De toutes ces chasses, Bernier trouva celle du lion la plus curieuse et la plus noble. Elle est réservée à l'empereur et aux princes de son sang. Lorsque ce monarque est en campagne, si les gardes des chasses découvrent la retraite d'un lion, ils attachent dans le lieu voisin un âne, que le lion ne manque pas de venir dévorer; après quoi, sans chercher d'autre proie, il va boire, et revient dormir dans son gîte ordinaire jusqu'au lendemain, qu'on lui fait trouver un autre âne attaché comme le jour précédent. On l'appâte ainsi pendant plusieurs jours. Enfin, lorsque sa majesté s'approche, on attache un âne au même endroit, et là, on lui fait avaler quantité d'opium, afin que sa chair puisse assoupir le lion. Les gardes, avec tous les paysans des villages voisins, tendent de vastes filets qu'ils resserrent par degrés. L'empereur, monté sur un éléphant bardé de fer, accompagné du grand-maître, de quelques omhras, montés aussi sur des éléphans, d'un grand nombre de gouzebersdars à cheval, et de plusieurs gardes des chasses armés de demi-piques, s'approche du dehors des filets, et tire le lion. Ce fier animal qui se sent blessé, ne manque pas d'aller droit à l'éléphant; mais il rencontre les filets qui l'arrêtent: et l'empereur le tire tant de fois, qu'à la fin il le tue. Cependant Bernier en vit un dans la dernière chasse qui sauta par-dessus les filets, et qui se jeta vers un cavalier dont il tua le cheval. Les chasseurs n'eurent pas peu de peine à le faire rentrer dans les filets.
Cette chasse jeta toute l'armée dans un terrible embarras. Bernier raconte qu'on fut trois ou quatre jours à se dégager des torrens qui descendent des montagnes entre les bois, et de grandes herbes où les chameaux ne paraissaient presque point. «Heureux, dit-il, ceux qui avaient fait quelques provisions, car tout était en désordre! Les bazars n'avaient pu s'établir. Les villages étaient éloignés. Une raison singulière arrêtait l'armée: c'était la crainte que le lion ne fût échappé aux armes de l'empereur. Comme c'est un heureux augure qu'il tue un lion, c'en est un très-mauvais qu'il le manque. On croirait l'état en danger. Aussi le succès de cette chasse est-il accompagné de plusieurs grandes cérémonies. On apporte le lion mort devant l'empereur dans l'assemblée générale des omhras; on l'examine; on le mesure; on écrit dans les archives de l'empire que tel jour tel empereur tua un lion de telle grandeur et de tel poil: on n'oublie pas la mesure de ses dents et de ses griffes, ni les moindres circonstances d'un si grand événement.» À l'égard de l'opium qu'on fait manger à l'âne, Bernier ajoute qu'ayant consulté là-dessus un des premiers chasseurs, il apprit de lui que c'était une fable populaire, et qu'un lion bien rassasié n'a pas besoin de secours pour s'endormir.
Outre l'embarras des chasses, la marche était quelquefois retardée par le passage des grandes rivières, qui sont ordinairement sans ponts. On était obligé de faire plusieurs ponts de bateaux éloignés de deux ou trois cents pas l'un de l'autre. Les Mogols ont l'art de les bien lier et de les affermir. Ils les couvrent d'un mélange de terre et de paille qui empêche les animaux de glisser. Le péril n'est qu'à l'entrée et à la sortie, parce qu'outre la presse et la confusion, il s'y fait souvent des fosses où les chevaux et les bœufs tombent les uns sur les autres avec un désordre incroyable. L'empereur ne campa alors qu'à une demi-lieue du pont, et s'arrêta un jour ou deux pour laisser à l'armée le temps de passer plus à l'aise. Il n'était pas aisé de juger de combien d'hommes elle était composée. Bernier croit en général que, soit gens de guerre ou de suite, il n'y avait pas moins de cent mille cavaliers; qu'il y avait plus de cent cinquante mille chevaux, mules ou éléphans, près de cinquante mille chameaux, et presque autant de bœufs et de bidets qui servent à porter les provisions des bazars, avec les femmes et les enfans; car les Mogols ont conservé l'usage tartare de traîner tout avec eux. Si l'on y joint le compte des gens de service dans un pays où rien ne se fait qu'à force de valets, et où Bernier même, qui ne tenait rang que de cavalier à deux chevaux, avait trois domestiques à ses gages, on sera porté à croire que l'armée ne contenait pas moins de trois à quatre cent mille personnes. Il faudrait les avoir comptés, dit Bernier; mais, après avoir assuré que le nombre était prodigieux et presque incroyable, il ajoute, pour diminuer l'étonnement, que c'était la ville de Delhy entière, parce que tous les habitans de cette capitale, ne vivant que de la cour et de l'armée, seraient exposés à mourir de faim, s'ils ne suivaient pas l'empereur, surtout dans ses longs voyages.
Si l'on demande comment une armée si nombreuse peut subsister, Bernier répond que les Indiens sont fort sobres, et que de cette multitude de cavaliers, il ne faut pas compter plus de la vingtième partie qui mange de la viande pendant la marche. Le kicheri, qui est un mélange de riz et de légumes, sur lesquels on verse du beurre roux après les avoir fait cuire, est la nourriture ordinaire des Mogols. À l'égard des animaux, on sait que les chameaux résistent au travail, à la faim, à la soif, qu'ils vivent de peu, et qu'ils mangent de tout. Aussitôt qu'une armée arrive, on les mène brouter dans les champs, où ils se nourrissent de tout ce qu'ils peuvent trouver. D'ailleurs les mêmes marchands qui entretiennent les bazars à Delhy sont obligés de les entretenir en campagne. Enfin la plus basse partie du peuple rôde sans cesse dans les villages voisins du camp pour acheter du fourrage, sur lequel elle trouve quelque chose à gagner. Les plus pauvres raclent avec une espèce de truelle les campagnes entières, pour en enlever les petites herbes, qu'ils lavent soigneusement, et qu'ils vendent quelquefois assez cher.
Bernier s'excuse de n'avoir pas marqué les villes et les bourgades qui sont entre Delhy et Lahor: il n'en vit presque point. Il marchait presque toujours au travers des champs et pendant la nuit. Comme son logement n'était pas au milieu de l'armée, où le grand chemin passe souvent, mais fort avant dans l'aile droite, il suivait la vue des étoiles pour s'y rendre, au hasard de se trouver quelquefois fort embarrassé, et de faire cinq ou six lieues, quoique la distance d'un camp à l'autre ne soit ordinairement que de trois ou quatre; mais l'arrivée du jour finissait son embarras.
En arrivant à Lahor, il apprit que le pays, dont cette ville est la capitale, se nomme Pendjab, c'est-à-dire pays des cinq eaux, parce qu'effectivement il est arrosé par cinq rivières considérables, qui, descendant des grandes montagnes dont le pays de Cachemire est environné, vont se joindre à l'Indus et se jeter avec lui dans l'Océan. Quelques-uns prétendent que Lahor est l'ancienne Bucéphalie, bâtie par Alexandre-le-Grand, en l'honneur d'un cheval qu'il aimait. Les Mogols connaissent ce conquérant sous le nom de Secander-Filifous, qui signifie Alexandre, fils de Philippe; mais ils ignorent le nom de son cheval. La ville est bâtie sur une des cinq rivières, qui n'est pas moins grande que la Loire, et pour laquelle on aurait besoin d'une levée, parce que, dans ses débordemens, elle change souvent de lit et cause de grands dégâts. Depuis quelques années, elle s'était retirée de Lahor d'un grand quart de lieue. Les maisons de cette ville sont beaucoup plus grandes que celles de Delhy et d'Agra; mais, dans l'absence de la cour, qui n'avait pas fait ce voyage depuis plus de vingt ans, la plupart étaient tombées en ruine. Il ne restait que cinq ou six rues considérables, dont deux ou trois avaient plus d'une grande lieue de longueur, et dans lesquelles on voyait aussi une quantité d'édifices en ruine. Le palais impérial n'était plus sur le bord de la rivière. Bernier le trouva magnifique, quoique fort inférieur à ceux d'Agra et de Delhy.
L'empereur s'y arrêta plus de deux mois pour attendre la fonte des neiges, qui bouchaient le passage des montagnes. On engagea Bernier à se fournir d'une petite tente cachemirienne. La sienne était grande et pesante, et ses chameaux ne pouvant passer les montagnes, il aurait été obligé de la faire porter par des crocheteurs, avec beaucoup d'embarras et de dépense. Il se flattait qu'après avoir surmonté les chaleurs de Moka et de Babel-Mandel, il serait capable de braver celles du reste de la terre; mais ce n'est pas sans raison, comme il l'apprit bientôt par expérience, que les Indiens mêmes appréhendent les onze ou douze jours de marche que l'on compte de Lahor à Bember, c'est-à-dire jusqu'à l'entrée des montagnes de Cachemire. Cet excès de chaleur vient, dit-il, de la situation de ces hautes montagnes, qui, se trouvant au nord de la route, arrêtent les vents frais, réfléchissent les rayons du soleil sur les voyageurs, et laissent dans la campagne une ardeur brûlante. En raisonnant sur la cause du mal, il s'écriait dès le quatrième jour: «Que me sert de philosopher et de chercher des raisons de ce qui me tuera peut-être demain?»
Le cinquième jour, il passa un des grands fleuves de l'Inde, qui se nomme le Tchenâb. L'eau en est si bonne, que les omhras en font charger leurs chameaux, au lieu de celle du Gange, dont ils boivent jusqu'à ce lieu; mais elle n'eut pas le pouvoir de garantir Bernier des incommodités de la route. Il en fait une peinture effrayante. Le soleil était insupportable dès le premier moment de son lever: on n'apercevait pas un nuage; on ne sentait pas un souffle de vent; les chameaux, qui n'avaient pas vu d'herbe verte depuis Lahor, pouvaient à peine se traîner. Les Indiens, avec leur peau noire, sèche et dure, manquaient de force et d'haleine; on en trouvait de morts en chemin; le visage de Bernier, ses mains et ses pieds étaient pelés; tout son corps était couvert de petites pustules rouges qui le piquaient comme des aiguilles; il doutait, le dixième jour de la marche, s'il serait vivant le soir; toute son espérance était dans un peu de lait caillé sec, qu'il délayait dans l'eau avec un peu de sucre, et quatre ou cinq citrons qui lui restaient pour faire de la limonade.
Il arriva néanmoins la nuit du douzième jour, au pied d'une montagne escarpée, noire et brûlante, où Bember est situé. Le camp fut assis dans le lit d'un large torrent à sec, rempli de cailloux et de sable: c'était une vraie fournaise ardente; mais une pluie d'orage qui tomba le matin vint rafraîchir l'air. L'empereur, n'ayant pu prévoir ce soulagement, était parti pendant la nuit avec une partie de ses femmes et de ses principaux officiers. Dans la crainte d'affamer le petit royaume de Cachemire, il n'avait voulu mener avec lui que ses principales femmes et les meilleures amies de Rauchenara-Begum, avec aussi peu d'omhras et de milice qu'il était possible. Les omhras qui eurent la permission de le suivre ne prirent que le quart de leurs cavaliers: le nombre des éléphans fut borné. Ces animaux, quoique extrêmement lourds, ont le pied ferme. Ils marchent comme à tâtons dans les passages dangereux, et s'assurent toujours d'un pied avant de remuer l'autre. On mena aussi quelques mulets; mais on fut obligé de supprimer tous les chameaux, dont le secours aurait été le plus nécessaire. Leurs jambes longues et raides ne peuvent se soutenir dans l'embarras des montagnes. On fut obligé d'y suppléer par un grand nombre de portefaix, que les gouverneurs et les radjas d'alentour avaient pris soin de rassembler, et l'ordonnance impériale leur assignait à chacun dix écus pour cent livres pesant. On en comptait plus de trente mille, quoiqu'il y eût déjà plus d'un mois que l'empereur et les omhras s'étaient fait précéder d'une partie du bagage et des marchands. Les seigneurs nommés pour le voyage avaient ordre de partir chacun à leur tour, comme le seul moyen d'éviter la confusion pendant cinq jours de cette dangereuse marche, et tout le reste de la cour, avec l'artillerie et la plus grande partie des troupes, devaient passer trois ou quatre mois comme en garnison dans le camp de Bember, jusqu'au retour du monarque, qui se proposait d'attendre la fin des chaleurs.
Le rang de Danech-Mend-Khan étant marqué pour la nuit suivante, Bernier partit à sa suite. Il n'eut pas plus tôt monté ce qu'il appelle l'affreuse muraille haute, escarpée du monde, c'est-à-dire une haute montagne noire et pelée, qu'en descendant de l'autre côté, il sentit un air plus frais, plus doux et plus tempéré. Mais rien ne le surprit tant dans ces montagnes que de se trouver tout d'un coup comme transporté des Indes en Europe. En voyant la terre couverte de toutes nos plantes et de tous nos arbrisseaux, à l'exception néanmoins de l'hysope, du thym, de la marjolaine et du romarin, il se crut dans certaines montagnes d'Auvergne, au milieu d'une forêt de sapins, de chênes verts, d'ormeaux, de platanes; et son admiration était d'autant plus vive, qu'en sortant des campagnes brûlantes de l'Indoustan, il n'avait rien aperçu qui l'eût préparé à cette métamorphose.