Il admira particulièrement, à une journée et demie de Bember, une montagne qui n'offrait que des plantes sur ses deux faces, avec cette différence qu'au midi, vers les Indes, c'était un mélange de plantes indiennes et européennes; au lieu que du côté exposé au nord il n'en découvrit que d'européennes, comme si la première face eût également participé de la température des deux climats, et que celle du nord eût été tout européenne. À l'égard des arbres, il observa continuellement une suite naturelle de générations et de corruptions. Dans des précipices où jamais homme n'était descendu, il en voyait plusieurs qui tombaient ou qui étaient déjà tombés les uns sur les autres morts, à demi pouris de vieillesse, et d'autres jeunes et frais qui renaissaient de leur pied. Il en voyait même quelques-uns de brûlés, soit qu'ils eussent été frappés de la foudre, ou que, dans le cœur de l'été, ils se fussent enflammés par leur frottement mutuel, étant agités par quelque vent chaud et furieux, soit que, suivant l'opinion des habitans, le feu prenne de lui même au tronc, lorsqu'à force de vieillesse il devient fort sec. Bernier ne cessait d'attacher les yeux sur les cascades naturelles qu'il découvrait entre les rochers. Il en vit une à laquelle, dit-il, il n'y a rien de comparable au monde. On aperçoit de loin, du penchant d'une haute montagne, un torrent d'eau qui descend par un long canal sombre et couvert d'arbres, et qui se précipite tout d'un coup, avec un bruit épouvantable, en bas d'un rocher droit, escarpé et d'une hauteur prodigieuse. Assez près, sur un autre rocher que l'empereur Djehan-Ghir avait fait aplanir exprès, on voyait un grand théâtre tout dressé, où la cour pouvait s'arrêter en passant pour considérer à loisir ce merveilleux ouvrage de la nature.
Ces amusemens furent mêlés d'un accident fort étrange. Le jour où l'empereur monta le Pire-Pendjal, qui est la plus haute de toutes ces montagnes, et d'où l'on commence à découvrir dans l'éloignement le pays de Cachemire, un des éléphans qui portaient les femmes dans des mickdembers et des embarys, fut saisi de peur, et se mit à reculer sur celui qui le suivait. Le second recula sur l'autre, et successivement toute la file, qui était de quinze. Comme il leur était impossible de tourner dans un chemin raide et fort étroit, ils culbutèrent tous au fond du précipice, qui n'était pas heureusement des plus profonds et des plus escarpés. Il n'y eut que trois ou quatre femmes de tuées; mais tous les éléphans y périrent. Bernier, qui suivait à deux journées de distance, les vit en passant, et crut en remarquer plusieurs qui remuaient encore leur trompe. Ce désastre jeta beaucoup de désordre dans toute l'armée, qui marchait en file sur le penchant des montagnes, par des sentiers fort dangereux. On fit faire halte le reste du jour et toute la nuit, pour se donner le temps de retirer les femmes et tous les débris de leur chute. Chacun fut obligé de s'arrêter dans le lieu où il se trouvait, parce qu'il était en plusieurs endroits impossible d'avancer ni de reculer. D'ailleurs personne n'avait près de soi ses portefaix, avec sa tente et ses vivres. Bernier ne fut pas le plus malheureux. Il trouva le moyen de grimper hors du chemin, et d'y arranger un petit espace commode pour y passer la nuit avec son cheval. Un de ses valets, qui le suivit, avait un peu de pain, qu'ils partagèrent ensemble. En remuant quelques pierres dans ce lieu, ils trouvèrent un gros scorpion noir, qu'un jeune Mogol prit dans sa main, et pressa sans en être piqué. Bernier eut la même hardiesse, sur la parole de ce jeune homme qui était de ses amis, et qui se vantait d'avoir charmé le scorpion par un passage de l'Alcoran. Il n'est pourtant guère probable que le philosophe Bernier comptât beaucoup sur un passage de l'Alcoran. Quoi qu'il en soit, le jeune homme ne voulut pas enseigner à Bernier le passage de l'Alcoran, parce que la puissance de charmer passerait, disait-il, à celui auquel il le dirait, comme elle lui avait passé en quittant celui qui le lui avait appris.
En traversant la montagne de Pire-Pendjal, trois choses, dit-il, lui rappelèrent ses idées philosophiques. Premièrement, en moins d'une heure il éprouva l'hiver et l'été. Après avoir sué à grosses gouttes pour monter par des chemins où tout le monde était forcé de marcher à pied et sous un soleil brûlant, il trouva au sommet de la montagne des neiges glacées, au travers desquelles on avait ouvert un chemin. Il tombait un verglas fort épais, et il soufflait un vent si froid, que la plupart des Indiens, qui n'avaient jamais vu de glace ni de neige, ni senti un air si glacial, couraient en tremblant pour arriver dans un air plus chaud. En second lieu, Bernier rencontra, en moins de deux cents pas, deux vents absolument opposés: l'un du nord, qui lui frappait le visage en montant, surtout lorsqu'il arriva proche du sommet; l'autre du midi, qui lui donnait à dos en descendant, comme si des exhalaisons de cette montagne il s'était formé un vent qui acquérait des qualités différentes en prenant son cours dans les deux vallons opposés.
La troisième rencontre de Bernier fut celle d'un vieil ermite, qui vivait sur le sommet de la montagne depuis le temps de Djehan-Ghir. On ignorait sa religion, quoiqu'on lui attribuât des miracles, tels que de faire tonner à son gré, et d'exciter des orages de grêle, de pluie, de neige et de vent. Sa figure avait quelque chose de sauvage; sa barbe était longue, blanche et mal peignée. Il demanda fièrement l'aumône; mais il laissait prendre de l'eau dans des tasses de terre qu'il avait rangées sur une grande pierre. Il faisait signe de la main qu'on passât vite sans s'arrêter, et grondait contre ceux qui faisaient du bruit. Bernier, qui eut la curiosité d'entrer dans sa caverne, après lui avoir adouci le visage par un présent d'une demi-roupie, lui demanda ce qui lui causait tant d'aversion pour le bruit. Sa réponse fut que le bruit excitait de furieuses tempêtes autour de la montagne; qu'Aureng-Zeb avait été fort sage de suivre son conseil; que Schah-Djehan en avait toujours usé de même; et que Djehan-Ghir, pour s'être une fois moqué de ses avis, et n'avoir pas craint de faire sonner les trompettes et donner des timbales, avait failli périr avec son armée.
On lit dans l'histoire des anciens rois de Cachemire que tout ce pays n'était autrefois qu'un grand lac, et qu'un saint vieillard, nommé Kacheb, donna une issue miraculeuse aux eaux en coupant une montagne qui se nomme Baramoulé. Bernier n'eut pas de peine à croire que cet espace avait été autrefois couvert d'eau, comme on le rapporte de la Thessalie et de quelques autres pays; mais il ne put se persuader que l'ouverture de Baramoulé fût l'ouvrage des hommes, parce que cette montagne est très-haute et très-large; il se figura plus volontiers que les tremblemens de terre, auxquels ces régions sont assez sujettes, peuvent avoir ouvert quelque caverne souterraine, où la montagne s'est enfoncée d'elle-même. C'est ainsi que, suivant l'opinion des Arabes, le détroit de Babel-Mandel s'est anciennement ouvert, et qu'on a vu des montagnes et des villes s'abîmer dans de grands lacs.
Quelque jugement qu'on en porte, Cachemire ne conserve plus aucune apparence de lac; c'est une très-belle campagne, diversifiée d'un grand nombre de petites collines, et qui n'a pas moins de trente lieues de long sur dix ou douze de largeur; elle est située à l'extrémité de l'Indoustan, au nord de Lahor, et véritablement enclavée dans le fond des montagnes du Caucase indien, entre celles du grand et du petit Thibet, et celles du pays du Radja-Gamon. Les premières montagnes qui la bordent, c'est-à-dire celles qui touchent à la plaine, sont de médiocre hauteur, revêtues d'arbres ou de pâturages, remplies de toutes sortes de bestiaux, tels que des vaches, des brebis, des chèvres et des chevaux. Il y a plusieurs espèces de gibier, tels que des lièvres, des perdrix, des gazelles, et quelques-uns de ces animaux qui portent le musc; on y voit aussi des abeilles en très-grande quantité. Mais, ce qui est très-rare dans les Indes, on n'y trouve presque jamais de serpens, de tigres, d'ours ni de lions; d'où Bernier conclut qu'on peut les nommer «des montagnes innocentes, et découlantes de lait et de miel, comme celles de la terre de promission.»
Au delà de ces premières montagnes, il s'en élève d'autres très-hautes, dont le sommet est toujours couvert de neige, ne cesse jamais d'être tranquille et lumineux, et s'élève au-dessus de la région des nuages et des brouillards. De toutes ces montagnes, il sort de toutes parts une infinité de sources et de ruisseaux que les habitans ont l'art de distribuer dans leurs champs de riz, et de conduire même par de grandes levées de terre sur leurs petites collines. Ces belles eaux, après avoir formé une multitude d'autres ruisseaux et d'agréables cascades, se rassemblent enfin et composent une rivière de la grandeur de la Seine, qui tourne doucement autour du royaume, traverse la ville capitale, et va trouver sa sortie à Baramoulé, entre deux rochers escarpés, pour se jeter au delà au travers des précipices, se charger, en passant, de plusieurs petites rivières qui descendent des montagnes, et se rendre vers Atock dans le fleuve Indus.
Tant de ruisseaux qui sortent des montagnes répandent dans les champs et sur les collines une fertilité admirable, qui les ferait prendre pour un grand jardin verdoyant mêlé de bourgs et de villages, dont on découvre un grand nombre entre les arbres, varié par de petites prairies, par des pièces de riz, de froment, de chanvre, de safran et de diverses sortes de légumes, et entrecoupé de canaux de toutes sortes de formes. Un Européen y reconnaît partout les plantes, les fleurs et les arbres de notre climat, des pommiers, des pruniers, des abricotiers, des noyers et des vignes chargées de leurs fruits. Les jardins particuliers sont remplis de melons, de pastèques ou melons d'eau, de chervis, de betteraves, de raiforts, de la plupart de nos herbes potagères, et de quelques-unes qui manquent à l'Europe. À la vérité Bernier n'y vit pas tant d'espèces de fruits différentes, et ne les trouva pas même aussi bons que les nôtres; mais, loin d'attribuer le défaut à la terre, il regrette, pour les habitans qu'ils n'aient pas de meilleurs jardiniers.
La ville capitale porte le nom du royaume: elle est sans murailles, mais elle n'a pas moins de trois quarts de lieue de long et d'une demi-lieue de large. Elle est située dans une plaine à deux lieues des montagnes, qui forment un demi-cercle autour d'elle, et sur le bord d'un lac d'eau douce de quatre ou cinq lieues de tour, formé de sources vives et de ruisseaux qui découlent des montagnes; il se dégorge dans la rivière par un canal navigable. Cette rivière a deux ponts de bois dans la ville pour la communication des deux parties qu'elle sépare. La plupart des maisons sont de bois, mais bien bâties, et même à deux ou trois étages. Quoique le pays ne manque point de belles pierres de taille, et qu'il y reste quantité de vieux temples et d'autres bâtimens qui en étaient construits, l'abondance du bois, qu'on fait descendre facilement des montagnes par les petites rivières qui l'apportent, a fait embrasser la méthode de bâtir de bois plutôt que de pierre. Les maisons qui sont sur la rivière ont presque toutes un petit jardin; ce qui forme une perspective charmante, surtout dans la belle saison, où l'usage est de se promener sur l'eau. Celles dont la situation est moins riante ne laissent pas d'avoir aussi leur jardin, et plusieurs ont un petit canal qui répond au lac, avec un petit bateau pour la promenade.
Dans une extrémité de la ville s'élève une montagne détachée de toutes les autres, qui fait encore une perspective très-agréable, parce qu'elle a sur sa pente plusieurs belles maisons avec leurs jardins, et sur son sommet une mosquée et un ermitage bien bâtis, avec un jardin et quantité de beaux arbres verts, qui lui servent comme de couronne; aussi se nomme-t-elle, dans la langue du pays, Hariperbet, qui signifie montagne de verdure. À l'opposite, on en découvre une autre, sur laquelle on voit aussi une petite mosquée avec son jardin, et un très-ancien bâtiment qui doit avoir été un temple d'idoles, quoiqu'il porte le nom de trône de Salomon, parce que les habitans le croient l'ouvrage de ce prince, dans un voyage qu'ils lui attribuent à Cachemire.