Le reste de l'espace qui se trouve entre le quartier de l'empereur, ceux des omhras et les bazars, est occupé par les mansebdars ou les petits omhras, par une multitude de marchands qui suivent l'armée, par les gens d'affaires et de justice; enfin par tous les officiers supérieurs ou subalternes qui appartiennent à l'artillerie. Quoique cette description donne l'idée d'un prodigieux nombre de tentes, qui demandent par conséquent une vaste étendue de pays, Bernier se figure qu'un pareil camp formé dans quelque belle campagne, où, suivant le plan ordinaire, sa forme serait à peu près ronde, comme il le vit plusieurs fois dans cette route, n'aurait pas plus de deux lieues ou deux lieues et demie de circuit, encore s'y trouverait-il divers endroits vides; mais il faut observer que la grosse artillerie, qui occupe un grand espace, précède souvent d'un jour ou deux.
Quoique les étendards de chaque quartier, qui se voient de fort loin et qu'on distingue facilement, servent de guides à ceux pour qui cet ordre est familier, Bernier fait une peinture singulière de la confusion qui règne dans le camp. «Toutes ces marques, dit-il, n'empêchent pas qu'on ne se trouve quelquefois fort embarrassé, et même en plein jour, mais surtout le matin, lorsque tout le monde arrive et que chacun cherche à se placer. Il s'élève souvent une si grande poussière, qu'on ne peut découvrir le quartier de l'empereur, les étendards des bazars et les tentes des omhras, sur lesquelles on est accoutumé à se régler. On se trouve pris entre les tentes qu'on dresse, ou entre les cordes que les moindres omhras qui n'ont pas de peiche-kanés, et les mansebdars, tendent pour marquer leurs logemens, et pour empêcher qu'il ne se fasse un chemin près d'eux, ou que des inconnus ne viennent se placer proche de leurs tentes, dans lesquelles ils ont quelquefois leurs femmes. Si l'on cherche un passage, on le trouve fermé de ces cordes tendues, qu'un tas de valets armés de gros bâtons refusent d'abaisser; si l'on veut retourner sur ses pas, le chemin par lequel on est venu est déjà bouché. C'est là qu'il faut crier, faire entendre ses prières ou ses injures, feindre de vouloir donner des coups et s'en bien garder; laisser aux valets le soin de quereller ensemble et prendre celui de les accorder; enfin se donner toutes les peines imaginables pour se tirer d'embarras et pour faire passer ses chameaux; mais la plus insurmontable de toutes les difficultés, est pour aller le soir dans quelque endroit un peu éloigné, parce que les puantes fumées du bois vert et de la fiente des animaux, dont le peuple se sert pour la cuisine, forment un brouillard si épais, qu'on ne distingue rien. Je m'y suis trouvé pris trois ou quatre fois jusqu'à ne savoir que devenir. En vain demandais-je le chemin; je ne pouvais le continuer dix pas de suite, et je ne faisais que tourner. Une fois, particulièrement, je me vis contraint d'attendre que la lune fût levée pour m'éclairer; une autre fois je fus obligé de gagner l'agacy-dié, de me coucher au pied et d'y passer la nuit, mon cheval et mon valet près de moi. L'agacy-dié est un grand mât fort menu, qu'on plante vers le quartier de l'empereur, proche d'une tente qui s'appelle nagor-kané, et sur lequel on élève le soir une lanterne qui demeure allumée toute la nuit: invention fort commode, parce qu'on la voit de loin, et que, se rendant au pied du mât lorsqu'on est égaré, on peut reprendre de là les bazars, et demander le chemin. On est libre aussi d'y passer la nuit, sans y appréhender les voleurs.»
Pour arrêter les vols, chaque omhra doit faire garder son camp pendant toute la nuit par des gens armés qui en font continuellement le tour en criant kaber-dar, c'est-à-dire qu'on prenne garde à soi; d'ailleurs on pose autour de l'armée, de distance en distance, des gardes régulières qui entretiennent du feu, et qui font entendre le même cri. Le katoual, qui est comme le grand-prévôt, envoie pendant toute la nuit, dans l'intérieur du camp, des troupes dont il est le chef, qui parcourent les bazars en criant et sonnant de la trompette; ce qui n'empêche pas qu'il n'arrive toujours quelque désordre.
L'empereur Aureng-Zeb se faisait porter, pendant sa marche, sur les épaules de huit hommes, dans un tactravan, qui est une espèce de trône où il était assis. Cette voiture, que Bernier appelle un trône de campagne, est un magnifique tabernacle peint et doré, qui se ferme avec des vitres. Les quatre branches du brancard étaient couvertes d'écarlate ou de brocart, avec des grandes franges d'or et de soie, et chaque branche était soutenue par deux porteurs très-robustes richement vêtus, que d'autres suivaient pour les relayer. Aureng-Zeb montait quelquefois à cheval, surtout lorsque le jour était beau pour la chasse; il montait aussi quelquefois sur un éléphant, en mickdember ou en hauze. C'est la monture la plus superbe et la plus éclatante; car l'éléphant impérial est toujours couvert d'un magnifique harnois. Le mickdember est une petite tour carrée, dont la peinture et la dorure font tout l'ornement. Le hauze est un siége ovale, avec un dais à piliers. Dans ces diverses marches, l'empereur était toujours accompagné d'un grand nombre de radjas et d'omhras, qui le suivaient immédiatement à cheval, mais en gros et sans beaucoup d'ordre. Cette manière de faire leur cour parut fort gênante à Bernier, particulièrement les jours de chasse, où ils étaient exposés, comme de simples soldats, aux incommodités du soleil et de la poussière. Ceux qui pouvaient se dispenser de suivre l'empereur, étaient fort à leur aise dans des palekis bien fermés, où ils pouvaient dormir comme dans un lit; ils arrivaient de bonne heure à leurs tentes, qui les attendaient avec toutes sortes de commodités.
Autour des omhras du cortége, et même entre eux, on voyait toujours quantité de cavaliers bien montés qui portaient une espèce de massue ou de masse d'armes d'argent. On en voyait aussi sur les ailes, qui précédaient la personne de l'empereur avec plusieurs valets de pieds. Ces cavaliers, qui se nomment gouzeberdars, sont des gens choisis pour la taille et la bonne mine, dont l'emploi est de porter les ordres et de faire écarter le peuple. Après les radjas, on voyait marcher avec un mélange de timbales et de trompettes ce qu'on nomme le coursi. C'est un grand nombre de figures d'argent qui représentent des animaux étrangers, des mains, des balances, des poissons et d'autres objets mystérieux qu'on porte sur le bout de certains grands bâtons d'argent. Le coursi était suivi d'un gros de mansebdars ou de petits omhras, beaucoup plus nombreux que celui des omhras.
Les princesses et les principales dames du sérail se faisaient porter aussi dans différentes sortes de voitures; les unes, comme l'empereur, sur les épaules de plusieurs hommes, dans un tchaudoul, qui est une espèce de tactravan peint et doré, couvert d'un magnifique rets de soie de diverses couleurs, enrichi de broderie, de franges et de grosses houppes pendantes; les autres, dans des palekis de la même richesse; quelques-unes dans de grandes et larges litières portées par deux puissans chameaux ou par deux petits éléphans au lieu de mules. Bernier vit marcher ainsi Rauchenara-Begum. Il remarqua un jour, sur le devant de sa litière qui était ouvert, une petite esclave bien vêtue qui éloignait d'elle les mouches et la poussière, avec une queue de paon qu'elle tenait à la main. D'autres se font porter sur le dos d'éléphans richement équipés, avec des couvertures en broderie et de grosses sonnettes d'argent. Elles y sont comme élevées en l'air, assises quatre à quatre dans des mickdembers à treillis, qui sont toujours couverts d'un rets de soie, et qui n'ont pas moins d'éclat que les tchaudouls et les tactravans.
Bernier parle avec admiration de cette pompeuse marche du sérail. Dans ce voyage, il prit quelquefois plaisir à voir Rauchenara-Begum marcher la première, montée sur un grand éléphant de Pégou, dans un mickdember éclatant d'or et d'azur, suivie de cinq ou six autres éléphans, avec des mickdembers presque aussi riches que le sien, pleins des principales femmes de sa maison; quelques eunuques richement vêtus et montés sur des chevaux de grand prix, marchant à ses côtés la canne à la main; une troupe de servantes tartares et cachemiriennes autour d'elle, parées bizarrement et montées sur de belles haquenées; enfin plusieurs autres eunuques à cheval, accompagnés d'un grand nombre de valets de pied qui portaient de grands bâtons pour écarter les curieux. Après la princesse Rauchenara, on voyait paraître une des principales dames de la cour dans un équipage proportionné à son rang. Celle-ci était suivie de plusieurs autres, jusqu'à quinze ou seize, toutes montées avec plus ou moins de magnificence, suivant leurs fonctions et leurs appointemens. Cette longue file d'éléphans, dont le nombre était quelquefois de soixante, qui marchaient à pas comptés, avec tout ce cortége et ces pompeux ornemens, avait quelque chose de si noble et de si relevé, que, si Bernier n'eût appelé sa philosophie à son secours, il serait tombé, dit-il, «dans l'extravagante opinion de la plupart des poëtes indiens, qui veulent que tous ces éléphans portent autant de déesses cachées.» Il ajoute qu'effectivement elles sont presque inaccessibles aux yeux des hommes, et que le plus grand malheur d'un cavalier, quel qu'il puisse être, serait de se trouver trop près d'elles. Cette insolente canaille d'eunuques et de valets ne cherche que l'occasion et quelque prétexte pour exercer leurs cannes. «Je me souviens, ajoute Bernier, d'y avoir été malheureusement surpris; et je n'aurais pas évité les plus mauvais traitemens, si je ne m'étais déterminé à m'ouvrir un passage l'épée à la main plutôt que de me laisser estropier par ces misérables, comme ils commençaient à s'y disposer. Mon cheval, qui était excellent, me tira de la presse, et je le poussai ensuite au travers d'un torrent que je passai avec le même bonheur. Aussi les Mogols disent-ils, comme en proverbe, qu'il faut se garder surtout de trois choses: la première, de s'engager entre les troupes des chevaux d'élite qu'on mène en main, parce que les coups de pied n'y manquent pas; la seconde, de se trouver dans les lieux où l'empereur s'exerce à la chasse; et la troisième d'approcher trop des femmes du sérail.»
À l'égard des chasses du grand-mogol, Bernier avait eu peine à s'imaginer, comme il l'avait souvent entendu dire, que ce monarque prît cet amusement à la tête de cent mille hommes. Mais il comprit dans sa route qu'il en aurait pu mener deux cent mille. Aux environs d'Agra et de Delhy, le long du fleuve Djemna, jusqu'aux montagnes, et même des deux côtés du grand chemin qui conduit à Lahor, on rencontre quantité de terres incultes, les unes en bois taillis, les autres couvertes de grandes herbes de la hauteur d'un homme, et davantage. Tous ces lieux ont des gardes qui ne permettent la chasse à personne, excepté celle des lièvres et des cailles, que les Indiens savent prendre au filet. Il s'y trouve par conséquent une très-grande abondance de toutes sortes de gibier. Le grand-maître des chasses, qui suit toujours l'empereur, est averti des endroits qui en contiennent le plus. On les borde de gardes dans une étendue de quatre ou cinq lieues de pays, et l'empereur entre dans ces enceintes avec le nombre de chasseurs qu'il veut avoir à sa suite, tandis que l'armée passe tranquillement sans prendre aucune part à ses plaisirs.
Bernier fut témoin d'une chasse curieuse, qui est celle des gazelles avec des léopards apprivoisés. Il se trouve dans l'Inde quantité de ces animaux, qui ressemblent beaucoup à nos faons. Ils vont ordinairement par troupes séparées les unes des autres; et chaque troupe, qui n'est jamais que de cinq ou six, est suivie d'un mâle seul, qu'on distingue à sa couleur. Lorsqu'on a découvert une troupe de gazelles, on tâche de les faire apercevoir au léopard, qu'on tient enchaîné sur une petite charrette. On le délie, et cet animal rusé ne se livre pas d'abord à l'ardeur de les poursuivre. Il tourne, il se cache, il se courbe pour en approcher et pour les surprendre. Comme sa légèreté est incroyable, il s'élance dessus lorsqu'il en est à portée, les étrangle et se rassasie de leur sang. S'il manque son coup, ce qui arrive assez souvent, il ne fait plus aucun mouvement pour recommencer la chasse; et Bernier croit qu'il prendrait une peine inutile, parce que les gazelles courent plus vite et plus long-temps que lui. Le maître ou le gouverneur s'approche doucement de lui, le flatte, lui jette des morceaux de chair; et saisissant un moment pour lui jeter ce que Bernier nomme des lunettes qui lui couvrent les yeux, il l'enchaîne et le remet sur sa charrette.
La chasse des nilgauts parut moins curieuse à Bernier. On enferme ces animaux dans de grands filets qu'on resserre peu à peu, et lorsqu'ils sont réduits dans une petite enceinte, l'empereur et les omhras entrent avec les chasseurs, et les tuent sans peine et sans danger à coups de flèches, de demi-piques, de sabres et de mousquetons; et quelquefois en si grand nombre, que l'empereur en distribue des quartiers à tous les omhras. La chasse des grues a quelque chose de plus amusant. Il y a du plaisir à leur voir employer toutes leurs forces pour se défendre en l'air contre les oiseaux de proie. Elles en tuent quelquefois; mais comme elles manquent d'adresse pour se tourner, ces oiseaux chasseurs en triomphent à la fin.