l'étrier, et qui tirent toutes pour saluer l'empereur lorsqu'il entre dans sa tente; au-devant de la porte même, on laisse toujours un espace vide, au fond duquel les timbales et les trompettes sont rassemblées dans une grande tente; à peu de distance on en voit un autre, qui se nomme tchanki-kané, où les omhras font la garde à leur tour une fois chaque semaine, pendant vingt-quatre heures. Cependant la plupart font dresser dans le même lieu quelqu'une de leurs propres tentes pour se donner un logement plus commode.
Autour des trois autres côtés du grand carré, on voit toutes les tentes des officiers dans un ordre qui est toujours le même, autant que la disposition du lieu le permet; elles ont leurs noms particuliers, qu'elles tirent de leurs différens usages: l'une est pour les armes de l'empereur, une autre pour les plus riches harnois des chevaux; une autre pour les vestes de brocart dont l'empereur fait ses présens, etc. On en distingue quatre, proche l'une de l'autre dont la première est pour les fruits, la seconde pour les confitures, la troisième pour l'eau du Gange et pour le salpêtre qui sert à le rafraîchir, et la quatrième pour le bétel. Ces quatre tentes sont suivies de quinze ou seize autres, qui composent les cuisines et leurs dépendances; d'un autre côté sont celles des eunuques et d'un grand nombre d'officiers, après lesquelles on en trouve quatre ou cinq longues, qui sont pour les chevaux de main, et quantité d'autres pour les éléphans, avec toutes celles qui sont comprises sous le nom de la vénerie; car on porte toujours pour la chasse une quantité d'oiseaux de proie, de chiens, de léopards. On mène par ostentation des lions, des rhinocéros, de grands buffles du Bengale, qui combattent le lion, et des gazelles apprivoisées, qu'on fait battre devant l'empereur. Tous ces animaux ont leurs gouverneurs et leurs retraites. On conçoit aisément que ce grand quartier, qui se trouve toujours au centre de l'armée, doit former un des plus beaux spectacles du monde.
Aussitôt que le grand-maréchal des logis a choisi le quartier de l'empereur, et qu'il a fait dresser l'amkas, c'est-à-dire la plus haute de toutes les tentes, sur laquelle il se règle pour le reste de la disposition de l'armée, il marque les bazars, dont le premier et le principal doit former une grande rue droite et un grand chemin libre qui traverse toute l'armée, et toujours aussi droit qu'il est possible vers le camp du lendemain. Tous les autres bazars, qui ne sont ni si longs ni si larges, traversent ordinairement le premier; les uns en-deçà, les autres en-delà du quartier de l'empereur; et tous ces bazars sont marqués par de très-hautes cannes, qui se plantent en terre de trois en trois cents pas, avec des étendards rouges et des queues de vache du Grand-Tibet, qu'on prendrait au sommet de ces cannes pour autant de vieilles perruques. Le grand maréchal règle ensuite la place des omhras, qui gardent toujours le même ordre, à peu de distance, autour du quartier impérial. Leurs quartiers, du moins ceux des principaux, ont beaucoup de ressemblance avec celui de l'empereur, c'est-à-dire qu'ils ont ordinairement deux peiches-kanés, avec un carré de kanates, qui renferme leur principale tente et celle de leurs femmes. Cet espace est environné des tentes de leurs officiers et de leur cavalerie, avec un bazar particulier qui compose une rue de petites tentes pour le peuple qui suit l'armée et qui entretient leur camp de fourrage, de grains, de riz, de beurre et d'autres nécessités. Ces petits bazars épargnent aux officiers l'embarras de recourir continuellement aux bazars impériaux, où tout se trouve avec la même abondance que dans la ville capitale. Chaque petit bazar est marqué, comme les grands, par deux hautes cornes plantées aux deux bouts dont les étendards servent à la distinction des quartiers. Les grands omhras se font un honneur d'avoir des tentes fort élevées; cependant elles ne doivent pas l'être trop, s'ils ne veulent s'exposer à l'humiliation de les voir renverser par les ordres de l'empereur. Il faut, par la même raison, que les dehors n'en soient pas entièrement rouges, et qu'elles soient tournées vers l'amkas ou le quartier impérial.